Un énorme bâtiment à dominante de verre se détache, Chausseestrasse, à Berlin. C'est ici, sur le territoire de l'ancienne RDA, que se trouvent les services de renseignement allemands. Le Mur se dressait à 300 mètres de là, jadis. L'endroit précis est gravé sur le sol de la rue : " Hier stand die Mauer. "

La longue Chausseestrasse allait d'Est en Ouest. Un beau stade de football multifonctionnel se trouvait à l'endroit où vient d'être achevée la construction du bâtiment des services de renseignement : le Walter Ulbricht-Stadion, du nom de l'ancien secrétaire général du parti communiste.

Ulbricht, qui n'était pourtant pas très populaire, a été l'homme le plus puissant du pays de 1950 à 1971, quand il a dû céder sa place à Erich Honecker, parce qu'il ne suivait plus la ligne imposée par l'Union soviétique.

Ce stade d'une capacité de 70.000 places accueillait tous les matches internationaux et la finale de la coupe. Aucun autre stade de la capitale n'était aussi bien entretenu. Pourtant, on a décidé de le démolir. Comme s'il fallait éliminer tous les restes du passé.

En prévision des Jeux Olympiques 2000 à Berlin, on a érigé un nouveau stade de 15.000 places mais quand la candidature de Berlin a été repoussée, on a à nouveau démoli l'enceinte pour y bâtir le Bundesnachrichtendienst, le BND, un des trois services secrets d'Allemagne.

Son érection sur un joyau sportif du passé symbolise la rupture radicale avec le système socialiste.

Un nouveau marché

Les clubs de football est-allemands ont eu énormément de mal à s'adapter à l'Ouest et à passer du socialisme au capitalisme. On le sent encore de nos jours. Les anciens fonctionnaires ne savaient pas comment gérer un club, ils n'étaient pas capables de s'adapter au nouveau marché économique et ils étaient issus d'une culture au sein de laquelle il ne fallait pas réfléchir.

Quand le budget était déficitaire, l'État ou l'industrie faisait l'appoint. À moins que ce soit l'armée ou la police. D'un coup, ils étaient catapultés dans un univers totalement nouveau. Personne ne les a pris par la main pour les introduire dans le capitalisme. Les esprits critiques estimait que c'était la tâche de la fédération allemande de football, qui, disaient-ils, avait laissé les clubs est-allemands mourir à petit feu.

Pourtant, initialement, des hommes d'affaires se sont intéressés à ce nouveau marché et ont investi dans les clubs. Pas par amour du football mais pour faire des affaires et nouer des connaissances par l'intermédiaire du club. Le Dynamo Dresde en est un parfait exemple. Ce club de tradition a remporté huit titres et sept coupes mais il lutte pour le maintien en deuxième Bundesliga. Il a été utilisé et abusé par des gens mus par des motivations purement commerciales.

Pourtant, le Dynamo Dresde joue toujours devant une moyenne de 25.000 spectateurs et il tente de renouer avec son passé glorieux. Il possède ainsi un beau stade rénové, complètement couvert, qui porte le nom d'un sponsor. Les supporters y insufflent une ambiance fantastique mais, pour l'heure, elle ne parvient pas à inspirer de grandes performances au club.

Des robots programmés

Les dirigeants ont dû s'adapter mais après la Réunification, les joueurs ont aussi dû se faire à de nouvelles habitudes. Ça n'a pas été facile. Eux non plus n'avaient pas appris à réfléchir. Ils étaient des machines qui suivaient un programme déterminé, des robots. Ils arrivaient au club le matin à 8 heures et retournaient chez eux à 17 heures. Leur programme était établi à la minute près. Chaque semaine, ils avaient une heure de cours, durant laquelle on leur expliquait en détails le fonctionnement du SED, le parti unique socialiste.

D'un coup, ils ont atterri dans un monde libre. Ils ont été confrontés au même moment à une révolution journalistique, essentiellement dans les journaux de boulevard, qui se sont jetés sur les aspects les plus scabreux, comme par exemple les escapades amoureuses de Lothar Matthäus, bien plus que sur le football en lui-même.

