En octobre 1981, dix journalistes accompagnent Lokeren à Nantes. C'est moins que les seize qui avaient suivi Anderlecht à Lodz, en Pologne, mais c'est beaucoup pour un club de province. Lokeren a forcé ce respect par ses performances sportives : il est vice-champion, derrière l'inaccessible Anderlecht. Au moment d'affronter Nantes, il est le fier leader de la compétition et s'est taillé une belle réputation en Europe.

Le Sporting a gagné six des douze rencontres européennes précédentes et réalisé quatre nuls. Il n'a été battu de justesse que par le grand Barcelone de Johan Cruijff et l'AZ'67 (devenu simplement l'AZ) de Georg Kessler. La saison précédente, Lokeren s'est incliné en quart de finale de la Coupe UEFA contre l'AZ '67, futur finaliste malheureux, après s'être payé le scalp du Dinamo Moscou, de Dundee United et de la Real Sociedad. Cette campagne européenne a rapporté huit millions de francs (200.000 euros) au club waeslandien, mais le manager Aloïs Derycker se rappelle surtout que les matches contre Dundee et la Sociedad n'avaient attiré que 9.000 personnes. Par contre, il y avait du monde contre l'AZ mais après coup, le Sporting s'est rendu compte que beaucoup de gens étaient entrés sans payer, le stade n'étant pas bien clôturé.

Arnor Gudjohnsen pouvait rejoindre Manchester United mais il n'en avait pas envie. Il voulait aller à Lokeren.

Robert Budzinski, le directeur technique de Nantes, a visionné Lokeren à trois reprises. Il a été impressionné par la puissance physique et les attaques rapides des Belges. " Lokeren est aussi fort que l'équipe nationale belge ", déclare-t-il à la presse locale.

Bref, le FC Nantes, champion de France à deux reprises et trois fois troisième, a peur du Sporting.

Si la presse aime se rendre à Lokeren, ce n'est pas uniquement pour le sport. Le président, l'industriel Etienne Rogiers, gâte vraiment les journalistes. Avant de mettre le cap sur Nantes, il s'est mis en route à cinq heures du matin. Il a tenu deux réunions à La Haye. Il a pris l'avion de Schiphol à Paris pour une autre réunion puis un autre vol pour Nantes. À midi, le président a convié la presse dans le restaurant le plus chic de la ville du Pays de la Loire, le Delphin, doté d'une étoile Michelin. " Il paraît qu'on ne passe qu'un seule mauvais moment au Delphin ", écrit plus tard l'envoyé de Sport Magazine. " Quand on vous présente l'addition. Mais c'est le problème de Rogiers. "

Cette nuit-là, le président salue en personne le dernier supporter de Lokeren, quand le bar ferme, à quatre heures du matin. Il revient avec le vol charter de l'équipe et à Bruxelles, il prend l'avion à destination de Francfort, où il a une autre réunion, le jour-même. Comment fait-il ? C'est simple : " Je n'ai pas d'enfant. Je vis pour mon entreprise et le Sporting Lokeren. "

Aimant à talents

Le mécénat de Rogiers est à la base du succès du club tout en étant son talon d'Achille. C'est Rogiers qui a fait sa grandeur, avec le vice-président et entrepreneur Gaston Keppens et Fiel Laureys. Laureys est négociant en fruits et légumes, comme son ami Antoine Vanhove du Club Bruges. Tous les matins, il se lève à quatre heures pour effectuer ses achats au marché de Bruxelles. Le soir, il passe au club.

