"Pour toi Bergame, n'abandonne pas ", pouvait-on lire sur le maillot blanc que les joueurs et les membres du staff technique de l'Atalanta affichaient le 10 mars dans le vestiaire du stade de Mestalla, où ils avaient éliminé Valence de la Ligue des Champions. Pour sa première participation à l'épreuve, l'Atalanta se retrouve en quarts de finale. Un conte de fée moderne dans un monde du football de plus en plus dominé par les plus riches. En Italie, l'Atalanta est surnommé la Dea (la déesse), parce qu'en 1907, ses fondateurs lui ont donné le nom de la déesse grecque de la chasse.

L'Atalanta rend espoir au football : l'espoir d'atteindre le sommet sans disposer d'un budget exceptionnel. " Arrigo Sacchi

Après la qualification, l'entraîneur, Gian Piero Gasperini, faisait preuve d'une grande sobriété : " Nous sommes très heureux d'avoir pu apporter un peu de joie à une région qui souffre, mais nous ne ferons la fête que lorsque le véritable ennemi sera vaincu. "

Le véritable ennemi a envahi Bergame depuis le mois de février. Ce n'est pas un club de foot mais un virus qui, en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, a repoussé le conte de fée au second rang. Jadis connue pour être le troisième aéroport de Milan (merci Ryanair), puis pour son club de football, la ville se voit désormais affublée du surnom peu enviable de capitale du coronavirus.

Le 11 mars, après leur exploit à Valence, les joueurs de l'Atalanta font la une du journal local L'Eco di Bergamo. Une semaine plus tard, le 19 mars, ils sont remplacés par des photos de convois militaires au cimetière. En huit jours, la ville est passée du paradis à l'enfer. Des images poignantes.

Les camions militaires étaient arrivés la veille parce que le cimetière de Bergame ne pouvait plus faire face à l'énorme augmentation du nombre de décès. Les jours précédents, les corps étaient déjà alignés devant l'immense monument qui orne l'entrée du cimetière et enterrés en vingt minutes. Comme le crématorium ne pouvait accueillir que 25 corps par jour, la liste d'attente au funérarium et à l'église ne faisait que s'allonger. Le jeudi matin, une colonne militaire convoyant 80 cercueils s'est mise en route. En quelques semaines, la rubrique nécrologique de L'Eco di Bergamo est passée d'une à dix pages.

Gian Piero Gasperini, BELAIMAGE
Gian Piero Gasperini © BELAIMAGE

L'économie d'abord

Comment est-il possible qu'une ville de 110.000 habitants comme Bergame soit la deuxième la plus touchée au monde après Wuhan ? Le 24 mars, la province de Bergame comptait 6.728 cas, soit plus d'un dixième du total de l'Italie au même moment. Pour une province de 1,1 million d'habitants, cela faisait un cas pour 163 habitants. Le nombre de décès dans la province représentait 25 % de toute l'Italie. Des chiffres hallucinants.

La raison principale de cette situation réside dans le fait que la province est l'une des plus prospères et les plus actives de la région. On y a fait passer l'activité économique avant la santé des gens. Alors que Codogno, la ville où la première hospitalisation a été enregistrée, était placée en quarantaine avant même l'ordre du gouvernement, Bergame continuait à jouer au football. Le 19 février, l'Atalanta battait Valence 4-1, à San Siro, où elle a dû déménager en raison de travaux au Gewiss Stadium.

Alors que le coronavirus commençait déjà à faire des dégâts en Italie, 45.000 fans de Bergame effectuaient les soixante kilomètres qui les séparent du stade Giuseppe Meazza, à Milan. " Je pense que ce match a joué un rôle important dans la propagation du virus ", disait, la semaine dernière, le conseiller du ministre italien de la Santé publique, Walter Ricciardi. " Ce soir-là, un tiers de la population de Bergame était au stade et fêtait la victoire. Ce n'est pas un hasard si Bergame est à présent la ville la plus touchée et si les habitants de Valence ont, à leur tour, joué un rôle dans la propagation du virus en Espagne. "