La plupart n'ont pas réussi à assimiler ce changement et à trouver leur place dans un univers commercial. Peu de footballeurs de l'ancienne RDA sont parvenus à s'imposer immédiatement en Bundesliga. Même un footballeur aussi fin que Matthias Sammer a connu des problèmes psychologiques quand il a été transféré du Dynamo Dresde au VfB Stuttgart. La peur de l'inconnu l'a rendu malade.

Le stade du Dynamo Berlin se trouve dans le district de Hohenschönhausen. L'arène respire toujours l'ambiance de l'ancien temps. La prison de la redoutable Stasi se trouvait non loin du port d'attache du Dynamo. Des millions de personnes y ont été terrorisées et soumises à des tortures mentales.

Erich Mielke était alors le ministre en charge des services de sécurité. Il assistait à tous les matches du Dynamo et veillait à ce que son club soit privilégié, par toutes sortes de manoeuvres. En cas de match nul, il voulait parfois qu'on siffle un penalty dans les ultimes minutes de jeu.

Confiance aux maffieux

Nul n'osait faire de remarque en public. Des footballeurs travaillaient aussi pour Mielke. Ils espionnaient. Le patron de la Stasi se mêlait aussi de la gestion technique du club. Il convoquait souvent l'entraîneur à son QG pour lui donner des instructions ou le tancer, après une défaite. Voire même lui infliger un blâme officiel.

De 1979 à 1988, le Dynamo Berlin a été champion de RDA à dix reprises, mais il faut reconnaître qu'il le devait aussi au niveau de ses joueurs et à un encadrement technologique brillant. Le club a sombré après la Réunification. Comme tant d'autres clubs de RDA, il a fait confiance à des maffieux, par naïveté, et a été complètement saigné.

L'argent du transfert de grands footballeurs comme Andreas Thom et Thomas Doll a atterri dans les mauvaises poches. De nos jours, le Dynamo Berlin est un club anonyme du ventre mou de la Regionalliga, la division quatre. Il s'obstine à tirer la carte de la jeunesse. Des gens sont disposés à investir mais ce ne sont que des gouttes d'eau.

La tragédie des clubs de l'ancienne Allemagne de l'Est est que, à part le RB Leipzig, ils ne sont guère soutenus par des entreprises. Les personnes comme Roland Duchâtelet, qui a investi dans le Carl-Zeiss Iéna, sont des exceptions. Et ce n'est pas un succès. Le Carl-Zeiss Iéna, finaliste de la Coupe d'Europe des vainqueurs de coupes en 1981, est en division trois. Il a pris cinq points en quatorze matches. Il a changé d'entraîneur, en vain.

Ça ne rend pas Duchâtelet populaire, d'autant qu'en début de saison, le club visait une place parmi les cinq premiers. Avec une équipe complètement renouvelée et dépourvue d'automatismes. C'était complètement irréaliste.

De coach à jardinier

Beaucoup de clubs ont une histoire semblable. Comme le Hansa Rostock, le dernier champion, promu avec le Dynamo Dresde en Bundesliga après la Réunification. Depuis, le club balte se produit en division trois. Ou le FC Magdebourg, auteur d'une primeur en 1974, en gagnant la coupe d'Europe des vainqueurs de coupes face à l'AC Milan, à Rotterdam, sur le score de 2-0. Il n'alignait que des joueurs de la région car il n'y avait guère d'étrangers dans le championnat est-allemand. Cette victoire avait été utilisée politiquement car les footballeurs étaient en fait des diplomates en tenue de sport.

La médaille avait son revers. Il montrait à quel point le pays souffrait de la dictature, qui ne tolérait pas la moindre contradiction. Un moment donné, l'entraîneur de Magdebourg, Heinz Krügel, a demandé aux autorités si les joueurs ne pouvaient pas gagner un peu plus. Sa requête a été ignorée. Krügel ne s'est pas laissé démonter. Il a répété sa demande. Il en a payé le prix fort : il a fini par être rétrogradé à l'entretien et a été brisé. Il tondait la pelouse pendant qu'un autre entraînait ses footballeurs.