Ça fonctionne jusqu'à ce que Lokeren, quatre ans après la fusion de 1974, rejoigne la D1. Devenue professionnelle, l'équipe a besoin d'une personne disponible à temps plein pour les joueurs et la presse. L'entraîneur ne peut s'en charger : Urbain Haesaert, alors âgé de 38 ans, est toujours enseignant, à Hoboken. Bref, Lokeren a besoin d'un homme qui ait du temps et sache parler, résoudre les petits problèmes des joueurs et bien recevoir les journalistes. " Un club de football a besoin d'un totem autour duquel les gens peuvent danser ", répond Fiel Laureys, quand on lui demande pourquoi il n'a jamais assumé de rôle sous les feux de rampe. " Nous avons d'abord eu Aloïs Derycker. Plus tard, Roger Lambrecht s'est également érigé en totem. "

En 1976, Johan Cruijff se déplaçait à Daknam avec le Barça en Coupe UEFA. La victoire de Lokeren (2-1) n'a pas suffi à inverser la tendance après la défaite (2-0) au Camp Nou., BELGAIMAGE
En 1976, Johan Cruijff se déplaçait à Daknam avec le Barça en Coupe UEFA. La victoire de Lokeren (2-1) n'a pas suffi à inverser la tendance après la défaite (2-0) au Camp Nou. © BELGAIMAGE

Aloïs Derycker a travaillé quinze ans comme représentant en lingerie féminine quand il devient manager à temps plein du Beerschot, en 1971. Après un conflit avec le président, en 1974, il se retrouve à la rue. Rogiers, Keppens et Laureys pensent tenir l'homme de la situation. Derycker est jovial, il s'exprime bien et a le contact facile.

Le nouveau pensionnaire de l'élite est un aimant pour les talents du pays et de l'étranger. Il paie bien et a du flair. On sait que chaque année, le président Rogiers puise dans sa cassette pour combler le déficit du club et qu'il finance personnellement les déplacement européens des journalistes, de même que la fête annuelle en l'honneur des 200 bénévoles. Il ne regarde pas à une bière ni un verre de vin. Il ne lésine pas non plus sur les primes. " Il est incapable de garder son argent en poche ", sourit Derycker.

Toutefois, le club d'une ville de province de moins de 40.000 âmes, qui n'a que 10.000 spectateurs, doit utiliser ses maigres moyens à meilleur escient que les grandes formations. La plupart des joueurs ont coûté des cacahuètes, entre 4.000 et 6.500 euros. Nous parlons là d' Arnor Gudjohnsen, Bob Hoogenboom, Roland Ingels, Wlodzimierz Lubanski, Raymond Mommens et James Bett.

Lubanski, médaille d'or aux Jeux 1972 avec la Pologne, est le premier renfort étranger. En 1973, il a été victime d'une blessure au genou si grave, contre l'Angleterre, qu'on a cru qu'il ne retrouverait plus son niveau. Quand Fiel Laureys apprend que Lubanski discute avec l'AS Monaco, il dépêche un employé de son entreprise de fruits et légumes, un Polonais qui s'est installé en Belgique, pour approcher Lubanski. Rogiers a une usine de plastique à Varsovie, ce qui est utile aussi. Le genou de Lubanski n'est pas complètement amoché. En 1979-1980, c'est tout juste s'il ne conduit pas Lokeren au titre, à lui seul, mais le noyau est trop peu étoffé et les graves blessures de quelques piliers provoquent l'effondrement du champion d'automne, en fin d'exercice.

Deux bouteilles de whisky

L'été 1978, les Tricolores découvrent en Islande un Écossais de vingt ans, James Bett, inconnu. Le médian défensif devient un maillon essentiel de Lokeren. Il soulage René Verheyen par son engagement et ses tacles appuyés. En fait, Lokeren s'était rendu en Islande pour Petur Petursson, mais Feyenoord l'a devancé. Ce n'est pas un problème : Bett est un plus sportif et économique. Son transfert n'a quasiment rien coûté et deux ans plus tard, Lokeren le vend pour l'équivalent de 300.000 euros aux Glasgow Rangers.

Un an plus tard, Lokeren refait une bonne pêche en Islande. Arnor Gudjohnsen, âgé de 17 ans, est déjà le papa d'un bébé de trois mois, Eidur, qui se produira plus tard pour Barcelone, Chelsea, le Cercle et le Club Bruges. Arnor peut également rejoindre Manchester United, qui propose sept millions (175.000 euros) et le Standard, mais il veut aller à Lokeren. On aménage une belle maison pour toute la famille, parents et soeurs compris, et le père d'Arnor obtient un emploi dans l'entreprise de construction de Keppens.

