L'Angleterre en a fait l'amère expérience. Le football peut véhiculer joie et passion mais il peut engendrer la pire des violences. Les Anglais ont combattu ce fléau qui s'est propagé à d'autres pays. Aujourd'hui, c'est la Pologne qui est montrée du doigt. Pourtant, là aussi, on a décidé de prendre le mal à bras le corps. Surtout dans l'optique de l'Euro en juin prochain. Mais les étiquettes ont la peau dure. Elles sont difficiles à décoller et quand on y parvient, on ne peut que constater qu'elles laissent des traces.
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L'Angleterre en a fait l'amère expérience. Le football peut véhiculer joie et passion mais il peut engendrer la pire des violences. Les Anglais ont combattu ce fléau qui s'est propagé à d'autres pays. Aujourd'hui, c'est la Pologne qui est montrée du doigt. Pourtant, là aussi, on a décidé de prendre le mal à bras le corps. Surtout dans l'optique de l'Euro en juin prochain. Mais les étiquettes ont la peau dure. Elles sont difficiles à décoller et quand on y parvient, on ne peut que constater qu'elles laissent des traces. Tout a débuté par un communiqué du Standard sur son site, priant ses propres supporters de ne pas effectuer le déplacement à Cracovie par mesure de sécurité. " Nous avions reçu beaucoup de mails de supporters inquiets face à la réputation de leurs homologues polonais ", explique Christian Hanon, responsable de la sécurité pour le Standard. " Nous nous sommes renseignés à la cellule football de la police fédérale mais également auprès de la police polonaise. Nous avons reçu des réponses rassurantes qui affirmaient que les fans polonais n'auraient aucun comportement agressif vis-à-vis des Standardmen. " Le Standard est donc revenu sur sa position et 600 supporters liégeois devraient effectuer le voyage à Cracovie. Cependant, si le message se veut rassurant, le phénomène du hooliganisme polonais s'apparente bien à un cancer qui gangrène le football local. Au point d'inquiéter les pontes de l'UEFA qui en ont fait un des points critiques de l'organisation de l'Euro 2012. Lors de la nomination des pays organisateurs en 2005, le hooliganisme constituait le talon d'Achille du dossier conjoint Pologne-Ukraine. Bien plus que la capacité hôtelière réduite en Ukraine. On peut toujours promettre de construire des hôtels et de refaire des routes. On ne peut pas garantir une éradication complète de la violence dans et autour des stades. Cracovie... Sans doute la plus belle ville de Pologne, ancienne capitale du pays, qui étale le long de la Vistule gelée ses splendeurs architecturales miraculeusement épargnées (au contraire de la population) par la Seconde Guerre mondiale. On dit que les rois et les dictateurs qui ont traversé cette ville tout au long du dernier millénaire, l'ont tellement trouvée jolie qu'ils ont préféré en profiter plutôt que de la détruire. En ce début février, les trams sillonnent une vieille ville couverte d'une fine couche de neige. Il fait -18° le jour, -26° la nuit. La vague de froid a déjà fait près de 50 morts dans le pays, tous des SDF ou des pêcheurs s'aventurant sur les lacs gelés. " Et l'hiver ne fait que commencer ", nous répond un Polonais plein d'humour. Les murs de la grande majorité des bâtiments sont couverts de graffitis, soit à la gloire de Cracovia, soit à celle du Wisla. Ici, la ville est partagée en deux. D'un côté, l'un des clubs les plus titrés, le Wisla, qui signifie Vistule en polonais. De l'autre, le plus vieux de Pologne, Cracovia, qui a cependant appris à vivre dans l'ombre de son rival ces dernières décennies. Entre les deux, l'antipathie est tenace, à tel point qu'on a baptisé leur rivalité " la guerre sainte ". Les premiers raillent les seconds sur leur statut d'ancêtre, arguant du fait que le plus vieux club polonais est celui de Lwow. Ils ont raison. A un détail près. Lwow s'appelle désormais Lviv et ne fait plus partie de la Pologne mais bien de l'Ukraine. Les seconds ne sont pas en reste, pestant sur " ces chiens du Wisla ", le canidé servant ici de métaphore pour la police locale. " Si les fans du Cracovia aiment se définir comme des chasseurs de chiens, c'est en raison du patronage du Wisla par la police lors de la période soviétique ", nous explique Rafal Chwedoruk, sociologue et politologue à l'Université de Varsovie. Toute haine a ses racines. Et celles de la rivalité entre Cracovia et le Wisla sont profondément ancrées dans le passé. 