"Le dialogue social, c'est terminé. Nos relations se sont dégradées depuis que les clubs sont devenus des sociétés financières et qu'il y a la crise... " : Philippe Piat, président et figure emblématique de l'UNFP (Union nationale des footballeurs professionnels), le puissant syndicat né en 1961, nous reçoit chez lui, à Dijon.
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"Le dialogue social, c'est terminé. Nos relations se sont dégradées depuis que les clubs sont devenus des sociétés financières et qu'il y a la crise... " : Philippe Piat, président et figure emblématique de l'UNFP (Union nationale des footballeurs professionnels), le puissant syndicat né en 1961, nous reçoit chez lui, à Dijon. Le foot français a des soucis. Un peu plus d'un an après l'affaire Nicolas Anelka, la grève des Bleus en Afrique du Sud et le départ de Raymond Domenech, c'est au PSG que l'orage gronde. La foudre y est tombée à de multiples reprises avec la vente du club par Colony Capital à la société Qatar Investment Authority du Cheikh Tamin Bin Hamad Al-Thani, le prince héritier au Qatar. Le club du Parc des Princes a été secoué par d'autres tempêtes comme la défenestration de l'entraîneur Antoine Kombouaré (pourtant en tête de la L1 !) au profit de Carlo Ancelotti ou l'affaire Péguy Luyindula (exclu du groupe pro depuis le début de la saison). Il y a de quoi inquiéter ou énerver Piat même si l'homme en a vu d'autres : " Quand je vois ce qui se passe, je ne peux pas être optimiste. " En 1961, des joueurs se sont levés pour rendre, comme Piat le dit, " le football aux footballeurs " au bout d'un long combat. Mais leurs acquis résisteront-ils aux dérives de la haute finance, aux calendriers qui débordent, à la puissance des agents, à la corruption qui truque des matches pour gagner gros aux pronostics mais aussi pour mettre en vitrine des joueurs médiocres. Philippe Piat : Oui, c'est évident. Pour nous, c'est clair depuis toujours : les joueurs devaient payer leurs agents. Or, que se passe-t-il ? Les clubs se chargent de la rétribution de ce travail et, souvent, ils sur-commissionnent les agents dont certains connaissent à peine les joueurs concernés et apparaissent à la dernière minute à la demande d'un club. Il peut se passer des tas de choses avec, à la clef, des rétro-commissions, des primes pour d'autres services comme le départ ou l'arrivée d'autres footballeurs. Un joueur qui rétribue son agent ne lui offrira jamais 500.000 euros. Je connais des footballeurs surpris d'apprendre qu'un agent a encaissé 1.000.000 d'euros sur leurs transferts alors qu'il n'a rien fait. Ils devraient pourtant donner leur accord sur le principe du versement d'une commission par le club et en connaître le montant. Ces machins conviennent visiblement à certains clubs. Je me souviens d'une réunion à la FIFA dont le but était de limiter la commission des agents à 3 % du montant du transfert avec un plafond de 1.000.000 de dollars. Les clubs étaient demandeurs mais, étrangement, ils ont alors parlé d'une limite de 2.000.000 de dollars. En tant que représentant de la FIFPro, je ne comprenais car c'était une étrange façon de réduire la commission des agents. Le texte est parti en quenouille car tout le monde a son avis : la FIFA, l'UEFA, les clubs, la Communauté européenne, les joueurs. Au dernier conseil de la LFP (Ligue de football professionnel), Jean-Michel Aulas, le président de Lyon, a affirmé - Cela fait 10 ans que Piat propose sa solution pour les agents de joueurs et je commence à me dire qu'il a raison. Notre syndicat est attentif à ce problème. Il n'y a plus de respect de la validité des contrats. Un club et un nouvel entraîneur mettent parfois des joueurs au rancart parce qu'ils ne conviennent plus à un système. Pas plus bêtes, des footballeurs en arrivent à les imiter s'ils veulent partir avant le moment prévu. Je suis pessimiste pour l'avenir et ce sont des éléments économiques qui nous mènent où nous sommes. Joueurs et clubs se retrouvent de plus en plus souvent devant les tribunaux et c'est dangereux. Les présidents mettent la pression pour supprimer la trêve hivernale. Or, cette période de repos est indispensable pour les joueurs car ils peuvent se consacrer à leur vie de famille, profiter de leurs enfants. Et ces dirigeants nous traitent de rétrogrades... A propos du mercato d'hiver, l'UNFP veut limiter les achats à un seul joueur par club. En plus du fait de tempérer les commissions des agents, cela contribuerait à améliorer les relations entre clubs et joueurs. Le business dicte le ton mais que la notion de groupe a changé par rapport à mon époque de joueur. C'est tout un effectif ou presque qui est concerné par chaque rencontre. Avant, le banc n'existait pas. Le 12e homme figurait sur la feuille d'arbitre pour procéder au changement d'un joueur blessé à l'échauffement. Les frustrations des " éliminés " étaient plus grandes qu'aujourd'hui. Je ne suis pas opposé à l'argent, pas du tout, et s'il faut citer un exemple, ce serait celui de Lille. Rudi Garcia a construit une équipe sans grand nom. La vedette, c'est le collectif et cela ne s'achète pas au mercato d'hiver. Raymond Kopa a lancé cette phrase en 1963. Ses propos ont porté mais sur le plan juridique, les joueurs sont toujours des esclaves. Au PSG, la question du droit social ne doit pas être une préoccupation majeure pour les Qataris malgré les règles à respecter. Des pressions insupportables y ont été exercées pour vendre Luyindula. Or, lui, il veut rester jusqu'au bout de son contrat. Quand un club n'applique pas la décision de la Ligue qui a demandé la réintégration du joueur dans le groupe pro, il conviendrait de pouvoir le sanctionner. C'est aussi un des combats de l'UNFP. Kopa avait raison et a toujours raison. 