Preben Larsen en action face au Cercle. De nombreux clubs allemands s'intéressaient à lui mais il préférera l'Italie et Vérone., BELGAIMAGE
Preben Larsen en action face au Cercle. De nombreux clubs allemands s'intéressaient à lui mais il préférera l'Italie et Vérone. © BELGAIMAGE

Jef Jurion, qui a participé à la promotion, a cassé la baraque en D2, à 38 ans : " Je n'ai été impuissant que contre René Verheyen, de Turnhout. En quittant Lokeren, je leur ai conseillé de l'enrôler. " Lokeren transfère donc Verheyen au nez et à la barbe d'Anderlecht, qui s'y intéresse aussi. Jurion a déjà amené Josef Vacenovsky de La Gantoise. Joueur puis entraîneur adjoint et scout, il s'avère extrêmement précieux. En 1980, il transfère Karol Dobias, titulaire de la Tchécoslovaquie, championne d'Europe 1976.

Un jour, Fiel Laureys est en train de négocier avec le Sparta Prague quand un joueur vient lui dire qu'il veut rejoindre Lokeren. C'est Pavel Nedved.

Jurion visionne aussi Preben Larsen au FC Cologne. L'avant danois moisit en réserves. Très indépendant, il ne s'entend pas avec l'entraîneur, Hennes Weisweiler, féru de discipline. Un jour, il demande au Danois s'il est vrai qu'il a été aperçu un soir en compagnie d'une femme, avec une bouteille de whisky. Larsen rétorque : " Ce n'est pas exact. Il y avait deux bouteilles de whisky. " L'équipe nationale danoise connaît le succès grâce à son nouveau sélectionneur Sepp Piontek, qui introduit un système d'amendes pour les internationaux qui sortent après un match et rentrent en retard. Parfois, Preben Larsen verse 500 couronnes (cinquante euros) avant de s'en aller, sachant qu'il rentrera plus tard que l'heure indiquée.

Son nouveau club paie 150.000 euros pour ses services. Il arrive en février 1978 et ne joue qu'en Coupe pendant six mois. Mais avec succès. En quarts de finale, Lokeren est mené 0-3 face au Standard à la mi-temps. Il fait monter son Danois, inconnu de tous. Déchaîné, Larsen redresse la situation à 3-3 et Lokeren se qualifie aux prolongations. Fin 1979, le Werder Brême et d'autres clubs de Bundesliga font la file pour engager Larsen. Le Danois, qui a fait la connaissance de sa femme, Nicole, coiffeuse, à Lokeren, trouve ça fantastique : " J'espère que tous les clubs de Bundesliga vont m'appeler, rien que pour avoir le plaisir de les envoyer tous sur les roses. "

Killian Overmeire soulève la Coupe en 2014. C'est le dernier trophée remporté par Lokeren., BELGAIMAGE
Killian Overmeire soulève la Coupe en 2014. C'est le dernier trophée remporté par Lokeren. © BELGAIMAGE

Il reconnaît être partiellement coupable de ses ennuis. " Je les ai cherchés. À peine arrivé à l'entraînement au FC Cologne, j'ai aboyé sur Wolfgang Overath, l'idole du club. " En 1984, le Sporting le vend pour un multiple de son prix d'achat au Hellas Vérone, avec lequel il va remporter le seul titre de l'histoire du club. Sous le maillot de Lokeren, en 1984, il est troisième au prestigieux Ballon d'Or qui récompense le meilleur footballeur européen, derrière Michel Platini et Jean Tigana. C'est la deuxième et dernière fois qu'un footballeur du championnat de Belgique termine parmi les trois premiers, après l'Anderlechtois Rob Rensenbrink, deuxième en 1978. Larsen terminera encore deuxième, derrière Platini, en 1985, alors qu'il joue pour Vérone.