1906 : c'est là que tout a débuté. Cracovia est fondé en mai, le Wisla en septembre, en pleine domination austro-hongroise. 105 ans plus tard, le derby entre les deux clubs déchaîne toujours les passions. En un siècle, les deux formations ont forgé leur propre légende mais elles ont surtout résumé toute l'histoire de la ville. " A l'origine, Cracovia fait office de club démocratique, ouvert à tous, riches ou pauvres, polonais ou étranger ", raconte le professeur Chwedoruk. " Le Wisla voulait créer un club réservé aux Polonais d'origine, à une époque où la fierté nationale courbait l'échine face au joug étranger. Mais cette politique excluait la communauté juive et c'est pour cette raison que jusqu'à la fin de la Première Guerre mondiale, Cracovia était davantage populaire. Dans l'entre-deux-guerres, le fossé politique a continué à se creuser. Le Wisla, surnommé le White Star, recrutait ses fans parmi l'aile droite du Parti National Démocrate (nationaliste, antisémite et anti-allemand) alors que Cracovia était soutenu par les intellectuels et les Juifs. Ce club avait davantage une image de gauche : le principal leader socialiste de l'époque Joseph Cyrankiewicz, qui devint par la suite Premier ministre sous les Communistes, en était un grand fan !" Pourtant, la fin de la guerre et l'avènement du communisme allaient modifier la donne. Comme de coutume dans les pays de l'Est, chaque équipe était rattachée à une association ministérielle. Le Wisla représentait la police (la Gwardia) alors que Cracovia était sous le patronage des coopératives. " Mais les coopératives n'avaient pas le même pouvoir en Pologne qu'en Russie. Le déclin de Cracovia était inévitable et le club descendit même en quatrième division ", ajoute Chwedoruk. " Ce manque de résultats combiné avec la mutation économique de Cracovie qui devint une ville plus industrielle et qui vit arriver des milliers de nouveaux habitants dans les années 60 et 70, plombèrent la popularité de Cracovia. Le Wisla remporta le titre en 1978 et devint rapidement le fleuron de la ville. Aujourd'hui, les supporters de Cracovia n'ont pas digéré cette période communiste, accusant le Wisla d'avoir profité des largesses du régime alors qu'eux restaient indépendants. Mais même si le Pape Jean-Paul II, grand adversaire du pouvoir en place, était supporter de Cracovia, cette vision est réductrice car de nombreux fans du Wisla ont participé aux émeutes de Nowa Huta, dirigées contre les communistes, dans les années 80. " Mais la rivalité haineuse entre les deux formations n'a fait qu'empirer depuis la chute du communisme. " Le sport polonais a connu une crise au début des années 90. Les clubs ne recevaient plus d'argent de la police, de l'armée ou de l'industrie ", étaye le prof d'unif'. " Cracovia était au bord de la faillite dans une ville ultra-dominée par le Wisla qui connut également des problèmes financiers jusqu'au rachat du club par la compagnie privée Tele-Fonika. Les fans de Cracovia ont alors commencé à durcir le ton et à attaquer, dès 1994, les locaux de réunion des supporters du Wisla. Après les matches, des bagarres éclatèrent à plusieurs reprises. Quand on parlait du Cracovia, on évoquait alors le club des professeurs et des bandits. Les supporters du Wisla, beaucoup plus nombreux, ont commencé à s'organiser et à riposter. " Pendant dix ans, la ville assista, impuissante, à une escalade de violence. Mais le phénomène n'était pas cantonné à Cracovie. Le hooliganisme se propagea dans toutes les villes. Depuis les années 70, les supporters sont particulièrement bien organisés, formant sans doute les plus grands mouvements sociaux du pays. Pour comprendre ces organisations, nous nous dirigeons vers la cellule anti-hooliganisme de la police de Cracovie, qui occupe un des bâtiments de la police régionale, sur Mogilska, à l'est de la ville. Nous y rencontrons Mariusz Potaczek, un des experts. " Les sociétés de supporters sont organisées en triada ", explique-t-il. " C'est-à-dire que l'association d'un club noue des amitiés avec deux autres clubs. Il existe trois grandes triades en Pologne. Le Wisla est ami avec les supporters du Slask Wroclaw et du Lechia Gdansk. Cracovia occupe une autre triade en compagnie du Lech Poznan et d'Arka Gdynia. La troisième triade renferme le Legia Varsovie, Zaglebie Sosnowiec et Pogon Szczecin. Cela signifie que lors des matches d'un des membres de la triade, les deux sociétés amies affrètent des cars pour soutenir leurs alliés. Mais cela peut