Avant, un mec mettant du blé dans un club de foot s'appelait un sponsor. Ou un mécène. Le premier espérait, via les succès du club, une image positive, "porteuse" pour son business à lui, qu'il s'agisse de fabriquer du boudin, des bics ou du béton. Le second, vu qu'il était friqué à foison en même temps que fana de foot, claquait son pognon par amour désintéressé du Beau: comme à la belle époque du Quattrocento, sauf que la créativité de Cruijff ou Pelé avait remplacé dans son imaginaire celle de Michel-Ange ou Piero Della Francesca. Ajoutons pour être complet que dans la pratique, sponsor et mécène pouvaient fort bien cohabiter au sein d'un même individu. Aujourd'hui par contre, le gars qui met le blé ambitionne d'abord la multiplication du blé! Faut qu'il pui...

Avant, un mec mettant du blé dans un club de foot s'appelait un sponsor. Ou un mécène. Le premier espérait, via les succès du club, une image positive, "porteuse" pour son business à lui, qu'il s'agisse de fabriquer du boudin, des bics ou du béton. Le second, vu qu'il était friqué à foison en même temps que fana de foot, claquait son pognon par amour désintéressé du Beau: comme à la belle époque du Quattrocento, sauf que la créativité de Cruijff ou Pelé avait remplacé dans son imaginaire celle de Michel-Ange ou Piero Della Francesca. Ajoutons pour être complet que dans la pratique, sponsor et mécène pouvaient fort bien cohabiter au sein d'un même individu. Aujourd'hui par contre, le gars qui met le blé ambitionne d'abord la multiplication du blé! Faut qu'il puisse en palper plus, directement via les performances du club: plus précisément via l'achat/revente des joueurs par lui mis en valeur, et indépendamment du fait qu'il puisse être (ou qu'il dise être) vendeur de boudin ou amateur de foot. Je vous rappelle ces notions parce que, si Emilio Ferrera s'est fait virer comme un nul qu'il n'est pas, c'est parce qu'il a cru au Père Noël ou au Quattrocento: Emilio pensait être l'entraîneur d'un bailleur de fonds "d'avant"! Le bailleur d'avant filait du pognon pour constituer un groupe, puis abandonnait la gestion sportive de ce groupe à la compétence sportive d'un entraîneur: lequel, tant qu'il n'était pas viré pour résultats insuffisants, détenait ainsi les pleins pouvoirs pour désigner chaque fois le onze de base qui commencerait le match. A l'opposé, le bailleur d'aujourd'hui met profondément son nez dans le onze de base: les gars dont il espère une revente avec plus-value doivent évidemment jouer, et au surplus être placés dans les conditions de jeu qui leur permettront d'afficher leur valeur individuelle! Et quand, de surcroît, le bailleur (ou son représentant) est un mec comme Guillou, c'est-à-dire un mec possédant une compétence footballistique, le pauvre coach en titre a tout sauf les coudées franches! Dès le moment où Guillou s'est amené dans le jeu de quilles, Emilio devait savoir qu'il ne serait pas seul maître sportif à bord. Savoir que les jeunes Ivoiriens de Guillou devaient jouer, et à leur place préférée: savoir que c'était sur cet incontournable paramètre que s'articulerait ensuite, et seulement ensuite, son travail de technicien! On peut trouver ça réducteur, comme on peut trouver ça nouveau mais excitant: Preud'homme, par exemple, qui n'a sans doute pas toujours toutes ses coudées toutes franches avec D'Onofrio, a parfaitement pigé le principe. Ce qui me turlupine dans cette histoire où Emilio est le "p'tit qu'on spotche", c'est de ne pas arriver à voir en Guillou le grand méchant loup qui spotche! Pour une raison simple, que je conserve précieusement sur cassette: le plus beau reportage de foot qu'il m'ait été donné de voir en télé est peut-être Les enfants de Guillou, voici deux ans sur France 2. Pour Envoyé Spécial, Dominique Le Glou y racontait la création par Guillou d'une "académie de football" en Côte-d'Ivoire. On y traçait l'évolution depuis 1996 d'une quinzaine de gamins repérés dans les quartiers populaires d'Abidjan (dont Dindane), et finissant par gagner la Supercoupe d'Afrique des clubs au sein d'une équipe de 18 ans de moyenne d'âge! Bien avant d'être un conte de fées, ça sentait bon le foot pris par le bon bout. Les gosses pétaient d'habileté mais surtout de bonheur footeux sain. T'aurais prié Dieu pour qu'ils restent ensemble jusqu'à brandir pour la Côte-d'Ivoire la Coupe du Monde 2006! Et Jean-Marc Guillou (quel beau joueur c'était, celui-là!) parlait (bien) de son projet alternatif, lié à sa passion de formateur: "D'abord les valeurs humaines. Faire de ces gosses-là des hommes. L'éventuelle carrière professionnelle ne vient qu'après". Alors? Guillou était sincère, mais ses gosses ont grandi: c'est dur pour un père, mais il serait peut-être temps qu'il leur lâche les baskets: qu'il les laisse croiser le fer en adultes avec le foot/business, sans se laisser happer lui-même par le mercantilisme. Que Jean-Marc retourne à Abidjan, y'a d'autres gosses qui attendent, et ça semblait le vrai bonheur de les faire progresser. A moins que ça tente Emilio?Bernard Jeunejean