Il faut l'avoir vu pour en mesurer la tristesse. Nous sommes à Kassai Ter, une place asphaltée du 14e district de Budapest. C'est ici que, le 2 mars 2012, Robert Kutasi, âgé de 48 ans, est passé de vie à trépas. Il s'est suicidé en se jetant de cette résidence de seize étages. Derrière les fenêtres géantes, des plantes périssent. Les vitres sont fissurées. En ce soir fatal, l'homme a ouvert la fenêtre de l'avant-dernier étage. À gauche, à droite et en-dessous de lui : la ceinture routière, à perte de vue. Derrière, au fond, un bâtiment plus bas : Atlantis, comme l'indiquent de grandes lettres sur sa façade. C'est un casino. Une terrible symbolique.
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Il faut l'avoir vu pour en mesurer la tristesse. Nous sommes à Kassai Ter, une place asphaltée du 14e district de Budapest. C'est ici que, le 2 mars 2012, Robert Kutasi, âgé de 48 ans, est passé de vie à trépas. Il s'est suicidé en se jetant de cette résidence de seize étages. Derrière les fenêtres géantes, des plantes périssent. Les vitres sont fissurées. En ce soir fatal, l'homme a ouvert la fenêtre de l'avant-dernier étage. À gauche, à droite et en-dessous de lui : la ceinture routière, à perte de vue. Derrière, au fond, un bâtiment plus bas : Atlantis, comme l'indiquent de grandes lettres sur sa façade. C'est un casino. Une terrible symbolique. La maison de paris ne laisse pas entrer la lumière du jour. La peinture est écaillée, les vitres sont sales. Le froid fissure les pavés. De retour au centre de Budapest, une brève balade à pied nous conduit aux bureaux de Nemzeti Sport, le plus important journal sportif de Hongrie. György Vajda dépose un exemplaire de septembre 2012 sur la table. Dans un article occupant toute une page, le journaliste démantèle le réseau international qui a truqué d'innombrables matches en Hongrie. Le REAC, un club du quartier Nord-Est de la capitale, Rakospalota, est un des plus touchés par la corruption. Il a été rétrogradé en Division Deux en 2009. Robert Kutasien était le directeur général. Vajda a sans doute été le dernier à parler à Kutasi avant son saut fatal. Les deux hommes se connaissaient depuis longtemps, quand Kutasi était encore journaliste sportif. Quand la police de Bochum a dévoilé le réseau germano-croate de falsificateurs et de parieurs, en novembre 2009, le directeur du REAC s'est érigé en fervent adversaire de la corruption. L'Opération Flankengott fait mention de 14 matches truqués en Hongrie. Kutasi voulait qu'on contraigne les footballeurs qui s'étaient vus offrir de l'argent pour truquer des matches à se manifester. L'affaire a traîné, elle s'est tassée, mais durant l'été 2011, la Hongrie a été prise dans les rets des matches truqués. Les arrestations se sont multipliées. Une douzaine de joueurs, anciens et actuels, du REAC, ont été dans la mire de la justice hongroise. Kutasi a sombré dans le désespoir. Il ne se passait pas un jour sans qu'il téléphone à son ami. En 2004 déjà, une information avait incité Vajda à se rendre en Serbie, pour y rencontrer un fixer. Au téléphone, l'homme avait prédit le score au repos et en fin de match de plusieurs joutes de coupe et de championnat. Tout était exact. Vajda montre le schéma dessiné par le criminel, reprenant la structure du syndicat du pari. Noms de villes, de personnes, matches et montants, tout est couché sur papier. Des flèches partent dans tous les sens. Mais pour tout raconter, il a demandé de l'argent, ce qu'a refusé Nemzeti Sport. Vajda n'a pu aider Kutasi. Aucun des footballeurs auditionnés n'a évoqué des soupçons chez lui, mais ce dont il était certain, c'est que la police n'avait pas arrêté tous ceux-là pour le plaisir. Kutasi a perdu courage. Pourtant, l'affaire allait encore prendre de l'ampleur. Le 2 mars 2012, le procureur décidait d'arrêter six joueurs liés au REAC. Dans l'intérêt de l'enquête, ils furent placés trois mois en détention. Après avoir entendu le verdict, Kutasi a appelé Vajda. Il était 15 heures. " J'ai de mauvaises nouvelles. Les six joueurs sont arrêtés. " Une heure plus tard, Vajda lit encore son nom sur l'écran de son téléphone. " Ma vie est fichue ", déclare le dirigeant, abattu, dans le train. " J'ai mené un combat inutile. La pourriture l'a emporté. J'ai fait confiance à des gens qui