L'Islande en octobre, Lanzarote en novembre, l'Afrique du Sud en janvier, les Etats-Unis à partir du 15 mars avec un stage dans le centre américain de Michael Johnson, dieu vivant du 400 m, fin avril : entre-temps, la troupe magique de Jacques Borlée (54 ans) a posé les spikes pour quelques semaines en Belgique. Jonathan et Kevin (24 ans) ont déjà leur billet pour les Jeux de Londres, Olivia (25 ans) doit encore signer un temps qualificatif. Le point avec l'Entraîneur de l'Année en titre.
...

L'Islande en octobre, Lanzarote en novembre, l'Afrique du Sud en janvier, les Etats-Unis à partir du 15 mars avec un stage dans le centre américain de Michael Johnson, dieu vivant du 400 m, fin avril : entre-temps, la troupe magique de Jacques Borlée (54 ans) a posé les spikes pour quelques semaines en Belgique. Jonathan et Kevin (24 ans) ont déjà leur billet pour les Jeux de Londres, Olivia (25 ans) doit encore signer un temps qualificatif. Le point avec l'Entraîneur de l'Année en titre. Jacques Borlée : Ce n'est pas tellement le manque d'intérêt médiatique pour l'athlétisme qui m'énerve... plutôt l'excès d'intérêt pour le football. On s'attarde de façon exagérée sur un travail qui n'a rien d'exceptionnel. Ça me perturbe qu'on mette en avant des joueurs moyens qui se prennent pour des vedettes, qu'on en parle plus que des athlètes et des gens d'autres sports qui sont dans l'excellence. Il faut par exemple beaucoup plus parler du dernier exploit de Tia Hellebaut : après deux grossesses, elle passe 1m95 et se qualifie à nouveau pour les Jeux. C'est incroyable, une perf dingue. Et qui évoque nos hockeyeurs et hockeyeuses ? Ce qu'ils réalisent est exceptionnel. C'est un sport dit amateur mais j'y vois des méthodes très professionnelles. Le football, c'est en théorie complètement pro, il y a plein d'argent mais les structures ne ressemblent à rien. Ce problème touche presque tout le sport belge. On est dans le repli sur soi total, on donne le pouvoir à des gens qui ne connaissent pas le sport, c'est effrayant. C'est le monde associatif qui dirige. Beaucoup de dirigeants de notre football ne sont pas professionnels mais doivent s'occuper de pros. Des clubs qui ont 50 ou 100 ans vivent sur leur histoire. On est dans un émotionnel inimaginable. On n'arrive pas à structurer, à fusionner les compétences, à faire travailler les gens ensemble. On s'amuse à tout diviser. Les néerlandophones contre les francophones, puis les francophones entre eux, les Bruxellois contre les Liégeois, ensuite les Liégeois entre eux. Les gens sont dingues ou quoi ? On ne fait pas du sport de haut niveau en étant seul. Moi, je vais chercher des Flamands, des Wallons, des Américains : je veux les meilleurs, je m'en fous qu'ils soient blancs, noirs, jaunes, belges, hongrois ou italiens. Je leur pose une question : -Est-ce que tu performes ? Per-for-mer ! Ici, on préfère maintenir des structures qui n'avancent pas, avec des gens qui viennent du chômage et tout ça. Ça ronronne, tout va bien. Stop au communisme, au copinage. On met à des postes hyper importants des personnes incapables d'assumer. Quand on regarde la formation qu'ont reçue nos ministres, on a tout compris. C'est des experts qu'il faut. Un avocat comme ministre de la Justice et ainsi de suite à tous les ministères. Il en est sorti terriblement déçu alors qu'il faisait tout ça pour les sportifs et la beauté du geste. Il s'est fait ensevelir par les technocrates. Moi, j'ai le même rêve que lui et je ne me laisserai jamais ensevelir par les technocrates ! Il y a quand même des choses essentielles que les Flamands ont mieux comprises que les Wallons. Ils savent mieux mettre le sport en avant. Quand un de mes athlètes fait une grosse performance, je suis toujours sidéré de voir à quelle vitesse les Flamands nous félicitent. Ils sont admiratifs. Ils pensent que pour réussir, il faut tricher. C'est faux. Pour gagner, il faut bosser. Ce n'est pas directement