Le FC Magdebourg joue aussi en division trois actuellement, après avoir tâté de la deuxième Bundesliga l'espace de la saison passée. Il est un des clubs les plus populaires et il est en train d'accroître la capacité de son stade de 19.600 à 30.000 places. Après une longue quête, il a fini par trouver des sponsors pour financer les travaux.

La Bundesliga n'accueille que deux formations est-allemandes, actuellement : le RB Leipzig et, depuis cette saison, l'Union Berlin, la rebelle, qui a toujours été à part, déjà du temps de la RDA, car elle s'opposait aux idéaux de la république. Le RB Leipzig, dont l'international Timo Werner est le plus beau trophée, est en haut de classement mais est la cible des critiques à cause de son alliance avec Red Bull alors qu'il réussit justement ce que beaucoup de clubs de l'Est ne parviennent pas à faire : trouver leur voie dans un univers commercial.

Plus de médailles

On ne décèle plus beaucoup de traces du passé au RB Leipzig, comme si toutes les connaissances de la RDA avaient été jetées à la poubelle. Par exemple, il est étonnant que les entraîneurs de football aient été aussi peu employés en Bundesliga alors qu'ils étaient très bien formés et avaient approfondi tous les aspects du football. Tout été planifié et soigneusement pensé. Mais on n'a pas pris leurs connaissances au sérieux, en partie parce que le sport est-allemand était entaché par le dopage.

L'équipe nationale allemande de football n'a guère été renforcée par la Réunification, contrairement à d'autres sports, qui n'ont pas négligé les connaissances des entraîneurs issus d'Allemagne de l'Est. Leurs méthodes ont permis à l'Allemagne de faire une récolte inédite de médailles aux Jeux Olympiques de Barcelone en 1992, la première olympiade suivant la réunification.

Toutefois, le dopage qui avait sévi en RDA est rapidement devenu un thème qui continue à susciter la discussion de nos jours. " Werner Franke, un adversaire acharné du dopage, a fait de cette lutte l'oeuvre de sa vie ", raconte l'historienne Jutta Braun. Scientifique du sport, elle a recherché les mécanismes qui ont permis à la RDA de récolter tant de succès internationaux.

" Franke a traîné entraîneurs, médecins et fonctionnaires devant le tribunal. Parmi eux, le grand patron du sport en RDA, Manfred Ewald. C'est la seule fois que des personnes issues d'un pays communiste ont été poursuivies et condamnées, même s'il s'agissait de peines avec sursis. Même la Russie y a échappé. "

On ne s'est pas focalisé sur les excès du système. On s'est intéressé au palmarès. Un moment donné, beaucoup de pays ont donc convoité les entraîneurs de RDA. Même la Belgique a enrôlé, en 1991, Jörg Weissig, une éminence grise de l'aviron. Son approche consistait à chercher sans répit des nouveautés et il s'est distancié des histoires de dopage, qu'il a qualifiées de recherche de sensation.

Un prix élevé

Quand les succès se sont faits rares, l'Allemagne a copié le modèle de la RDA en mettant sur pied des écoles d'élite, mais avec d'autres critères. " En RDA, aucun talent ne passait entre les mailles du filet ", poursuit Jutta Braun. " Naturellement, c'était au détriment de beaucoup de libertés. L'enfant n'avait pas le choix, il devait faire ce qu'on lui imposait.

Mais tout était très bien organisé, les infrastructures étaient excellentes, les entraîneurs échangeaient leurs connaissances et leurs expériences. Ils se recyclaient en permanence. Les résultats étaient évidemment impressionnants.