ne le méritaient pas. Je n'ai plus de raison de vivre. " Vajda n'a pas pris les propos de son ami au sérieux. " Tu as une femme et des enfants. Ne fais pas de bêtises. Je te rappelle. " Arrivé au journal, le rédacteur en chef est venu le trouver pour savoir s'il y avait du nouveau. " Rien de spécial, sauf que Kutasi veut se suicider. " Tout le monde a rigolé. Ce soir-là, la télévision a ouvert le JT sur les images d'un immeuble dont un homme avait sauté. On n'a compris que le lendemain matin qu'il s'agissait de Robert Kutasi. La réalité avait rattrapé la fiction. Györgi Vajda a toujours les larmes aux yeux quand il raconte cette tragédie. On ignore toujours si Kutasi a agi sur le coup de la déception ou s'il a été pris dans les filets de la mafia, qui l'aurait exécuté. Selon le procureur finlandais qui s'est exprimé la semaine dernière à La Haye, lors de la conférence de presse d'Europol, il n'y a pas la moindre charge contre lui. Il y a dix jours, la fédération hongroise de football a apposé une dalle commémorative sur sa tombe. Presque un an, jour pour jour, après que la police finlandaise eut livré un certain Wilson Raj Perumal à la Hongrie. Perumal est un des noms qu'Europol a soigneusement évité de citer. Le Singapourien, un homme d'une quarantaine d'années, est en résidence surveillée à Budapest depuis mars 2012, dans l'attente de son procès. Auparavant, il a fait un an de prison en Finlande. Le 25 février 2011, la police finlandaise a arrêté un certain Raja Morgan Chelliah à l'aéroport d'Helsinki. Le Singapourien était sur le point de quitter le pays. Un tuyau d'un Asiatique qui a disparu aussi mystérieusement qu'il était apparu, a permis cette arrestation. Raja Morgan Chelliah s'appelait en fait Wilson Raj Perumal. Non seulement il voyageait sous une fausse identité mais en plus, il s'était infiltré dans le football finlandais, pour y manipuler des matches à grande échelle. Le FC Oulo et Tampere ont été gravement compromis et l'infiltration de Perumal leur a valu une faillite. Le club de RoPS a quand même obtenu une licence pour la saison 2011-2012, qui a commencé avec quelques semaines de retard à cause du scandale, mais il a dû résilier le contrat de neuf joueurs, sept Zambiens et deux Géorgiens qui veillaient à obtenir les résultats souhaités par Perumal. Perumal a été condamné à deux ans de prison. A la moitié de sa peine, comme le prévoit la législation finlandaise, il a été livré à la Hongrie, où il va être jugé pour des faits similaires. Peu avant son arrestation, deux matches internationaux disputés à Antalya, une cité balnéaire turque, ont suscité l'émoi. Le 9 février 2011, la Lituanie et la Bolivie se sont affrontées dans le charmant stade Mardian d'Antalyaspor, un club de D1. Une heure après le coup de sifflet final, l'Estonie et la Bulgarie se produisaient dans la même arène. Les matches se sont achevés sur les scores respectifs de 2-1 et 2-2. Les sept buts ont été inscrits sur penalty. Cette cascade de coups de réparation a fait sensation dans le monde entier. La fédération estonienne était en alerte depuis deux semaines. Elle avait reçu une invitation à disputer ce match amical de Footy Media International, un bureau thaïlandais inconnu. Jusque-là, rien d'anormal. Les matches amicaux sont généralement organisés par des agents ou des bureaux reconnus par la FIFA. Mais Footy Media International ne voulait pas être rétribué pour ses services. Mieux, il assumait tous les coûts et versait même une indemnité de 30.000 euros à chaque fédération. " Il n'y avait pas le moindre contrat TV, pas de sponsoring. Nous nous sommes donc demandés d'où cette agence tirait ses revenus ", a par la suite déclaré le président de la Fédération lituanienne. " On nous a répondu que c'était un investissement, destiné à faire connaître cette jeune agence sur le marché européen. " Quand Footy Media International a refusé de communiquer l'identité des arbitres, la fédération estonienne, de plus en plus méfiante, a prévenu la FIFA. Il s'est avéré que le match Estonie-Bulgarie allait être dirigé par un trio hongrois et la joute Bolivie-Lituanie par trois Bosniaques. Les six arbitres ont été suspendus à vie, depuis, et les Hongrois sont même derrière les barreaux. Ils n'avaient jamais arbitré de matches au-dessus de la