lié au sport, ça vient de... Napoléon. Côté francophone, il y a eu la grande France qui a dominé une bonne partie de l'Europe, de Saint-Pétersbourg à Venise. Puis, ça s'est complètement écroulé. On disait : -Impossible n'est pas français. Ça s'est perdu, on a inversé les choses, on est devenu fort défaitiste. Regardez la France pendant la guerre 40-45 : elle s'est soumise aux Allemands à une vitesse vertigineuse, elle a vite collaboré. Dans cette culture, on ne croit plus en soi. Les francophones dans leur ensemble sont influencés par cet état d'esprit. J'avais l'impression de ne pas pouvoir aller au bout de moi-même et cela me perturbait terriblement. Parce que j'étais dans des structures d'une faiblesse inimaginable. Je ne l'ai jamais accepté. J'aurais peut-être dû être plus audacieux. Je ne sais pas. Jacques Rogge a dit : -Jacques Borlée avait la motivation de Robert Van de Walle, Eddy Merckx et Justine Henin réunis, mais il n'avait pas le moteur. Je crois qu'il a raison. Je n'avais pas le talent de Kevin et Jonathan. J'ai pris d'un coup plein de cheveux blancs ! Pas du tout. Les gens croient que je les ai poussés, mais il n'y a rien de plus faux. Quand Olivia m'a dit ça en 2003, je travaillais surtout dans le tennis, le foot et le basket. Je lui ai dit : -OK, mais alors on va mettre en place des structures inimaginables et on va aller chercher de l'argent. J'ai vite convaincu des entreprises de nous suivre et je suis allé à l'encontre de beaucoup de méthodes de l'époque, ce qui n'a pas plu. Parfois, on me proposait des budgets et je les refusais parce que je n'étais pas d'accord avec les projets. J'ai ma façon de travailler, je veux que tout soit nickel, tip top. Quand j'emmène mes athlètes en Afrique du Sud, tout le monde voyage en première classe. Aux Etats-Unis, nous aurons des BMW pour aller au centre d'entraînement, etc. Je vais les chercher, je m'en fous. Je suis un dératé, un dingue. Mais je crois en ce que je fais, alors je bouscule des montagnes. Je montre ma force aux chefs d'entreprise et ça m'aide à les convaincre de nous soutenir. Après, j'attends la même perfection de mes athlètes. Avec moi, s'ils ne travaillent pas, ils sont dehors. Ça vole, hein ! Mais je ne suis jamais agressif. Au contraire, je veux qu'il y ait du fun. On fait du paintball, ils se jettent dans l'eau depuis un pont de 15 mètres. Entre les entraînements, ils doivent vivre. Intensément, même. S'ils ne peuvent plus rien faire, ils ne traversent plus la rue. Tout à fait. Les States, c'était un projet bien ficelé. Je n'ai pas envoyé mes fils au casse-pipes. J'avais visité des universités, rencontré des experts. La notion d'expertise est essentielle. J'ai une équipe d'une dizaine de personnes, tous les domaines importants sont représentés : physiologie, statique, biomécanique, diététique, psychologie personnelle, psychologie de groupe,... Le but est d'intégrer tous les conseils au niveau du cerveau. Parce que tout passe par la psychologie. Vous pouvez suivre le meilleur entraînement du monde, vous n'arriverez à rien si votre cerveau n'est pas prêt à absorber le message et à le transformer dans le mouvement. Je rencontre des athlètes hyper doués mais ils ne sont pas structurés mentalement et ça ne marche pas pour eux. Pourquoi j'ai emmené mes gars en Islande ? Pas pour le plaisir de les plonger dans des températures polaires, hein ! Je savais qu'en étant dans l'extrême, ils allaient assimiler les techniques d'anticipation. Si tu ne les maîtrises pas, là-bas, tu meurs. Tu as intérêt à savoir monter ta tente, tu ne laisses pas tes godasses dehors pour la nuit, tu dois bien planter tes skis et tes bâtons ou alors tu ne les retrouves pas le lendemain,... C'était trois heures de préparation le matin et autant le soir. C'est la même chose en sport : il faut connaître les techniques d'anticipation pour programmer le cerveau. Et une fois qu'il est programmé, tout se met naturellement