Au lendemain du match aller à Milan, le premier patient italien atteint du coronavirus était admis à l'hôpital de Codogno. Quatre jours après le match, les deux premiers habitants infectés de Bergame étaient admis à l'hôpital d'Alzano, une commune proche de Bergame qui a envisagé, dans un premier temps, de décréter une quarantaine, comme à Codogno, avant de se raviser. Quelques jours plus tard, quelques médecins et infirmière étaient infectés. Le 21 février, une dame âgée mourait à l'hôpital. La famille s'est réunie pour ses funérailles et quelques jours plus tard, le nombre de décès dans la région augmentait fortement. On demandait la mise en quarantaine de la région mais celle-ci était refusée pour raison économique. Le 28 février, la fédération des entreprises de Bergame lançait une vidéo intitulée Bergamo is running, destinée à rassurer les partenaires commerciaux européens. Ce jour-là, pourtant, on relevait déjà 103 cas dans la province. Le véritable signal d'alarme n'était tiré que le 3 mars.

Josip Ilicic, au duel avec Dani Parejo de Valence. Cette saison, le Slovène a déjà inscrit quinze buts en Serie A et cinq en Champions League., BELAIMAGE
Josip Ilicic, au duel avec Dani Parejo de Valence. Cette saison, le Slovène a déjà inscrit quinze buts en Serie A et cinq en Champions League. © BELAIMAGE

Le monde découvrait alors des images terribles tournées aux soins intensifs de l'hôpital Jean XXIII, dont les 80 lits étaient occupés et les médecins devaient décider qui ils pouvaient sauver ou non. Il a rapidement été décidé d'impliquer l'armée afin de monter un hôpital de campagne de 160 lits sur la place de la bourse, la Fiera. Le dimanche 22 mars, celui-ci fonctionnait 24 heures sur 24, le personnel se relayant par pauses de huit heures. La Curva Nord, le noyau dur des supporters de l'Atalanta, a rapidement répondu à la demande d'aide. Sur le site, ils ont affiché une banderole clamant leur solidarité avec les soldats présents. Dans le petit village de Sarnico, de la province voisine de Brescia, une banderole a été accrochée à un pont. Elle représentait les symboles des supporters de l'Atalanta et de Brescia, ennemis jurés depuis la nuit des temps : " Adversaires sur le terrain, unis dans la douleur ".

Tous les joueurs qui arrivent à Bergame savent qu'ils vont progresser.

Le 24 mars, on apprenait qu'outre plusieurs joueurs de Valence, un joueur de l'Atalanta était testé positif au coronavirus : le deuxième gardien Marco Sportiello (27 ans), qui avait joué le match à Valence.

Soldats anonymes

Son nom ne vous dit sans doute pas grand-chose. Même en Italie, il n'est pas connu. C'est d'ailleurs le cas de la plupart des joueurs de l'Atalanta. Ceux que nous connaissons n'y jouent pas les premiers rôles. Timothy Castagne a livré une bonne saison l'an dernier mais il a été blessé et a perdu sa place. Quant à Ruslan Malinovskyi, il doit souvent se contenter de quelques minutes de temps de jeu, en fin de match. Bien qu'elle puisse s'appuyer sur un excellent centre de formation, l'Atalanta est une véritable tour de Babel et les Italiens y sont peu nombreux. Ce sont des soldats anonymes, comme les travailleurs de Bergame qui se lèvent chaque jour à cinq heures du matin pour aller travailler soixante kilomètres plus loin, à Milan. L'Allemand Robin Gosens n'était même pas connu dans son propre pays lorsque l'Atalanta est allée le chercher pour deux millions d'euros à Heracles, aux Pays-Bas. Remo Freuler (ex-Lucerne) n'a coûté qu'un million et demi et Hans Hateboer (ex-Groningen), un million. L'attaquant slovène Josip Ilicic (32 ans), homme du match contre Valence, est arrivé de la Fiorentina en 2017. Il a coûté six millions. Seul Marten de Roon (ex-Middlesbrough) a coûté treize millions mais l'Atalanta l'avait vendu bien plus cher aux Anglais un an plus tôt après l'avoir acquis pour 1,2 million à Heerenveen.

L'été dernier, par contre, le club a dépensé plus : Luis Muriel et Duvan Zapata ont coûté quinze millions, Malinovskyi en a coûté treize. Mais même comme ça, l'Atalanta a clôturé le mercato dans le vert, car comme chaque année, le club a vendu cher. Il le doit à son entraîneur, car tous les joueurs qui arrivent à Bergame sont sûrs d'une chose : ils vont progresser. Pourtant, lorsqu'il lui a confié l'équipe première en 2016, le président n'avait demandé qu'une seule chose à Gian Piero Gasperini : maintenir le club en Serie A.