La RDA, un petit pays de seize millions d'habitants, gagnait toujours plus de médailles que la république fédérale, même aux Jeux 1972 de Munich, ce qui avait été très pénible pour la RFA. En 1976, aux jeux de Montréal, la RDA a même surpassé les États-Unis et aux Jeux d'Hiver de Sarajevo en 1984, elle a récolté plus de médailles que l'Union soviétique, qui comptait vingt fois plus d'habitants.

Mais les athlètes ont payé le prix fort. Le système était odieux : on donnait même aux enfants des substances nocives et on leur interdisait d'en parler à leurs parents."

Les succès initiaux de l'Allemagne réunifiée n'ont pas duré. " La république fédérale a trop négligé le sport de masse ", explique Jutta Braun. " La RDA était en avance de ce point de vue. L'Allemagne amorce un mouvement de rattrapage mais il nécessitera encore des générations. Finalement, la RDA n'a existé que 28 ans, en tant que république. Le Mur a été construit en 1961. "

Ossies et Wessies

Un gouffre sépare toujours les deux parties de l'Allemagne, même s'il n'est généralement pas visible en rue. Jutta Braun se trouve dans un café réputé de l'avenue Unter den Linden, jadis la principale artère de Berlin-Est. Dehors, les touristes se dirigent vers la porte de Brandebourg. Peu d'endroits ont changé à ce point après la réunification. On y a ouvert des grands magasins, des cafés et des restaurants, on y organise de grands événements en plein air. Mais dans la tête des gens, tout reste parfois différent.

" À cause du passé, il a été difficile de fusionner les deux fédérations sportives ", poursuit Jutta Braun. " Mais on remarque que certaines choses changent. Ainsi, l'ancienne grande nageuse Kristin Otto, qui a remporté six médailles d'or aux Jeux Olympique de Séoul en 1988, présente depuis quelques années un programme sportif sur la deuxième chaîne publique, la ZDF.

C'est aussi pour ça que je regrette qu'on critique tant le RB Leipzig. Quelque part, la montée en puissance de ce club est le symbole de la nouvelle Allemagne. Leipzig s'appuie sur une riche tradition footballistique. C'est là qu'on a fondé la fédération de football. La présence d'un club ambitieux dans cette ville souligne la puissance de la Réunification."

Tout le monde ne partage pas son point de vue. Même si le chômage a fortement diminué, le Mur reste présent dans beaucoup de têtes et on continue à parler d' Ossies et de Wessies, même si c'est devenu moins fréquent. Certains cafés de Berlin-Est n'aiment pas accueillir de Wessies. Les personnes âgées ne sont pas les seules à conserver cette attitude.

Christian Arbeit, l'attaché de presse de l'Union Berlin, qui a passé sa jeunesse à l'Est, l'a parfaitement résumé : " Si vous me bandez les yeux avant de me déposer quelque part dans Berlin, je sentirai si je suis à l'Est ou à l'Ouest. "

Un no man's land

Seuls six clubs de l'ancienne RDA ont évolué en Bundesliga. Le Hansa Rostock et le Dynamo Dresde ont été les premiers promus, après la Réunification, durant la saison 1991-1992. Ils se sont maintenus respectivement douze et quatre ans au plus haut niveau. Ils se produisent maintenant en division trois.

Energie Cottbus, actuellement en division quatre, est resté six ans en Bundesliga, en deux périodes, entre 2001 et 2009. Le VfB Leipzig n'a tenu qu'un an, en 1993-1994. Le club a pris le nom du Lokomotive Leipzig, est tombé en faillite en 2004 et a repris son ancien nom.

Aujourd'hui, donc, l'ex-RDA est représentée par le RB Leipzig et l'Union Berlin, qui est devenu le 56e club de l'histoire de la Bundesliga cet été. Sinon, le football de cette région est un no man's land.

On recense deux clubs en deuxième Bundesliga, le Dynamo Dresde et Erzgebirge Aue, et six à l'échelon inférieur : le FC Magdebourg, le Hansa Rostock, le FC Chemnitz, le FSV Zwickau, Carl-Zeiss Iéna et Hallerscher FC, qui est étonnamment performant. Aucun de ces clubs ne peut actuellement viser la Bundesliga.