également être le cas dans les rixes. Quand des affrontements sont planifiés entre deux clubs ennemis, il n'est pas rare de voir affluer les supporters des clubs amis en renfort. Cela complique la tâche de la police, évidemment. Car quand, par exemple, Cracovia se déplace à Gdansk, on doit tenir à l'£il le car des supporters de Cracovia mais également les cars qui partent de Poznan et de Gdynia. " Face à ces bandes organisées, la police avait bien peu de moyens. " Au début des années 90, tout avait changé dans le pays et les lois n'étaient ni prêtes, ni efficaces pour lutter contre le hooliganisme. Du jour au lendemain, la police se trouvait éjectée des stades. Elle pouvait assurer l'ordre autour des enceintes mais pas à l'intérieur, la sécurité devant être prise en charge par le club lui-même. Il n'y avait qu'une exception : lorsque la vie d'un supporter était en danger. Face à l'absence de la police à l'intérieur des stades, un sentiment d'impunité a commencé à gagner les supporters les plus violents. "A Cracovie, pendant des années, les groupes les plus durs se sont affrontés. D'un côté les Sharks du Wisla, de l'autre les Judegang et les Anty-Wisla de Cracovia. Affrontements autour des deux stades, séparés seulement par un parc de 500 mètres, dans les rues mais surtout dans les tunnels. Le sport national : marquer son territoire. Soit en posant sa signature sur les bâtiments. " Les graffitis signifient que tel bâtiment ou tel pâté de maisons est aux mains de telle équipe. Un peu comme les chiens qui pissent pour marquer leur territoire ", explique Potaczek. " Nous, quand on fait des rondes dans Cracovie, on sait quel quartier est aux mains de quelle équipe. Les limites ? Une rue, un pont ou un parc. " Soit en volant les écharpes des supporters adverses. Potaczek : " Les supporters du Wisla faisaient des descentes dans les quartiers de Cracovia et aux arrêts de bus, attendaient leurs ennemis pour leur voler leurs écharpes. Lors du derby qui suivait, les écharpes étaient cousues entre elles comme des trophées de guerre et brûlées. Si tu voulais montrer que tu avais le pouvoir, tu devais voler des écharpes. "Lors du derby de 2006, marquant le centenaire des deux clubs, près de 500 écharpes de Cracovia avaient été aspergées d'essence et brûlées durant la rencontre. Le match n'avait même pas été interrompu, les joueurs continuant à jouer sur fond de feu aux grillages. Désormais, cet acte est interdit. " Depuis quatre ans, on ne peut plus rentrer dans un stade avec d'autres couleurs que les siennes ou celles de la triade ", dit Potaczek. " Parfois cela arrive encore que les supporters parviennent à passer en douce avec des écharpes ennemies mais c'est considéré comme un crime. Celui qui est pris en train de brûler une écharpe est passible d'une grosse amende et d'une interdiction de stade de deux à cinq ans. "En octobre 2006, le hooliganisme polonais a connu un premier gros revers. Las de se battre sans raisons et de perdre des membres, les associations de tous les clubs polonais ont signé un pacte de non-agression. Ils s'engageaient à ne plus utiliser d'armes blanches ni à feu dans leurs combats et à ne se battre qu'à mains nues. Pourtant Cracovia et le Wisla, loin d'être les plus virulents, ont refusé de signer ce pacte. Pourquoi ? " Cracovie a toujours eu la réputation d'être la ville du couteau ", lance Bartosz Karcz, journaliste au quotidien La Gazeta Krakowska. " Ces deux groupes de supporters sont moins entraînés et moins durs dans les combats que ceux du Lech Poznan ou de Ruch Chorzow qui font de la musculation toute la journée ", explique Potaczek. " Ils ont eu peur qu'en abandonnant les armes, ils n'aient plus rien à dire. " Depuis lors, les deux clubs n'ont pas bonne réputation en Pologne et les supporters des autres villes les jugent déloyaux et ne veulent plus se battre contre eux. Même les amis de la triade désapprouvent leur décision. Ce pacte de non-agression a eu des effets bénéfiques sur le foot polonais. Désormais, les hooligans se battent en forêt, entre eux, avec un nombre égal de combattants et un médecin. Ces free fights sont désapprouvées par la police mais elles ont permis à la violence de s'éloigner de la rue et des stades. La construction des nouveaux stades en vue de l'Euro a également modifié le football polonais. Le Slask Wroclaw avait l'habitude de jouer devant 8.000 spectateurs de moyenne. Dans sa nouvelle enceinte, il a évolué devant 42.000 personnes lors des deux