"Une année, en Coupe de Belgique, on affrontait l'Union Hutoise et le gagnant recevait le Sporting d'Anderlecht au tour suivant. L'entraîneur bruxellois de l'époque, Jean Dockx, était venu nous visionner et, à l'entrée, notre président s'était excusé de l'accueillir dans de si petites infrastructures ! "
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"Une année, en Coupe de Belgique, on affrontait l'Union Hutoise et le gagnant recevait le Sporting d'Anderlecht au tour suivant. L'entraîneur bruxellois de l'époque, Jean Dockx, était venu nous visionner et, à l'entrée, notre président s'était excusé de l'accueillir dans de si petites infrastructures ! " Le ton enjoué par le caractère improbable de cette anecdote, Jean-Claude Detroux, président depuis 1992, accueille dans la chaleureuse buvette de son club, le Royal Racing Club Mormont. Installé dans le creux d'une vallée, le stade de La Forge est situé en dehors de ce tout petit village de la commune d'Erezée, en province de Luxembourg. Au centre de celui-ci, un carré de maisons entoure une église et un parc au fond duquel se trouvent une petite fontaine et un point d'eau. De part et d'autre de ce pâté, deux rues prolongent le village de quelques centaines de mètres, pas plus. Véritable pygmée des environs, ce village de quelque 200 d'habitants peut néanmoins se targuer de posséder un des clubs les plus prestigieux de sa province. Quinze saisons en Promotion, deux Coupes de la province et de jolis parcours en Coupe de Belgique, comme en 1982 quand le club a accueilli Courtrai devant 3000 personnes ! " Un quotidien flamand avait présenté le match en titrant, 'Noirhommes en bierbakken' - on a eu, en effet jusqu'à cinq joueurs portant ce patronyme en même temps sur le terrain - le tout avec une photo du terrain et d'une vache, évidemment ", rigole le président. Revenu en D3 amateurs cette saison, le RRC Mormont est une grande fierté pour les villageois... amateurs de foot. " On pourrait compter les supporters du village sur les doigts d'une main ", indique ainsi Guy Noirhomme, le trésorier. " Mais on n'a jamais eu tous les habitants de Mormont au stade : même mon père ne venait pas, il stressait trop. Maintenant, certains ont été très fidèles, il y en a d'ailleurs un qui est décédé il y a quelques semaines alors qu'il venait encore ici à 94 ans ! " L'acharnement pour le club était plus marqué avant, surtout au moment de la première épopée du club en Promotion, dans les années 80. Jean-Luc a fait partie de cette génération - " C'était il y a bien longtemps, ça se voit à mon ventre " - et a donc connu l'âge d'or du club. " À ce moment-là, beaucoup de gens du coin suivaient le RRC, il y avait une moyenne de 800 personnes par match en Promotion, vu qu'on était le premier club du nord de la province de Luxembourg à arriver à ce niveau. " Si Mormont est resté neuf ans en Promotion, l'histoire aurait pourtant pu ne jamais s'écrire, le comité d'alors avait en effet hésité à accepter cette accession : " Ils étaient assez âgés et ça devait leur faire peur de se retrouver à un tel niveau ", pense Guy Noirhomme. Mais comment expliquer qu'un village si peu peuplé et situé dans un coin reculé - " l'autoroute est loin et il n'y a pas de commerce ", glisse le président - ait connu une réussite aussi probante ? " Quand on a des enfants, on est automatiquement dirigé vers le football et le club de Mormont, il n'y a rien d'autre de toute façon ", témoigne Guy, un soixantenaire du village. " Les jeunes du coin sont ensuite poussés pour qu'ils aillent le plus haut possible. Bon, mon fils n'était pas trop doué, donc il prenait plus le foot comme un délassement. " L'explication des deux premiers passages en Promotion (1981-90 et 1994-95) est également liée à l'émergence de deux grosses générations de joueurs du coin. " Pourtant, c'était l'époque où l'entraîneur devait faire jouer son fils, son neveu, le fils du président, celui du secrétaire... avec ça, il ne restait presque plus de places ", se rappelle le chairman. La réussite peut également être imputée à la saine gestion financière du club, jamais friand des coups de folie, ainsi qu'au réseau des comitards. " À une époque, le club avait de bonnes relations avec le RFC Liégeois, ce qui permettait de terminer plus facilement un recrutement ", place Jean-Luc, ancien joueur bientôt complété par Guy Noirhomme. " Le joueur mormontois doit néanmoins être défini par sa mentalité... et sa troisième mi-temps ! On aime le gars qui se fond bien dans le moule, qui boit volontiers son verre. Ça fait d'ailleurs partie du casting : on pourrait laisser tomber un bon joueur si on apprend qu'il ne repasse jamais à la buvette après le match. " Les dirigeants du club l'affirment : si le RRC en est là actuellement, il ne doit rien à personne. " On n'est pas un club à fric, on doit être un des plus petits budgets de la D3. Il n'y a pas de mécène, mais ça assure également la pérennité du club de ne pas avoir d'épée de Damoclès au-dessus de notre tête. Le bénévolat solidifie l'ambiance et la mentalité ", assure le secrétaire du club, Albert Villette. Une implication spontanée qui existe depuis 1942, année de la création du club. Pour décider du nom (les villages de Deux-Rys et de Mormont étaient alors en "compétition"), les occupants allemands auraient ainsi organisé une course : le village dont le représentant serait le premier à leur amener cinq kilos de beurre pourrait utiliser son nom. " Heureusement qu'on a gagné, parce que je ne sais pas où on aurait placé le terrain à Deux-Rys où tout est vallonné ", rigole Albert. Bien lancé cette saison en D3 amateurs, Mormont ne se fixe aucun objectif sportif supérieur. " La D3 est déjà presque un exploit ", certifie Guy Noirhomme. " Il faut garder notre esprit et je pense qu'aller plus haut pourrait nous faire perdre notre âme. Et même si on va chercher un gros sponsor, est-ce que le public suivra s'il ne s'identifie pas ? " Du coup, l'objectif du club est clairement la formation. Avec environ 400 footeux, l'école des jeunes du RRC est celle qui brasse le plus d'enfants dans la région. " On ne sortira peut-être pas un Zidane ", estime Albert. " Mais si on sait amener nos joueurs en P1, c'est déjà très bien. " À l'unisson, les membres du comité ciblent aussi un objectif plus social : " Il faut garder les gens du coin ! " Cette saison, Mormont a ainsi mis en place une équipe B qui évolue en troisième provinciale pour donner leur chance aux plus jeunes ou aux joueurs locaux qui n'ont pas le talent pour évoluer au niveau national. Sans aucune pression sportive, le RRC va donc continuer d'avancer avec ses grosses soirées-buvette, ses Noirhomme et son public toujours bien présent... quand il ne se trompe pas de Mormont - il y en a trois dans la Province - comme l'a fait un jour le conducteur du car d'un adversaire de Promotion, finalement arrivé à quinze minutes du coup d'envoi... Mais qui n'a certainement pas dû regretter son accueil, à l'instar d'un certain Jean Dockx. PAR ÉMILIEN HOFMAN - PHOTO BELGAIMAGE