Timo Werner, figure de proue du RB Leipzig, seul club  de l'ancienne RDA à avoir trouvé sa voie suite à la Réunification., belgaimage
Timo Werner, figure de proue du RB Leipzig, seul club de l'ancienne RDA à avoir trouvé sa voie suite à la Réunification. © belgaimage
Sous la coupe d'Erich Mielke, patron de la Stasi,  le Dynamo Berlin  a conquis dix titres d'affilée. Après, rideau !, belgaimage
Sous la coupe d'Erich Mielke, patron de la Stasi, le Dynamo Berlin a conquis dix titres d'affilée. Après, rideau ! © belgaimage
Roland Duchâtelet  n'est pas à la fête avec  Carl-Zeiss Iéna. Le club est actuellement dernier au troisième échelon de la Bundesliga., BELGAIMAGE
Roland Duchâtelet n'est pas à la fête avec Carl-Zeiss Iéna. Le club est actuellement dernier au troisième échelon de la Bundesliga. © BELGAIMAGE
Le Dynamo Dresde  a un beau stade, certes, mais le foot qu'on y propose est calamiteux., belgaimage
Le Dynamo Dresde a un beau stade, certes, mais le foot qu'on y propose est calamiteux. © belgaimage
Un énorme bâtiment à dominante de verre se détache, Chausseestrasse, à Berlin. C'est ici, sur le territoire de l'ancienne RDA, que se trouvent les services de renseignement allemands. Le Mur se dressait à 300 mètres de là, jadis. L'endroit précis est gravé sur le sol de la rue : " Hier stand die Mauer. "La longue Chausseestrasse allait d'Est en Ouest. Un beau stade de football multifonctionnel se trouvait à l'endroit où vient d'être achevée la construction du bâtiment des services de renseignement : le Walter Ulbricht-Stadion, du nom de l'ancien secrétaire général du parti communiste. Ulbricht, qui n'était pourtant pas très populaire, a été l'homme le plus puissant du pays de 1950 à 1971, quand il a dû céder sa place à Erich Honecker, parce qu'il ne suivait plus la ligne imposée par l'Union soviétique. Ce stade d'une capacité de 70.000 places accueillait tous les matches internationaux et la finale de la coupe. Aucun autre stade de la capitale n'était aussi bien entretenu. Pourtant, on a décidé de le démolir. Comme s'il fallait éliminer tous les restes du passé. En prévision des Jeux Olympiques 2000 à Berlin, on a érigé un nouveau stade de 15.000 places mais quand la candidature de Berlin a été repoussée, on a à nouveau démoli l'enceinte pour y bâtir le Bundesnachrichtendienst, le BND, un des trois services secrets d'Allemagne. Son érection sur un joyau sportif du passé symbolise la rupture radicale avec le système socialiste. Les clubs de football est-allemands ont eu énormément de mal à s'adapter à l'Ouest et à passer du socialisme au capitalisme. On le sent encore de nos jours. Les anciens fonctionnaires ne savaient pas comment gérer un club, ils n'étaient pas capables de s'adapter au nouveau marché économique et ils étaient issus d'une culture au sein de laquelle il ne fallait pas réfléchir. Quand le budget était déficitaire, l'État ou l'industrie faisait l'appoint. À moins que ce soit l'armée ou la police. D'un coup, ils étaient catapultés dans un univers totalement nouveau. Personne ne les a pris par la main pour les introduire dans le capitalisme. Les esprits critiques estimait que c'était la tâche de la fédération allemande de football, qui, disaient-ils, avait laissé les clubs est-allemands mourir à petit feu. Pourtant, initialement, des hommes d'affaires se sont intéressés à ce nouveau marché et ont investi dans les clubs. Pas par amour du football mais pour faire des affaires et nouer des connaissances par l'intermédiaire du club. Le Dynamo Dresde en est un parfait exemple. Ce club de tradition a remporté huit titres et sept coupes mais il lutte pour le maintien en deuxième Bundesliga. Il a été utilisé et abusé par des gens mus par des motivations purement commerciales. Pourtant, le