50 ans après nos premiers pas, nous avons 40 salariés, des représentants dans tous les clubs et les régions pour réagir dès qu'un problème apparaît. Nos délégués assistent aux entraînements et les doléances remontent vite vers les instances adéquates. Etre syndicaliste, ce n'est pas facile. Il faut connaître ses dossiers. Cela demande du travail. Il faut se lever chaque matin le couteau entre les dents. En Belgique, le syndicat des joueurs, Sporta, n'est pas très saignant. Quand je vois qu'on peut procéder à des contrôles antidopage des joueurs chez eux, en pleine nuit, en vacances, sans prévenir, sans commission rogatoire, je suis outré. C'est une violation de la vie privée des joueurs qui passent leur temps où il est tellement facile de les trouver : au stade. L'UNFP a obtenu son " Arrêt Bosman " en 1972 avec la liberté du joueur en fin de contrat. En 1995, nous avons soutenu le combat de Jean-Marc Bosman pour que cette liberté soit étendue à l'ensemble de l'Europe puis du monde entier. Depuis 1972, je savais que c'était positif pour les joueurs. Désormais, tout ce qui se rapporte au quotidien des joueurs, à leur avenir et à leur intégrité physique ne peut se faire sans eux. L'UNFP est proche des joueurs, les aide dans tous les domaines : assurances, reconversion, conseils juridiques, management, chômage, retraite, entraînements et stages quand le joueur est en attente d'une nouvelle équipe. Cela demande des moyens économiques et nous avons créé un magazine, des trophées qui recueillent un vif succès médiatique, le droit d'image (dès qu'il y a exploitation de plusieurs clubs ou joueurs, nous percevons des droits), un pourcentage des droits de télévision. Il a la vocation d'être positif mais est utilisé négativement. Les clubs ne veulent pas appliquer le droit et le détournent. Pour cela, ils ne veulent pas que leurs joueurs soient en fin de contrat. L'objectif principal est de faire prolonger le contrat coûte que coûte avant la dernière année. Des joueurs médiocres voient leur salaire à la hausse mais la finalité consistera à le vendre au plus vite à un autre club qui, au bout du compte, payera le nouveau salaire. Le football est ainsi entré dans une cavalerie économique démente. Les clubs sont exsangues à cause de cela. Les joueurs sont amenés à gagner des sommes qui ne sont pas en rapport avec leurs qualités, ce qui est mauvais pour le système. Ce n'est pas une bonne chose de surestimer les salaires car il y a alors les biens payés d'un côté et les crève-la-faim à l'autre bout. Avant, on discutait pour le bien et nous connaissions les présidents de clubs. En France, et ailleurs, les présidents qui appartiennent à de grosses boîtes sont salariés et grassement payés. J'en connais qui touchent 80.000 euros par mois. C'est fini, terminé, c'est un rapport de forces et ces gens-là ne respectent rien. Nous, on en arrive à assigner la Ligue en justice car ses membres, les clubs, ne respectent pas leurs propres règlements. Le foot est un espace de non-droit. Les patrons de ces clubs se permettent de faire dans le football des choses qu'ils n'oseraient pas envisager dans leurs sociétés. Le droit du travail empêche de faire n'importe quoi. Or, le footballeur est un salarié comme les autres. Il y a parfois eu des grèves mais si j'ai favorisé le dialogue, j'en arrive maintenant à me demander si la route n'aurait pas toujours dû être juridique. Au niveau international, c'est la même chose. Je fais partie de la Chambre des résolutions des litiges de la FIFA. Quand on prend des décisions, on ne veut pas se défendre au TAS (Tribunal arbitral du sport) car il est inféodé au pouvoir. A la dernière finale de la Ligue des Champions, les huiles du TAS étaient installées aux plus belles places du stade. Non, même si l'UNFP vit forcément avec son époque. D'autres énormes problèmes pointent le bout du nez. A l'occasion d'un récent colloque en Grèce, les 14 représentants de clubs d'Europe de l'Est ont tous déclaré que leur championnat est corrompu. C'est un danger mortel pour le football. Via la FIFPro, nous assumons un rôle préventif. Des joueurs ne sont pas payés six mois et s'ils n'acceptent pas de se " coucher ", ils sont menacés et ne voient pas la couleur de leur argent. Des arbitres excluent rapidement des joueurs qui ne sont pas dans la combine. On nous a parlé de la règle des " 3+3 " : un club gagne à domicile, perd à l'extérieur sur des scores connus à l'avance. Cela permet de faire des palmarès sur mesure. En France, des joueurs à deux ou trois millions d'euros débarquent mais ils sont mauvais. Toujours à l'Est, des joueurs sont menacés avec un pistolet s'ils ne résilient pas leur contrat. Nous préparons un livre noir sur ce système mafieux. Aujourd'hui, cela ne vaut pas la peine de braquer une banque ; il est plus facile de gagner des millions en bricolant un transfert. Je le comprends. Je suis fier moi aussi de cet immense travail collectif mais les dangers sont terribles et c'est ce qui explique mon pessimisme pour l'avenir.PAR PIERRE BILIC - PHOTOS : IMAGEGLOBE " Les joueurs devraient payer leurs agents, pas les clubs... "