Bergame a dû faire appel à l'armée tant la situation sanitaire de la ville était catastrophique., BELAIMAGE
Bergame a dû faire appel à l'armée tant la situation sanitaire de la ville était catastrophique. © BELAIMAGE

Constante progression

Ce président, c'est l'homme d'affaires local Antonio Percassi. En 2010, lorsqu'il a repris le club en Serie B, son ambition était limitée : " Tenter de rester dix ans d'affilée en Serie A. "

La saison dernière, l'Atalanta s'est classée troisième et s'est qualifiée pour la première fois pour la Ligue des Champions. " En novembre 2018, lorsque l'entraîneur a demandé aux joueurs de mettre sur papier leurs objectifs pour la saison, l'attaquant slovène Josip Ilicic a dit qu'il voulait se maintenir ", expliquait alors le président. " Personne ne lui a reproché de manquer d'ambition. J'aurais dit la même chose que lui. Nous venions de perdre contre Cagliari et nous étions quatrièmes en commençant par le bas. Je n'aurais jamais imaginé que nous puissions nous qualifier pour la Ligue des Champions lors de la dernière journée. Tous nos abonnés ensemble ne représentent pas la recette de l'Inter ou de Milan sur un seul match. "

Percassi, dont le fils Luca est directeur général, connaît le club par coeur puisqu'il y a lui même été formé. Il est arrivé dans le noyau A en 1970 et, deux ans plus tard, il effectuait ses débuts en Serie A, au poste de défenseur central. Mais à l'âge de 25 ans, après sept ans en bleu et noir et une saison à Cesena, il décidait de raccrocher. Peu avant cela, une rencontre avec l'homme d'affaire italien Luciano Benetton avait changé sa vie. Il avait ouvert les premiers magasins Benetton à Bergame, acquis le monopole d'autres marques étrangères comme Nike, Zara ou Ralph Lauren pour l'Italie et fondé un holding familial, Odissea, pour investir dans l'immobilier.

Depuis dix ans, Antonio Percassi offre un maillot de l'Atalanta à chaque nouveau-né des cliniques de Bergame. On ne recrute jamais ses futurs clients assez tôt.

En juin 2010, il décidait de racheter son ancien club, qui se morfondait en Serie B. Soudain, l'Atalanta réapparaissait au plus haut niveau. Il n'allait jamais chuter mais, au contraire, gravir progressivement les échelons du football italien.

Tout cela de façon étonnante. Certes, depuis 2010, le budget est passé de 32 à 155 millions d'euros mais depuis 2016, le club fait du bénéfice chaque année. L'importance des transferts dans ce budget est passée de 20% en 2012 à 44% en 2018. Depuis la reprise, en 2010, l'Atalanta a déjà vendu des joueurs pour 237 millions d'euros. Mais le président s'y connaît aussi en marketing. Cela fait dix ans qu'il offre un maillot de l'Atalanta à chaque nouveau-né dans une maternité locale. On ne recrute jamais ses futurs clients suffisamment tôt.

Ceux-ci pourront bientôt prendre place dans un joli stade rénové que le holding de Percassi a acheté en 2017 pour 8,7 millions d'euros dans le but d'en faire un temple du football moderne. En Italie, il est très rare que les stades appartiennent aux clubs. En raison des travaux, l'Atalanta a dû disputer ses rencontres européennes ailleurs. En 2018/19, elle a joué ses matches d'Europa League au stade Mapei de Sassuolo, à Reggio Emilia. Cette saison, en Ligue des Champions, elle a joué à San Siro.