en place. En anticipant, tu évites le risque de te laisser submerger. Si tu es submergé, tu stresses et c'est fini. Et il faut trouver cette rigueur tout en maintenant le côté fun. Parce que c'est ça qui fascine le public en athlétisme : le mix de la discipline et du plaisir offert par les athlètes. Les spectateurs attendent qu'on leur communique des vibrations. Quand on voit le show d'Usain Bolt avant un départ, c'est magique. C'est possible. Et c'est ça aussi, la beauté du sport. Mais c'est important d'être détendu avant une course. Kevin et Jonathan ont un double talent : physique et mental. Ce que j'ai vu aux Mondiaux à Daegu était impressionnant. Ils sont arrivés assez stressés parce que la pression en Belgique était incroyable. Dès qu'ils sont entrés dans le village, j'ai vu qu'ils se détendaient, de jour en jour. L'odeur de la compétition leur faisait du bien. C'était déjà la même chose à Pékin. Alors que beaucoup d'athlètes commencent à se crisper dès qu'ils débarquent sur place. Ils ne faisaient pas d'athlétisme avant mais ils ont toujours pratiqué énormément de sports, presque tous les jours. Ils devaient aller nager chaque semaine. Ils ont fait du volley, du foot, du basket. Et beaucoup de cyclisme. Mettez-les aujourd'hui sur un vélo : ça tourne ! J'entraînais des basketteurs, des tennismen, des footballeurs : Kevin et Jonathan n'avaient que cinq ou six ans mais je les obligeais à venir courir avec nous. Je ne pense pas. C'est mieux d'avoir fait d'abord d'autres sports qui favorisent la coordination. En faisant du basket, du foot ou du tennis, on améliore la relation £il-main ou £il-pied. En athlétisme, l'entraînement intensif ne doit pas venir avant 16 ou 17 ans. Beaucoup de jeunes se sont entraînés spécifiquement trop tôt, ils n'ont pas assez joué et il leur manque quelque chose. C'est mieux de multiplier les spécialités quand on commence, de faire des lancers et des sauts pour créer un bon schéma corporel. Quand je vois des gosses de 14 ans qui sont très performants en demi-fond, je me dis que c'est un drame. De moins en moins. Parce qu'il est trop bon sur 400. On est au milieu de l'Amérique des Noirs, un minus blanc arrive et finit troisième aux Championnats du Monde ! Quand je vois son enthousiasme et ses progrès, je me dis qu'il n'a pas de plafond. Il a des limites biomécaniques mais il compense par un mental extraordinaire. Parce qu'il a des qualités d'endurance incroyables. Vous touchez un point sensible pour un père, c'est très dur... C'est vrai... A chaque compétition, je dois plus penser à celui qui est derrière qu'à celui qui est devant ! Je suis le père avant d'être l'entraîneur. Aux Championnats d'Europe à Barcelone, par exemple, c'était pénible. On attendait Jonathan devant, c'est Kevin qui a gagné cette finale. Une soirée très difficile à gérer. Au moment où je leur donnais les dernières consignes, Olivia est arrivée en pleurs, elle venait de rater sa demi-finale. Je devais gérer mes trois enfants en même temps. Et après la finale, je devais encore gérer Kevin et un Jonathan très déçu en vue du relais. Je vais toujours vers celui qui a terminé derrière. Et là, j'ai trouvé un Jonathan avec une lucidité incroyable. Il m'a dit : -J'ai raté ma course à cause de ça, ça et ça. Bravo. Il a encore montré qu'il avait un mental extraordinaire. Par contre, il n'a pas toujours eu le perfectionnisme de Kevin, et maintenant, Kevin le pousse dans ses derniers retranchements. Je pense qu'ils seront là tous les deux à Londres ! C'est clair. Je dois me faire conseiller pour gérer cela. Le psy qui travaille pour mes athlètes travaille aussi pour moi ! Avoir des jumeaux à un tel niveau, ça doit être du jamais vu. Et je pense que leur fraternité à la fin des courses intrigue un peu. Ça fait rêver les gens. C'est un amour fusionnel. Dès que la ligne est franchie, ils se cherchent, chacun veut savoir comment va l'autre. Je ne pense pas. Pour moi, non. En 