Division Trois hongroise et, comme le trio bosniaque, ils avaient été embauchés par la mafia asiatique des paris pour influencer le résultat. Sept penalties ! L'arrestation de Perumal a été décisive pour Europol, qui a ainsi découvert le syndicat du pari de Singapour, dont il faisait partie. Le quadragénaire a compris qu'il avait été trahi par son partner in crime, avec lequel il était en désaccord. Tan Seet Eng, alias Dan Tan, est considéré par les services de police européens comme le cerveau de ces trucages mondiaux. Footy Media International appartenait à son associé, Santia Raj. Perumal était juste en-dessous de lui dans la hiérarchie du réseau. En échange d'une réduction de peine, il a décidé de collaborer avec la police finlandaise. Le réseau s'est avéré tellement étendu que les polices de cinq nations, l'Allemagne, l'Autriche, la Finlande, la Hongrie et la Slovénie, ont décidé d'unir leurs forces sous l'aile d'Europol. Interrogé sur l'identité des Kelong Kings (kelong signifie match-fixing en singapourien), Friedhelm Althans, qui a dirigé l'enquête à Bochum, a opéré le lien avec le scandale qui secoue l'Italie. " Introduisez le mot sur Google et vous trouverez les noms. Il s'agit des mêmes figures. " Dan Tan, donc, et une demi-douzaine de lieutenants en Bulgarie, en Hongrie et en Slovénie. Le 1er juin 2011, la police de Crémone a opéré une razzia, tirant 44 personnes de leur lit, dont l'ancien international Giuseppe Signori. Dan Tan et quelques hommes de main avaient déjà été identifiés à la frontière entre l'Italie et la Slovénie en 2008, lors d'un contrôle douanier. Lors de la conférence de presse de la Haye, un officier de police hongrois a montré les images du match amical Argentine-Bolivie, en U20, qui s'est déroulé en décembre 2010. Le match s'est achevé sur le score de 1-0, un Bolivien ayant été exclu dans les arrêts de jeu et l'équipe locale ayant marqué du point de penalty, à la... 103e minute de jeu. L'arbitre, qui a dû être escorté par la police pour quitter le stade, allait siffler le match Estonie-Bulgarie deux mois plus tard, accordant quatre penalties. Europol n'en a pas cru ses yeux. Il a découvert un phénomène jusque-là inconnu. Des criminels organisent leurs propres matches, de préférence dans des endroits obscurs comme la riviera turque, loin des caméras. Les rentrées sont faibles, on désigne des arbitres corrompus, on mise des sommes énormes sur des résultats arrangés et on passe à la caisse, généralement en Chine. Pas plus que son champ d'action, la créativité de la mafia du football ne connaît de limites. En septembre 2010, Bahreïn a battu le Togo 3-0 lors d'une partie amicale. Le score aurait été encore plus large si l'arbitre n'avait annulé cinq buts de l'équipe locale, pour des raisons bizarres. Nul ne s'en serait étonné si la fédération du Togo, en apprenant la tenue de ce match, n'avait déclaré n'avoir jamais délégué de sélection nationale à Bahreïn. L'enquête a révélé qu'on avait rassemblé des footballeurs de troisième rang, avec la collaboration d'un ancien sélectionneur togolais, pour affronter un Bahreïn qui ne se doutait de rien dans un match ridicule. Le match avait été organisé par Football 4 U, un bureau londonien au nom de Perumal, qui est maintenant tenu pour responsable des matches amicaux truqués que l'Afrique du Sud a disputés au printemps 2010, pour préparer la Coupe du Monde. La pièce de résistance de Perumal, c'est la double tournée asiatique qu'il a organisée en 2009 pour l'équipe nationale du Zimbabwe. Elle s'est notamment inclinée face à la Thaïlande (3-0) et à la Syrie (6-0). Il est ensuite apparu que ce n'était pas la véritable équipe nationale mais le noyau du champion national, Monomotapa United, revêtu du maillot national. Le scandale a suscité l'émoi. Même le président de la FIFA, Sepp Blatter, s'est déplacé. Une centaine de personnes ont été condamnées lors du procès, l'année dernière. Une femme se démène comme un beau diable : l'ancienne CEO Henrietta Rushwaya, qui avait organisé le voyage avec Perumal. Europol a trouvé dans son répertoire téléphonique les numéros de quelque 50 personnalités du football international.PAR JAN HAUSPIE, À BUDAPEST Wilson Raj Perumal s'est d'abord infiltré dans le foot finlandais pour y truquer des matches à grande échelle.