Les louanges de Sacchi

Assisterons-nous encore à ce genre de miracle sportif au cours des prochaines années ou bien les petits ne pourront-ils plus jouer dans la cour des grands ? En Serie A, seuls trois clubs font partie d'une ville plus petite que Bergame : Udinese, Lecce et Sassuolo. Voici peu, après une réunion des dirigeants des grands clubs à Londres, le président de la Juventus, Andrea Agnelli, a accordé une interview au Financial Times. Selon lui, les grands clubs devraient avoir plus de garanties. " L'Atalanta s'est qualifiée directement pour la Ligue des Champions sur base d'une seule bonne saison tandis que l'AS Roma, qui a fait beaucoup de bien au coefficient européen de l'Italie au cours des dix dernières années, ne s'est pas qualifiée en raison d'une saison compliquée. Est-ce bien juste ? "

" Don't worry, be happy " : un message pas vraiment de circonstance., BELAIMAGE
" Don't worry, be happy " : un message pas vraiment de circonstance. © BELAIMAGE

Arrigo Sacchi, ex-entraîneur à succès de l'AC Milan devenu consultant pour la Gazzetta dello Sport, estime que oui. " L'Atalanta nous a montré que le seul moyen de vaincre l'ennemi, y compris le coronavirus, était de rester uni. C'est difficile dans un pays où l'égoïsme et la jalousie jouent un rôle important. L'Atalanta gagne en pratiquant un beau football, qui tranche avec un style de jeu basé sur l'opportunisme et la défense. L'Atalanta joue toujours pour marquer un but de plus que l'adversaire. Quand un joueur commet une erreur, les autres sont là pour la corriger. Ce club ne peut pas se payer de grands joueurs mais il achète des joueurs capables de mettre en pratique la philosophie prônée par l'entraîneur. La cohésion du groupe et la conviction de l'importance de travailler ensemble, de tirer tous à la même corde, a rendu chaque joueur plus fort individuellement. C'est ce qui a permis à cette équipe de devenir la plus productive dans un football où on a toujours pensé que seuls les grands joueurs pouvaient marquer et qu'une équipe ne pouvait gagner que si l'adversaire commettait une erreur. De nombreux entraîneurs ne parviennent pas à imprimer un style de jeu à leur équipe. Gasperini le fait et il affronte chaque adversaire à visière découverte. La plupart du temps, l'Atalanta domine. Elle arrive à séduire ses propres fans mais aussi tous les amateurs de football pendant nonante minutes. "

Preuve que Gasperini est sûr de son fait : après une lourde défaite (4-0) à Zagreb lors du premier match de Ligue des Champions, on lui a demandé s'il ne devrait pas adapter sa tactique et être plus prudent. Sa réponse : " On trace notre route. " C'était le bon choix.

" L'Atalanta rend espoir au football ", dit Sacchi. " L'espoir de pouvoir atteindre les sommets sans disposer d'un budget exceptionnel. "

© BELAIMAGE

Terminus à Malines

L'Atalanta co-détient, avec son voisin et rival de Brescia, le record du nombre de montées en Serie A (douze). Par contre, seule une Coupe d'Italie (1963) garnit sa vitrine à trophées.

Sur le plan européen, elle participe à sa septième campagne. Son meilleur résultat jusqu'ici est une place de demi-finaliste en Coupe des Vainqueurs de Coupe, en 1987/1988. Finaliste de la Coupe d'Italie, elle s'était qualifiée parce que le grand Napoli de Diego Maradona, avait aussi remporté le championnat. L'Atalanta évoluait alors en D2. En demi-finales, elle avait été éliminée par le FC Malines, futur vainqueur de l'épreuve, qui avait remporté les deux matches. Ça reste, avec celle de Cardiff City, la meilleure prestation européenne d'un club n'évoluant pas parmi l'élite.

Le joueur le plus connu de l'époque était le seul étranger du noyau, le médian suédois aux cheveux longs Glenn Strömberg. L'entraîneur, Emiliano Mondonico a disputé la finale de la Coupe UEFA 1992 avec Torino et Enzo Scifo, s'inclinant deux fois face à l'Ajax.