Dynamo Dresde joue toujours devant une moyenne de 25.000 spectateurs et il tente de renouer avec son passé glorieux. Il possède ainsi un beau stade rénové, complètement couvert, qui porte le nom d'un sponsor. Les supporters y insufflent une ambiance fantastique mais, pour l'heure, elle ne parvient pas à inspirer de grandes performances au club. Les dirigeants ont dû s'adapter mais après la Réunification, les joueurs ont aussi dû se faire à de nouvelles habitudes. Ça n'a pas été facile. Eux non plus n'avaient pas appris à réfléchir. Ils étaient des machines qui suivaient un programme déterminé, des robots. Ils arrivaient au club le matin à 8 heures et retournaient chez eux à 17 heures. Leur programme était établi à la minute près. Chaque semaine, ils avaient une heure de cours, durant laquelle on leur expliquait en détails le fonctionnement du SED, le parti unique socialiste. D'un coup, ils ont atterri dans un monde libre. Ils ont été confrontés au même moment à une révolution journalistique, essentiellement dans les journaux de boulevard, qui se sont jetés sur les aspects les plus scabreux, comme par exemple les escapades amoureuses de Lothar Matthäus, bien plus que sur le football en lui-même. La plupart n'ont pas réussi à assimiler ce changement et à trouver leur place dans un univers commercial. Peu de footballeurs de l'ancienne RDA sont parvenus à s'imposer immédiatement en Bundesliga. Même un footballeur aussi fin que Matthias Sammer a connu des problèmes psychologiques quand il a été transféré du Dynamo Dresde au VfB Stuttgart. La peur de l'inconnu l'a rendu malade. Le stade du Dynamo Berlin se trouve dans le district de Hohenschönhausen. L'arène respire toujours l'ambiance de l'ancien temps. La prison de la redoutable Stasi se trouvait non loin du port d'attache du Dynamo. Des millions de personnes y ont été terrorisées et soumises à des tortures mentales. Erich Mielke était alors le ministre en charge des services de sécurité. Il assistait à tous les matches du Dynamo et veillait à ce que son club soit privilégié, par toutes sortes de manoeuvres. En cas de match nul, il voulait parfois qu'on siffle un penalty dans les ultimes minutes de jeu. Nul n'osait faire de remarque en public. Des footballeurs travaillaient aussi pour Mielke. Ils espionnaient. Le patron de la Stasi se mêlait aussi de la gestion technique du club. Il convoquait souvent l'entraîneur à son QG pour lui donner des instructions ou le tancer, après une défaite. Voire même lui infliger un blâme officiel. De 1979 à 1988, le Dynamo Berlin a été champion de RDA à dix reprises, mais il faut reconnaître qu'il le devait aussi au niveau de ses joueurs et à un encadrement technologique brillant. Le club a sombré après la Réunification. Comme tant d'autres clubs de RDA, il a fait confiance à des maffieux, par naïveté, et a été complètement saigné. L'argent du transfert de grands footballeurs comme Andreas Thom et Thomas Doll a atterri dans les mauvaises poches. De nos jours, le Dynamo Berlin est un club anonyme du ventre mou de la Regionalliga, la division quatre. Il s'obstine à tirer la carte de la jeunesse. Des gens sont disposés à investir mais ce ne sont que des gouttes d'eau. La tragédie des clubs de l'ancienne Allemagne de l'Est est que, à part le RB Leipzig, ils ne sont guère soutenus par des entreprises. Les personnes comme Roland Duchâtelet, qui a investi dans le Carl-Zeiss Iéna, sont des exceptions. Et ce n'est pas un succès. Le Carl-Zeiss Iéna, finaliste de la Coupe d'Europe des vainqueurs de coupes en 1981, est en division trois. Il a pris cinq points en quatorze matches. Il a changé d'entraîneur, en vain. Ça ne rend pas Duchâtelet populaire, d'autant qu'en début de saison, le club visait