En 1980, Lokeren engage un autre joueur de classe mondiale et complète sa fameuse attaque L-L-L. Il avait déjà un accord un an plus tôt avec Grzegorz Lato, âgé de trente ans, meilleur buteur du Mondial 1974 et international polonais à 93 reprises, mais les autorités s'étaient opposées à son départ : à l'époque, sous le régime communiste, aucun footballeur ne pouvait s'expatrier avant l'âge de trente ans. Un an plus tard, Lato a éveillé l'intérêt de l'Eintracht Francfort, de Cologne, de Hambourg, du New York Cosmos, du Club Bruges, du SK Beveren et du Beerschot, mais il opte pour Lokeren, où il retrouve Lubanski, son copain en équipe nationale.

FC Dwaasland

Gravement malade, Rogiers décède en mai 1984. C'est la fin de la haute conjoncture. Le club est même relégué en D2 en 1993. En 1995, il risque même de sombrer en D3 mais Laureys et Cie trouvent un nouveau totem. Roger Lambrecht est né au centre de Lokeren. Pendant son service militaire, il a joué au sud de la Belgique, à Arlon. De retour à Lokeren, il se produit pour le catholique Standaard Lokeren et pour le libéral Racing Lokeren, puis il fonde une centrale de pneus à Berchem.

La différence entre Keppens et Lambrecht ? Lambrecht a de l'argent alors que Keppens a longtemps compté sur les sous de Rogiers. Lambrecht devient le maître du club mais il a une double source de frustration : Lokeren n'attire jamais plus de 6.000 personnes et la région ne compte pas de grandes entreprises. Toutefois, grâce à ses contacts, le club parvient encore à embaucher des talents. En 1996, Lokeren trouve au Sparta Prague deux joueurs renseignés par l'ancien entraîneur adjoint Josef Vacenovsky : Roman Vonasek et Vaclav Budka. Ils conseillent à la délégation waeslandienne de recruter aussi un longiligne avant qui évolue en réserves du Sparta et qui est quasi gratuit. Trois ans plus tard, Lokeren vend Jan Koller pour trois millions à Anderlecht, lequel touche dix millions deux ans après, suite à son transfert au Borussia Dortmund. Peu avant, Fiel Laureys a discuté avec le Sparta Prague dans l'espoir d'obtenir Zdenek Svoboda, qui ne viendra finalement pas. Par contre, un coéquipier l'accompagne et annonce qu'il est prêt à venir à Lokeren, mais le responsable du Sparta ne veut pas la moindre négociation avant que le Sporting ne verse un million d'euros. En 1996, ce footballeur quitte le Sparta Prague. Pas pour Lokeren mais pour la Lazio. Son nom ? Pavel Nedved.

Lokeren doit constamment chercher d'autres sources de rentrées pour combler son déficit budgétaire. Il envisage une fusion, en vain. L'Eendracht Alost refuse et le club ne trouve pas d'accord avec le Sporting Saint-Nicolas. Fiel Laureys qualifie de FC Dwaasland une fusion au Pays de Waes ( dwaas signifie fou, ndlr). " On croit que 5.000 plus 5.000 plus 1.000 font 11.000 ", déclare-t-il, faisant référence aux assistances de Beveren, Lokeren et Saint-Nicolas. " Mais c'est faux. Ça fait tout au plus 6.000. "

Laureys, membre du Racing depuis 1946, puis du Sporting Lokeren, est le membre le plus âgé de l'Union Belge. Jusqu'à son décès en 2017, il affirmera que Lokeren n'est pas un club waeslandien : " Nous sommes des gars de la Durme. " Une rivière de Lokeren.

Lambrecht cherche constamment de nouveaux moyens pour combler le déficit annuel de quatre à cinq millions. Il recrute en Afrique grâce au directeur sportif Willy Verhoost, jusqu'à ce que cette source se tarisse, les intermédiaires étant payés avec trop de parcimonie. Plus tard, Dejan Veljkovic fournit des joueurs d'Europe de l'Est au Sporting mais ils n'ont plus le niveau de Lubanski ou Lato et ne peuvent être revendus avec bénéfice alors que les agents impliqués perçoivent d'énormes commissions.

En 2012, Lokeren est stupéfait : il a écoulé en un rien de temps les 17.500 billets qui lui ont été attribués pour la finale de la Coupe au Heysel. Il connaît le même succès commercial deux ans plus tard, tout en gagnant les deux finales.