"Pour toi Bergame, n'abandonne pas ", pouvait-on lire sur le maillot blanc que les joueurs et les membres du staff technique de l'Atalanta affichaient le 10 mars dans le vestiaire du stade de Mestalla, où ils avaient éliminé Valence de la Ligue des Champions. Pour sa première participation à l'épreuve, l'Atalanta se retrouve en quarts de finale. Un conte de fée moderne dans un monde du football de plus en plus dominé par les plus riches. En Italie, l'Atalanta est surnommé la Dea (la déesse), parce qu'en 1907, ses fondateurs lui ont donné le nom de la déesse grecque de la chasse. Après la qualification, l'entraîneur, Gian Piero Gasperini, faisait preuve d'une grande sobriété : " Nous sommes très heureux d'avoir pu apporter un peu de joie à une région qui souffre, mais nous ne ferons la fête que lorsque le véritable ennemi sera vaincu. " Le véritable ennemi a envahi Bergame depuis le mois de février. Ce n'est pas un club de foot mais un virus qui, en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, a repoussé le conte de fée au second rang. Jadis connue pour être le troisième aéroport de Milan (merci Ryanair), puis pour son club de football, la ville se voit désormais affublée du surnom peu enviable de capitale du coronavirus. Le 11 mars, après leur exploit à Valence, les joueurs de l'Atalanta font la une du journal local L'Eco di Bergamo. Une semaine plus tard, le 19 mars, ils sont remplacés par des photos de convois militaires au cimetière. En huit jours, la ville est passée du paradis à l'enfer. Des images poignantes. Les camions militaires étaient arrivés la veille parce que le cimetière de Bergame ne pouvait plus faire face à l'énorme augmentation du nombre de décès. Les jours précédents, les corps étaient déjà alignés devant l'immense monument qui orne l'entrée du cimetière et enterrés en vingt minutes. Comme le crématorium ne pouvait accueillir que 25 corps par jour, la liste d'attente au funérarium et à l'église ne faisait que s'allonger. Le jeudi matin, une colonne militaire convoyant 80 cercueils s'est mise en route. En quelques semaines, la rubrique nécrologique de L'Eco di Bergamo est passée d'une à dix pages. Comment est-il possible qu'une ville de 110.000 habitants comme Bergame soit la deuxième la plus touchée au monde après Wuhan ? Le 24 mars, la province de Bergame comptait 6.728 cas, soit plus d'un dixième du total de l'Italie au même moment. Pour une province de 1,1 million d'habitants, cela faisait un cas pour 163 habitants. Le nombre de décès dans la province représentait 25 % de toute l'Italie. Des chiffres hallucinants. La raison principale de cette situation réside dans le fait que la province est l'une des plus prospères et les plus actives de la région. On y a fait passer l'activité économique avant la santé des gens. Alors que Codogno, la ville où la première hospitalisation a été enregistrée, était placée en quarantaine avant même l'ordre du gouvernement, Bergame continuait à jouer au football. Le 19 février, l'Atalanta battait Valence 4-1, à San Siro, où elle a dû déménager en raison de travaux au Gewiss Stadium. Alors que le coronavirus commençait déjà à faire des dégâts en Italie, 45.000 fans de Bergame effectuaient les soixante kilomètres qui les séparent du stade Giuseppe Meazza, à Milan. " Je pense que ce match a joué un rôle important dans la propagation du virus ", disait, la semaine dernière, le conseiller du ministre italien de la Santé publique, Walter Ricciardi. " Ce soir-là, un tiers de la population de Bergame était au stade et fêtait la victoire. Ce n'est pas un hasard si Bergame est à présent la ville la plus touchée et si les habitants de Valence ont, à leur tour, joué un rôle dans la propagation du virus en Espagne. " Au lendemain du match aller à Milan, le premier patient italien atteint du coronavirus était admis à l'hôpital de Codogno. Quatre jours après le match, les deux premiers habitants infectés de Bergame étaient admis à l'hôpital d'Alzano, une commune proche de Bergame qui a envisagé, dans un premier temps, de décréter une quarantaine, comme à Codogno, avant de se raviser. Quelques jours plus tard, quelques médecins et infirmière étaient infectés. Le 21 février, une dame âgée mourait à l'hôpital. La famille s'est réunie pour ses funérailles et quelques jours plus tard, le nombre de décès dans la région augmentait fortement. On demandait la mise en quarantaine de la région