premiers matches. " Il y a de plus en plus de familles qui se rendent au stade. On a remarqué ce phénomène à Wroclaw, à Poznan, Gdansk mais également à Cracovie où le Wisla a rénové son stade même s'il n'a pas été retenu pour l'EURO ", explique Piotr Kuzminski, journaliste à Super Express. Pour savoir si les choses évoluent vraiment dans le bon sens, nous nous sommes rendus au stade du Wisla Cracovie, sorte d'Old Trafford polonais, à peine à 10 minutes du centre. A côté, se dresse la salle de basket. C'est sur le coin, dans un café à la gloire du Wisla, que nous attend Robert Szimalski, président de l'association des supporters du Wisla. Il n'a pas l'air heureux de rencontrer un journaliste. Pourtant, il a accepté le rendez-vous et a amené avec lui le manager de l'équipe de basket comme traducteur. Il finit son escalope avant de nous accepter à sa table. " Il faut me comprendre. J'en ai marre que les médias ne véhiculent qu'une image négative des supporters du Wisla. Ils ne voient pas que les choses évoluent positivement. Le Wisla ne se résume pas aux Sharks. " Un peu plus tôt dans la journée, Mateusz Potaczek, le policier, avait tenu le même discours. " Il ne faut pas mettre tout le monde dans le même sac. Nous, on ne considère pas les Sharks ou le Judegang comme des supporters mais comme un gang de malfaiteurs. A l'étranger, cela fait 12 ans que les supporters du Wisla se déplacent sans incidents. Et pourtant, cela n'a pas empêché la police d'Enschede, lorsque nous avons joué contre Twente en décembre, de les traiter comme des animaux. " Szimalski se montre donc un peu énervé quand on lui parle des Sharks. " Le Wisla, c'est toute ma vie. J'ai grandi à Poznan et un jour mon père m'a emmené voir un match du Wisla en m'expliquant qu'il s'agissait de l'équipe de la ville d'origine de ma mère. J'avais 9 ans et je n'ai plus cessé de supporter cette équipe à l'étoile blanche. Entre fans, il y a une réelle solidarité. Nous sommes une grande famille et dans chaque famille, il y a un garçon turbulent. Les Sharks ont leurs propres règles et on désapprouve leurs comportements mais c'est difficile de leur faire comprendre que cela nuit à l'image du club. On essaie de combattre notre mauvaise réputation. On veut montrer que l'association des supporters, c'est aussi une récolte de jeux pour la Saint-Nicolas des enfants malades ou l'achat d'articles scolaires pour nos membres les plus défavorisés. Récemment, notre équipe de basket s'est rendue en Hongrie, à Devecser, la ville qui avait été touchée par des coulées de boue toxique. Nous avions apporté avec nous des articles basiques et des vêtements. On veut montrer que nos fans ne sont pas des criminels. Cela prend du temps de changer les mentalités mais les choses évoluent dans le bon sens. Car, comme le dit notre hymne - Aussi longtemps que la cloche de Sigismond sonnera sur le château du Wawel, aussi longtemps que la Vistule coulera de Cracovie à Gdansk, le Wisla continuera à gagner. " Les nouvelles lois (obligation d'acheter ses billets avec sa carte d'identité, durcissement des amendes et des peines pour les hooligans, interdiction de boire de l'alcool dans le stade et d'y entrer saoul) ont permis de faire reculer la violence mais le chemin est encore long. Il y a un an, un des leaders du Judegang de Cracovia a été tabassé à mort par des hooligans du Wisla. " On sait qu'ils n'ont pas voulu le tuer puisque les coups de couteaux ont été portés dans des organes secondaires mais il a perdu trop de sang et il est mort ", explique Potaczek. Un an plus tard, la commémoration de sa mort a été fêtée par les autres membres du groupe comme s'il s'agissait d'un héros mort pour la patrie. " Cette histoire a encore porté un coup à notre réputation ", dit Szimalski. " Mais dites bien aux supporters du Standard que même si on n'est pas du même bord politique puisque nous, nous nous situons à droite (*), ils seront les bienvenus dans notre belle ville... "* La perception du rapport gauche/droite est différente en Pologne. La gauche est mal perçue car assimilée à la dictature communiste alors que la droite symbolise la liberté et le libéralisme. En Pologne, le syndicat Solidarnosc est ainsi considéré de droite !PAR STÉPHANE VANDE VELDE, À CRACOVIE" A la chute du communisme, les policiers ne purent plus pénétrer dans le stade. "" Les graffitis sur les bâtiments ? Une manière de marquer leur territoire. Comme les chiens qui pissent sur les murs. " (Mariusz Potaczek)