Le Daknam vit sa dernière soirée européenne le 27 novembre 2014, contre le Legia Varsovie. Deux semaines plus tard, il gagne son 38e et dernier match européen au Metalist Kharkiv, en Ukraine, sur le score de 0-1.

Numéro 5

Le Sporting Lokeren reste cinquième au classement du football professionnel belge, depuis 1974, après Anderlecht, le Club Bruges, le Standard et La Gantoise, qui lui a chipé sa quatrième place en 2016.

Le Standaard catholique et le Racing libéral ont fusionné en 1970. Le nouveau club a rejoint l'élite en 1974. Depuis, Lokeren n'a raté que quatre saisons en première division : l'exercice en cours et ceux de 1993 à 1996.

Il a terminé à six reprises parmi les cinq premiers de 1976 à 1982. Il a obtenu son meilleur résultat, une deuxième place, en 1980-1981.

Lokeren a remporté deux de ses trois finales de Coupe, en 2012 et en 2014.

Intertoto non compris, il a disputé 38 matches de Coupe d'Europe.

En octobre 1981, dix journalistes accompagnent Lokeren à Nantes. C'est moins que les seize qui avaient suivi Anderlecht à Lodz, en Pologne, mais c'est beaucoup pour un club de province. Lokeren a forcé ce respect par ses performances sportives : il est vice-champion, derrière l'inaccessible Anderlecht. Au moment d'affronter Nantes, il est le fier leader de la compétition et s'est taillé une belle réputation en Europe. Le Sporting a gagné six des douze rencontres européennes précédentes et réalisé quatre nuls. Il n'a été battu de justesse que par le grand Barcelone de Johan Cruijff et l'AZ'67 (devenu simplement l'AZ) de Georg Kessler. La saison précédente, Lokeren s'est incliné en quart de finale de la Coupe UEFA contre l'AZ '67, futur finaliste malheureux, après s'être payé le scalp du Dinamo Moscou, de Dundee United et de la Real Sociedad. Cette campagne européenne a rapporté huit millions de francs (200.000 euros) au club waeslandien, mais le manager Aloïs Derycker se rappelle surtout que les matches contre Dundee et la Sociedad n'avaient attiré que 9.000 personnes. Par contre, il y avait du monde contre l'AZ mais après coup, le Sporting s'est rendu compte que beaucoup de gens étaient entrés sans payer, le stade n'étant pas bien clôturé. Robert Budzinski, le directeur technique de Nantes, a visionné Lokeren à trois reprises. Il a été impressionné par la puissance physique et les attaques rapides des Belges. " Lokeren est aussi fort que l'équipe nationale belge ", déclare-t-il à la presse locale. Bref, le FC Nantes, champion de France à deux reprises et trois fois troisième, a peur du Sporting. Si la presse aime se rendre à Lokeren, ce n'est pas uniquement pour le sport. Le président, l'industriel Etienne Rogiers, gâte vraiment les journalistes. Avant de mettre le cap sur Nantes, il s'est mis en route à cinq heures du matin. Il a tenu deux réunions à La Haye. Il a pris l'avion de Schiphol à Paris pour une autre réunion puis un autre vol pour Nantes. À midi, le président a convié la presse dans le restaurant le plus chic de la ville du Pays de la Loire, le Delphin, doté d'une étoile Michelin. " Il paraît qu'on ne passe qu'un seule mauvais moment au Delphin ", écrit plus tard l'envoyé de Sport Magazine. " Quand on vous présente l'addition. Mais c'est le problème de Rogiers. " Cette nuit-là, le président salue en personne le dernier supporter de Lokeren, quand le bar ferme, à quatre heures du matin. Il revient avec le vol charter de l'équipe et à Bruxelles, il prend l'avion à destination de Francfort, où il a une autre réunion, le jour-même. Comment fait-il ? C'est simple : " Je n'ai pas d'enfant. Je vis pour mon entreprise et le Sporting Lokeren. " Le mécénat de Rogiers est à la