mais celle-ci était refusée pour raison économique. Le 28 février, la fédération des entreprises de Bergame lançait une vidéo intitulée Bergamo is running, destinée à rassurer les partenaires commerciaux européens. Ce jour-là, pourtant, on relevait déjà 103 cas dans la province. Le véritable signal d'alarme n'était tiré que le 3 mars. Le monde découvrait alors des images terribles tournées aux soins intensifs de l'hôpital Jean XXIII, dont les 80 lits étaient occupés et les médecins devaient décider qui ils pouvaient sauver ou non. Il a rapidement été décidé d'impliquer l'armée afin de monter un hôpital de campagne de 160 lits sur la place de la bourse, la Fiera. Le dimanche 22 mars, celui-ci fonctionnait 24 heures sur 24, le personnel se relayant par pauses de huit heures. La Curva Nord, le noyau dur des supporters de l'Atalanta, a rapidement répondu à la demande d'aide. Sur le site, ils ont affiché une banderole clamant leur solidarité avec les soldats présents. Dans le petit village de Sarnico, de la province voisine de Brescia, une banderole a été accrochée à un pont. Elle représentait les symboles des supporters de l'Atalanta et de Brescia, ennemis jurés depuis la nuit des temps : " Adversaires sur le terrain, unis dans la douleur ". Le 24 mars, on apprenait qu'outre plusieurs joueurs de Valence, un joueur de l'Atalanta était testé positif au coronavirus : le deuxième gardien Marco Sportiello (27 ans), qui avait joué le match à Valence. Son nom ne vous dit sans doute pas grand-chose. Même en Italie, il n'est pas connu. C'est d'ailleurs le cas de la plupart des joueurs de l'Atalanta. Ceux que nous connaissons n'y jouent pas les premiers rôles. Timothy Castagne a livré une bonne saison l'an dernier mais il a été blessé et a perdu sa place. Quant à Ruslan Malinovskyi, il doit souvent se contenter de quelques minutes de temps de jeu, en fin de match. Bien qu'elle puisse s'appuyer sur un excellent centre de formation, l'Atalanta est une véritable tour de Babel et les Italiens y sont peu nombreux. Ce sont des soldats anonymes, comme les travailleurs de Bergame qui se lèvent chaque jour à cinq heures du matin pour aller travailler soixante kilomètres plus loin, à Milan. L'Allemand Robin Gosens n'était même pas connu dans son propre pays lorsque l'Atalanta est allée le chercher pour deux millions d'euros à Heracles, aux Pays-Bas. Remo Freuler (ex-Lucerne) n'a coûté qu'un million et demi et Hans Hateboer (ex-Groningen), un million. L'attaquant slovène Josip Ilicic (32 ans), homme du match contre Valence, est arrivé de la Fiorentina en 2017. Il a coûté six millions. Seul Marten de Roon (ex-Middlesbrough) a coûté treize millions mais l'Atalanta l'avait vendu bien plus cher aux Anglais un an plus tôt après l'avoir acquis pour 1,2 million à Heerenveen. L'été dernier, par contre, le club a dépensé plus : Luis Muriel et Duvan Zapata ont coûté quinze millions, Malinovskyi en a coûté treize. Mais même comme ça, l'Atalanta a clôturé le mercato dans le vert, car comme chaque année, le club a vendu cher. Il le doit à son entraîneur, car tous les joueurs qui arrivent à Bergame sont sûrs d'une chose : ils vont progresser. Pourtant, lorsqu'il lui a confié l'équipe première en 2016, le président n'avait demandé qu'une seule chose à Gian Piero Gasperini : maintenir le club en Serie A. Ce président, c'est l'homme d'affaires local Antonio Percassi. En 2010, lorsqu'il a repris le club en Serie B, son ambition était limitée : " Tenter de rester dix ans d'affilée en Serie A. " La saison dernière, l'Atalanta s'est classée troisième et s'est qualifiée pour la première fois pour la Ligue des Champions. " En novembre 2018, lorsque l'entraîneur a demandé aux joueurs de mettre sur papier leurs objectifs pour la saison, l'attaquant slovène Josip Ilicic a dit qu'il voulait se maintenir ", expliquait alors le président. " Personne ne lui a reproché de manquer d'ambition. J'aurais dit la même chose que lui. Nous venions de perdre contre Cagliari et nous étions quatrièmes en commençant par le bas. Je n'aurais jamais imaginé que nous puissions nous qualifier pour la Ligue des Champions lors de la dernière journée. Tous nos abonnés ensemble ne représentent pas la recette de l'Inter ou de Milan sur un seul match. " Percassi, dont le fils Luca est directeur général, connaît le club par coeur puisqu'il y a lui même été formé. Il est arrivé dans le noyau A en 1970 et, deux ans