une place parmi les cinq premiers. Avec une équipe complètement renouvelée et dépourvue d'automatismes. C'était complètement irréaliste. Beaucoup de clubs ont une histoire semblable. Comme le Hansa Rostock, le dernier champion, promu avec le Dynamo Dresde en Bundesliga après la Réunification. Depuis, le club balte se produit en division trois. Ou le FC Magdebourg, auteur d'une primeur en 1974, en gagnant la coupe d'Europe des vainqueurs de coupes face à l'AC Milan, à Rotterdam, sur le score de 2-0. Il n'alignait que des joueurs de la région car il n'y avait guère d'étrangers dans le championnat est-allemand. Cette victoire avait été utilisée politiquement car les footballeurs étaient en fait des diplomates en tenue de sport. La médaille avait son revers. Il montrait à quel point le pays souffrait de la dictature, qui ne tolérait pas la moindre contradiction. Un moment donné, l'entraîneur de Magdebourg, Heinz Krügel, a demandé aux autorités si les joueurs ne pouvaient pas gagner un peu plus. Sa requête a été ignorée. Krügel ne s'est pas laissé démonter. Il a répété sa demande. Il en a payé le prix fort : il a fini par être rétrogradé à l'entretien et a été brisé. Il tondait la pelouse pendant qu'un autre entraînait ses footballeurs. Le FC Magdebourg joue aussi en division trois actuellement, après avoir tâté de la deuxième Bundesliga l'espace de la saison passée. Il est un des clubs les plus populaires et il est en train d'accroître la capacité de son stade de 19.600 à 30.000 places. Après une longue quête, il a fini par trouver des sponsors pour financer les travaux. La Bundesliga n'accueille que deux formations est-allemandes, actuellement : le RB Leipzig et, depuis cette saison, l'Union Berlin, la rebelle, qui a toujours été à part, déjà du temps de la RDA, car elle s'opposait aux idéaux de la république. Le RB Leipzig, dont l'international Timo Werner est le plus beau trophée, est en haut de classement mais est la cible des critiques à cause de son alliance avec Red Bull alors qu'il réussit justement ce que beaucoup de clubs de l'Est ne parviennent pas à faire : trouver leur voie dans un univers commercial. On ne décèle plus beaucoup de traces du passé au RB Leipzig, comme si toutes les connaissances de la RDA avaient été jetées à la poubelle. Par exemple, il est étonnant que les entraîneurs de football aient été aussi peu employés en Bundesliga alors qu'ils étaient très bien formés et avaient approfondi tous les aspects du football. Tout été planifié et soigneusement pensé. Mais on n'a pas pris leurs connaissances au sérieux, en partie parce que le sport est-allemand était entaché par le dopage. L'équipe nationale allemande de football n'a guère été renforcée par la Réunification, contrairement à d'autres sports, qui n'ont pas négligé les connaissances des entraîneurs issus d'Allemagne de l'Est. Leurs méthodes ont permis à l'Allemagne de faire une récolte inédite de médailles aux Jeux Olympiques de Barcelone en 1992, la première olympiade suivant la réunification. Toutefois, le dopage qui avait sévi en RDA est rapidement devenu un thème qui continue à susciter la discussion de nos jours. " Werner Franke, un adversaire acharné du dopage, a fait de cette lutte l'oeuvre de sa vie ", raconte l'historienne Jutta Braun. Scientifique du sport, elle a recherché les mécanismes qui ont permis à la RDA de récolter tant de succès internationaux. " Franke a traîné entraîneurs, médecins et fonctionnaires devant le tribunal. Parmi eux, le grand patron du sport en RDA, Manfred Ewald. C'est la seule fois que des personnes issues d'un pays communiste ont été poursuivies et condamnées, même s'il s'agissait de peines avec sursis. Même la Russie y a échappé. " On ne s'est pas focalisé sur les