2007, Jonathan a eu un problème aux ischios, puis Kevin a eu le même souci un mois et demi plus tard. C'est difficilement explicable. Et pourtant, ils sont complètement différents. Autant ils se ressemblent au niveau des traits du visage, autant ils ont leurs propres caractéristiques dans leur façon de courir et leur psychologie. Je pense que leur amour est tellement fort que, quand l'un souffre, l'autre a mal aussi. Aux Championnats du Monde de Berlin en 2009, Jonathan était forfait sur blessure. Kevin était très fort mais a vécu une souffrance terrible, l'absence de son frère lui a fait perdre ses moyens dans le 400 individuel. Puis, il a fait une course de fou en relais. En individuel, il n'était pas libéré parce qu'il lui manquait quelqu'un. Dans le relais, il a su faire abstraction parce qu'il avait ses coéquipiers près de lui. Aux Championnats du Monde Juniors 2006 à Pékin, j'ai vu qu'ils adoraient voyager. Ils étaient comme des poissons dans l'eau. Dès ce moment-là, je me suis dit qu'il devait être possible de réussir quelque chose de beau si on mettait les bonnes structures en place. Oui, je suis surpris... Au départ, aller aux Jeux avec ma fille était le rêve suprême. Aujourd'hui, j'en suis à 10 médailles dans les grandes compétitions avec mes athlètes. Et ils sont jeunes. Etre dans les bras de ma fille en pleurs devant 90.000 personnes aux JO de Pékin, après la médaille du relais, c'est un flash pour la vie, personne ne me le reprendra. Le titre européen de Kevin à Barcelone, c'était fou aussi. Et la victoire de Jonathan aux championnats universitaires US à Fayetteville, avec tous ces Américains qui venaient m'embrasser : -Incredible, un blanc qui gagne ici... Puis, il y a eu Daegu, au bout du monde : mes deux minus en finale, une troisième et une cinquième place. On est dans l'extrême. Mais on ne se la pète pas. Je m'en fous... Je ne pense pas. Nous essayons de diminuer très fort toute la pression. Nous n'allons pas multiplier les conférences de presse et les interviews. Nous avons autre chose à faire. Nous avons par exemple reçu une demande pour aller faire les guignols dans une émission de télé : non, non, non ! Les journalistes vont sans doute dire avant Londres qu'il faut une médaille, mais c'était déjà comme ça à Daegu. Il y en a qui m'ont avoué : -Si tes fils ne vont pas en finale, on est venu pour rien, c'est la cata pour nos journaux. J'espère qu'il y aura une médaille dans la famille ! Et j'espère qu'il y en aura d'autres. Avec Philippe Gilbert, Kim Clijsters, Hellebaut, Evi Van Acker,... Tant mieux si la pression est partagée. Ils ont fini à trois dixièmes de la médaille de bronze. J'étais furieux à cause du comportement de certains athlètes de l'équipe, mais je ne veux pas revenir là-dessus. Kevin et Jonathan ont parfois une angoisse : -Est-ce que les autres vont se mettre à notre niveau ? Ils ne veulent pas que le relais les tire vers le bas. Mais après ce que j'ai vu en Islande, à Lanzarote et en Afrique du Sud, j'ai mes apaisements. Tout le monde a progressé d'une façon incroyable. Les athlètes anglais étaient sciés quand ils constataient notre esprit d'équipe. C'était un vrai team, ils se disaient : -Ces Belges sont toujours ensemble, même pour les sorties en ville, c'est fou. Le relais a progressé, c'est net. Tout le monde s'est remis en question. Même moi. J'ai été très clair : -Je veux bien vous conseiller, mais ça ne doit pas venir de moi, c'est à vous de me solliciter. Ça ne marchera jamais si je leur dis : -Je m'appelle Jacques Borlée, je suis le dieu des dieux, j'ai un fils qui est troisième mondial et l'autre cinquième. PAR PIERRE DANVOYE - PHOTOS : IMAGEGLOBE" On maintient des structures qui n'avancent pas, avec des gens qui viennent du chômage et tout ça. Ça ronronne, tout va bien. Stop au communisme, au copinage. "" Le football, c'est en théorie complètement pro, il y a plein d'argent mais les structures ne ressemblent à rien. "