plus tard, il effectuait ses débuts en Serie A, au poste de défenseur central. Mais à l'âge de 25 ans, après sept ans en bleu et noir et une saison à Cesena, il décidait de raccrocher. Peu avant cela, une rencontre avec l'homme d'affaire italien Luciano Benetton avait changé sa vie. Il avait ouvert les premiers magasins Benetton à Bergame, acquis le monopole d'autres marques étrangères comme Nike, Zara ou Ralph Lauren pour l'Italie et fondé un holding familial, Odissea, pour investir dans l'immobilier. En juin 2010, il décidait de racheter son ancien club, qui se morfondait en Serie B. Soudain, l'Atalanta réapparaissait au plus haut niveau. Il n'allait jamais chuter mais, au contraire, gravir progressivement les échelons du football italien. Tout cela de façon étonnante. Certes, depuis 2010, le budget est passé de 32 à 155 millions d'euros mais depuis 2016, le club fait du bénéfice chaque année. L'importance des transferts dans ce budget est passée de 20% en 2012 à 44% en 2018. Depuis la reprise, en 2010, l'Atalanta a déjà vendu des joueurs pour 237 millions d'euros. Mais le président s'y connaît aussi en marketing. Cela fait dix ans qu'il offre un maillot de l'Atalanta à chaque nouveau-né dans une maternité locale. On ne recrute jamais ses futurs clients suffisamment tôt. Ceux-ci pourront bientôt prendre place dans un joli stade rénové que le holding de Percassi a acheté en 2017 pour 8,7 millions d'euros dans le but d'en faire un temple du football moderne. En Italie, il est très rare que les stades appartiennent aux clubs. En raison des travaux, l'Atalanta a dû disputer ses rencontres européennes ailleurs. En 2018/19, elle a joué ses matches d'Europa League au stade Mapei de Sassuolo, à Reggio Emilia. Cette saison, en Ligue des Champions, elle a joué à San Siro. Assisterons-nous encore à ce genre de miracle sportif au cours des prochaines années ou bien les petits ne pourront-ils plus jouer dans la cour des grands ? En Serie A, seuls trois clubs font partie d'une ville plus petite que Bergame : Udinese, Lecce et Sassuolo. Voici peu, après une réunion des dirigeants des grands clubs à Londres, le président de la Juventus, Andrea Agnelli, a accordé une interview au Financial Times. Selon lui, les grands clubs devraient avoir plus de garanties. " L'Atalanta s'est qualifiée directement pour la Ligue des Champions sur base d'une seule bonne saison tandis que l'AS Roma, qui a fait beaucoup de bien au coefficient européen de l'Italie au cours des dix dernières années, ne s'est pas qualifiée en raison d'une saison compliquée. Est-ce bien juste ? " Arrigo Sacchi, ex-entraîneur à succès de l'AC Milan devenu consultant pour la Gazzetta dello Sport, estime que oui. " L'Atalanta nous a montré que le seul moyen de vaincre l'ennemi, y compris le coronavirus, était de rester uni. C'est difficile dans un pays où l'égoïsme et la jalousie jouent un rôle important. L'Atalanta gagne en pratiquant un beau football, qui tranche avec un style de jeu basé sur l'opportunisme et la défense. L'Atalanta joue toujours pour marquer un but de plus que l'adversaire. Quand un joueur commet une erreur, les autres sont là pour la corriger. Ce club ne peut pas se payer de grands joueurs mais il achète des joueurs capables de mettre en pratique la philosophie prônée par l'entraîneur. La cohésion du groupe et la conviction de l'importance de travailler ensemble, de tirer tous à la même corde, a rendu chaque joueur plus fort individuellement. C'est ce qui a permis à cette équipe de devenir la plus productive dans un football où on a toujours pensé que seuls les grands joueurs pouvaient marquer et qu'une équipe ne pouvait gagner que si l'adversaire commettait une erreur. De nombreux entraîneurs ne parviennent pas à imprimer un style de jeu à leur équipe. Gasperini le fait et il affronte chaque adversaire à visière découverte. La plupart du temps, l'Atalanta domine. Elle arrive à séduire ses propres fans mais aussi tous les amateurs de football pendant nonante minutes. " Preuve que Gasperini est sûr de son fait : après une lourde défaite (4-0) à Zagreb lors du premier match de Ligue des Champions, on lui a demandé s'il ne devrait pas adapter sa tactique et être plus prudent. Sa réponse : " On trace notre route. " C'était le bon choix. " L'Atalanta rend espoir au football ", dit Sacchi. " L'espoir de pouvoir atteindre les sommets sans disposer d'un budget exceptionnel. "