excès du système. On s'est intéressé au palmarès. Un moment donné, beaucoup de pays ont donc convoité les entraîneurs de RDA. Même la Belgique a enrôlé, en 1991, Jörg Weissig, une éminence grise de l'aviron. Son approche consistait à chercher sans répit des nouveautés et il s'est distancié des histoires de dopage, qu'il a qualifiées de recherche de sensation. Quand les succès se sont faits rares, l'Allemagne a copié le modèle de la RDA en mettant sur pied des écoles d'élite, mais avec d'autres critères. " En RDA, aucun talent ne passait entre les mailles du filet ", poursuit Jutta Braun. " Naturellement, c'était au détriment de beaucoup de libertés. L'enfant n'avait pas le choix, il devait faire ce qu'on lui imposait. Mais tout était très bien organisé, les infrastructures étaient excellentes, les entraîneurs échangeaient leurs connaissances et leurs expériences. Ils se recyclaient en permanence. Les résultats étaient évidemment impressionnants. La RDA, un petit pays de seize millions d'habitants, gagnait toujours plus de médailles que la république fédérale, même aux Jeux 1972 de Munich, ce qui avait été très pénible pour la RFA. En 1976, aux jeux de Montréal, la RDA a même surpassé les États-Unis et aux Jeux d'Hiver de Sarajevo en 1984, elle a récolté plus de médailles que l'Union soviétique, qui comptait vingt fois plus d'habitants. Mais les athlètes ont payé le prix fort. Le système était odieux : on donnait même aux enfants des substances nocives et on leur interdisait d'en parler à leurs parents." Les succès initiaux de l'Allemagne réunifiée n'ont pas duré. " La république fédérale a trop négligé le sport de masse ", explique Jutta Braun. " La RDA était en avance de ce point de vue. L'Allemagne amorce un mouvement de rattrapage mais il nécessitera encore des générations. Finalement, la RDA n'a existé que 28 ans, en tant que république. Le Mur a été construit en 1961. " Un gouffre sépare toujours les deux parties de l'Allemagne, même s'il n'est généralement pas visible en rue. Jutta Braun se trouve dans un café réputé de l'avenue Unter den Linden, jadis la principale artère de Berlin-Est. Dehors, les touristes se dirigent vers la porte de Brandebourg. Peu d'endroits ont changé à ce point après la réunification. On y a ouvert des grands magasins, des cafés et des restaurants, on y organise de grands événements en plein air. Mais dans la tête des gens, tout reste parfois différent. " À cause du passé, il a été difficile de fusionner les deux fédérations sportives ", poursuit Jutta Braun. " Mais on remarque que certaines choses changent. Ainsi, l'ancienne grande nageuse Kristin Otto, qui a remporté six médailles d'or aux Jeux Olympique de Séoul en 1988, présente depuis quelques années un programme sportif sur la deuxième chaîne publique, la ZDF. C'est aussi pour ça que je regrette qu'on critique tant le RB Leipzig. Quelque part, la montée en puissance de ce club est le symbole de la nouvelle Allemagne. Leipzig s'appuie sur une riche tradition footballistique. C'est là qu'on a fondé la fédération de football. La présence d'un club ambitieux dans cette ville souligne la puissance de la Réunification." Tout le monde ne partage pas son point de vue. Même si le chômage a fortement diminué, le Mur reste présent dans beaucoup de têtes et on continue à parler d' Ossies et de Wessies, même si c'est devenu moins fréquent. Certains cafés de Berlin-Est n'aiment pas accueillir de Wessies. Les personnes âgées ne sont pas les seules à conserver cette attitude. Christian Arbeit, l'attaché de presse de l'Union Berlin, qui a passé sa jeunesse à l'Est, l'a parfaitement résumé : " Si vous me bandez les yeux avant de me déposer quelque part dans Berlin, je sentirai si je suis à l'Est ou à l'Ouest. "