base du succès du club tout en étant son talon d'Achille. C'est Rogiers qui a fait sa grandeur, avec le vice-président et entrepreneur Gaston Keppens et Fiel Laureys. Laureys est négociant en fruits et légumes, comme son ami Antoine Vanhove du Club Bruges. Tous les matins, il se lève à quatre heures pour effectuer ses achats au marché de Bruxelles. Le soir, il passe au club. Ça fonctionne jusqu'à ce que Lokeren, quatre ans après la fusion de 1974, rejoigne la D1. Devenue professionnelle, l'équipe a besoin d'une personne disponible à temps plein pour les joueurs et la presse. L'entraîneur ne peut s'en charger : Urbain Haesaert, alors âgé de 38 ans, est toujours enseignant, à Hoboken. Bref, Lokeren a besoin d'un homme qui ait du temps et sache parler, résoudre les petits problèmes des joueurs et bien recevoir les journalistes. " Un club de football a besoin d'un totem autour duquel les gens peuvent danser ", répond Fiel Laureys, quand on lui demande pourquoi il n'a jamais assumé de rôle sous les feux de rampe. " Nous avons d'abord eu Aloïs Derycker. Plus tard, Roger Lambrecht s'est également érigé en totem. " Aloïs Derycker a travaillé quinze ans comme représentant en lingerie féminine quand il devient manager à temps plein du Beerschot, en 1971. Après un conflit avec le président, en 1974, il se retrouve à la rue. Rogiers, Keppens et Laureys pensent tenir l'homme de la situation. Derycker est jovial, il s'exprime bien et a le contact facile. Le nouveau pensionnaire de l'élite est un aimant pour les talents du pays et de l'étranger. Il paie bien et a du flair. On sait que chaque année, le président Rogiers puise dans sa cassette pour combler le déficit du club et qu'il finance personnellement les déplacement européens des journalistes, de même que la fête annuelle en l'honneur des 200 bénévoles. Il ne regarde pas à une bière ni un verre de vin. Il ne lésine pas non plus sur les primes. " Il est incapable de garder son argent en poche ", sourit Derycker. Toutefois, le club d'une ville de province de moins de 40.000 âmes, qui n'a que 10.000 spectateurs, doit utiliser ses maigres moyens à meilleur escient que les grandes formations. La plupart des joueurs ont coûté des cacahuètes, entre 4.000 et 6.500 euros. Nous parlons là d' Arnor Gudjohnsen, Bob Hoogenboom, Roland Ingels, Wlodzimierz Lubanski, Raymond Mommens et James Bett. Lubanski, médaille d'or aux Jeux 1972 avec la Pologne, est le premier renfort étranger. En 1973, il a été victime d'une blessure au genou si grave, contre l'Angleterre, qu'on a cru qu'il ne retrouverait plus son niveau. Quand Fiel Laureys apprend que Lubanski discute avec l'AS Monaco, il dépêche un employé de son entreprise de fruits et légumes, un Polonais qui s'est installé en Belgique, pour approcher Lubanski. Rogiers a une usine de plastique à Varsovie, ce qui est utile aussi. Le genou de Lubanski n'est pas complètement amoché. En 1979-1980, c'est tout juste s'il ne conduit pas Lokeren au titre, à lui seul, mais le noyau est trop peu étoffé et les graves blessures de quelques piliers provoquent l'effondrement du champion d'automne, en fin d'exercice. L'été 1978, les Tricolores découvrent en Islande un Écossais de vingt ans, James Bett, inconnu. Le médian défensif devient un maillon essentiel de Lokeren. Il soulage René Verheyen par son engagement et ses tacles appuyés. En fait, Lokeren s'était rendu en Islande pour Petur Petursson, mais Feyenoord l'a devancé. Ce n'est pas un problème : Bett est un plus sportif et économique. Son transfert n'a quasiment rien coûté et deux ans plus tard, Lokeren le vend pour l'équivalent de 300.000 euros aux Glasgow Rangers. Un an plus tard, Lokeren refait une bonne pêche en Islande. Arnor Gudjohnsen, âgé de 17 ans, est déjà le papa d'un bébé de trois mois, Eidur, qui se produira plus tard pour Barcelone, Chelsea, le Cercle et le Club Bruges. Arnor peut également rejoindre Manchester United, qui propose sept millions (175.000 euros) et le Standard, mais il veut aller à Lokeren. On aménage une belle maison pour toute la famille, parents et soeurs compris, et le père d'Arnor obtient un emploi dans l'entreprise de construction de Keppens. Jef Jurion, qui a participé à la promotion, a cassé la baraque en D2, à 38 ans : " Je n'ai été impuissant que contre René Verheyen, de Turnhout. En quittant Lokeren, je leur ai conseillé de l'enrôler. " Lokeren transfère donc Verheyen au nez et à la barbe d'Anderlecht, qui s'y intéresse aussi. Jurion a déjà amené Josef Vacenovsky de La Gantoise. Joueur puis entraîneur adjoint et scout, il s'avère extrêmement précieux. En 1980, il transfère Karol Dobias, titulaire de la Tchécoslovaquie, championne d'Europe 1976. Jurion visionne aussi Preben Larsen au FC Cologne. L'avant danois moisit en réserves. Très indépendant, il ne s'entend pas avec l'entraîneur, Hennes Weisweiler, féru de discipline. Un jour, il demande au Danois s'il est vrai qu'il a été aperçu un soir en compagnie d'une femme, avec une bouteille de whisky. Larsen rétorque : " Ce n'est pas exact. Il y avait deux bouteilles de whisky. " L'équipe nationale danoise connaît le succès grâce à son nouveau sélectionneur Sepp Piontek, qui introduit un système d'amendes pour les internationaux qui sortent après un match et rentrent en retard. Parfois, Preben Larsen verse 500 couronnes (cinquante euros) avant de s'en aller, sachant qu'il rentrera plus tard que l'heure indiquée. Son nouveau club paie 150.000 euros pour ses services. Il arrive en février 1978 et ne joue qu'en Coupe pendant six mois. Mais avec succès. En quarts de finale, Lokeren est mené 0-3 face au Standard à la mi-temps. Il fait monter son Danois, inconnu de tous. Déchaîné, Larsen redresse la situation à 3-3 et Lokeren se qualifie aux prolongations. Fin 1979, le Werder Brême et d'autres clubs de Bundesliga font la file pour engager Larsen. Le Danois, qui a fait la connaissance de sa femme, Nicole, coiffeuse, à Lokeren, trouve ça fantastique : " J'espère que tous les clubs de Bundesliga vont m'appeler, rien que pour avoir le plaisir de les envoyer tous sur les roses. " Il reconnaît être partiellement coupable de ses ennuis. " Je les ai cherchés. À peine arrivé à l'entraînement au FC Cologne, j'ai aboyé sur Wolfgang Overath, l'idole du club. " En 1984, le Sporting le vend pour un multiple de son prix d'achat au Hellas Vérone, avec lequel il va remporter le seul titre de l'histoire du club. Sous le maillot de Lokeren, en 1984, il est troisième au prestigieux Ballon d'Or qui récompense le meilleur footballeur européen, derrière Michel Platini et Jean Tigana. C'est la deuxième et dernière fois qu'un footballeur du championnat de Belgique termine parmi les trois premiers, après l'Anderlechtois Rob Rensenbrink, deuxième en 1978. Larsen terminera encore deuxième, derrière Platini, en 1985, alors qu'il joue pour Vérone. En 1980, Lokeren engage un autre joueur de classe mondiale et complète sa fameuse attaque L-L-L. Il avait déjà un accord un an plus tôt avec Grzegorz Lato, âgé de trente ans, meilleur buteur du Mondial 1974 et international polonais à 93 reprises, mais les autorités s'étaient opposées à son départ : à l'époque, sous le régime communiste, aucun footballeur ne pouvait s'expatrier avant l'âge de trente ans. Un an plus tard, Lato a éveillé l'intérêt de l'Eintracht Francfort, de Cologne, de Hambourg, du New York Cosmos, du Club Bruges, du SK Beveren et du Beerschot, mais il opte pour Lokeren, où il retrouve Lubanski, son copain en équipe nationale. Gravement malade, Rogiers décède en mai 1984. C'est la fin de la haute conjoncture. Le club est même relégué en D2 en 1993. En 1995, il risque même de sombrer en D3 mais Laureys et Cie trouvent un nouveau totem. Roger Lambrecht est né au centre de Lokeren. Pendant son service militaire, il a joué au sud de la Belgique, à Arlon. De retour à Lokeren, il se produit pour le catholique Standaard Lokeren et pour le libéral Racing Lokeren, puis il fonde une centrale de pneus à Berchem. La différence entre Keppens et Lambrecht ? Lambrecht a de l'argent alors que Keppens a longtemps compté sur les sous de Rogiers. Lambrecht devient le maître du club mais il a une double source de frustration : Lokeren n'attire jamais plus de 6.000 personnes et la région ne compte pas de grandes entreprises. Toutefois, grâce à ses contacts, le club parvient encore à embaucher des talents. En 1996, Lokeren trouve au Sparta Prague deux joueurs renseignés par l'ancien entraîneur adjoint Josef Vacenovsky : Roman Vonasek et Vaclav Budka. Ils conseillent à la délégation waeslandienne de recruter aussi un longiligne avant qui évolue en réserves du Sparta et qui est quasi gratuit. Trois ans plus tard, Lokeren vend Jan Koller pour trois millions à Anderlecht, lequel touche dix millions deux ans après, suite à son transfert au Borussia Dortmund. Peu avant, Fiel Laureys a discuté avec le Sparta Prague dans l'espoir d'obtenir Zdenek Svoboda, qui ne viendra finalement pas. Par contre, un coéquipier l'accompagne et annonce qu'il est prêt à venir à Lokeren, mais le responsable du Sparta ne veut pas la moindre négociation avant que le Sporting ne verse un million d'euros. En 1996, ce footballeur quitte le Sparta Prague. Pas pour Lokeren mais pour la Lazio. Son nom ? Pavel Nedved. Lokeren doit constamment chercher d'autres sources de rentrées pour combler son déficit budgétaire. Il envisage une fusion, en vain. L'Eendracht Alost refuse et le club ne trouve pas d'accord avec le Sporting Saint-Nicolas. Fiel Laureys qualifie de FC Dwaasland une fusion au Pays de Waes ( dwaas signifie fou, ndlr). " On croit que 5.000 plus 5.000 plus 1.000 font 11.000 ", déclare-t-il, faisant référence aux assistances de Beveren, Lokeren et Saint-Nicolas. " Mais c'est faux. Ça fait tout au plus 6.000. " Laureys, membre du Racing depuis 1946, puis du Sporting Lokeren, est le membre le plus âgé de l'Union Belge. Jusqu'à son décès en 2017, il affirmera que Lokeren n'est pas un club waeslandien : " Nous sommes des gars de la Durme. " Une rivière de Lokeren. Lambrecht cherche constamment de nouveaux moyens pour combler le déficit annuel de quatre à cinq millions. Il recrute en Afrique grâce au directeur sportif Willy Verhoost, jusqu'à ce que cette source se tarisse, les intermédiaires étant payés avec trop de parcimonie. Plus tard, Dejan Veljkovic fournit des joueurs d'Europe de l'Est au Sporting mais ils n'ont plus le niveau de Lubanski ou Lato et ne peuvent être revendus avec bénéfice alors que les agents impliqués perçoivent d'énormes commissions. En 2012, Lokeren est stupéfait : il a écoulé en un rien de temps les 17.500 billets qui lui ont été attribués pour la finale de la Coupe au Heysel. Il connaît le même succès commercial deux ans plus tard, tout en gagnant les deux finales. Le Daknam vit sa dernière soirée européenne le 27 novembre 2014, contre le Legia Varsovie. Deux semaines plus tard, il gagne son 38e et dernier match européen au Metalist Kharkiv, en Ukraine, sur le score de 0-1.