Vendredi soir à Maisières, petit village de la banlieue montoise. Le ciel, chargé de nuages, se déchire au-dessus du restaurant qu'exploite Marylène Godry. C'est là qu'elle nous a fixé rendez-vous à l'heure où, d'un moment à l'autre, des litres d'eau s'abattent sur nous. Heureusement, nous ne sommes pas loin du SHAPE (Supreme Headquarters Allied Powers Europe), qui veille sur notre sécurité.
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Vendredi soir à Maisières, petit village de la banlieue montoise. Le ciel, chargé de nuages, se déchire au-dessus du restaurant qu'exploite Marylène Godry. C'est là qu'elle nous a fixé rendez-vous à l'heure où, d'un moment à l'autre, des litres d'eau s'abattent sur nous. Heureusement, nous ne sommes pas loin du SHAPE (Supreme Headquarters Allied Powers Europe), qui veille sur notre sécurité. Par le passé, on y trouvait surtout des Américains. Aujourd'hui, le personnel est plus hétérogène. Le restaurant n'est ouvert que du jeudi au dimanche. Les autres jours de la semaine, Marylène est enseignante à temps partiel dans une école primaire. Elle donne cours à des enfants de huit ans. Denis Janssens, son ex-mari, est là aussi. Ils sont séparés mais s'entendent bien. Lui travaille dans l'enseignement également mais pour la fédération Wallonie-Bruxelles. Il a joué au football, en Espoirs, à Anderlecht ainsi qu'en équipe première à l'Union et à La Louvière, où il fut l'équipier de Thierry Hazard, le père de qui vous savez. Denis et Marylène ont trois fils qui jouent au football. Ils ne sont pas les seuls, certes. Sauf qu'ici, il s'agit de triplés. Elle a vite compris qu'ils joueraient tous au football. " Ils avaient toujours un ballon au pied. J'ai une photo d'eux dans la tribune : ils étaient encore petits mais ils applaudissaient déjà. " Cet été, sur les conseils de Filip De Wilde, Mathias est passé de Gand à Waasland-Beveren. Il est gardien et le club waeslandien a bonne réputation en matière de formation de keepers. Christophe, qui a participé voici peu à l'Euro U17 en Bulgarie, a été transféré du Club Bruges au RC Genk après avoir refusé des propositions du Standard et de clubs étrangers. Luca, que Gand alignait en U19 la saison dernière, cherche encore un club. " Aujourd'hui, on peut penser qu'il a un peu de retard sur les autres mais qui peut dire ce qu'il en sera dans deux ans ", dit Marylène. " Les jeunes n'évoluent pas tous au même rythme. Alex Teklak nous a dit qu'avec sa technique, Luca ne devait pas se faire trop de souci. Alors, pourquoi nous en ferions-nous ? " Dans six mois, ils pourront tous les trois passer leur permis de conduire. Ce ne sera pas du luxe car accompagner trois jeunes joueurs de haut niveau qui combinent le football et les études n'a rien d'une sinécure. Organisation et sacrifices sont les maîtres-mots des parents. " Et quand ils étaient petits, leur papa entraînait encore ", renchérit Marylène. Denis : " C'était à Tubize mais je ne m'occupais pas de leur équipe et mes heures d'entraînement étaient différentes des leurs. J'étais là pour les accueillir mais c'est leur maman qui les conduisait. " Marylène : " Il fallait tout calculer car Mathias, en tant que gardien, s'entraînait souvent à part tandis que Christophe évoluait souvent dans la catégorie d'âge supérieure. Il était très rare de les retrouver tous les trois en même temps dans la même équipe. Après l'école, je jouais les taxis, je cuisinais et je lessivais les équipements afin que tout soit prêt pour le lendemain. " Chacun des parents avait sa voiture et parcourait près de 30.000 km par an. " J'ai souvent préparé ou corrigé les devoirs à la buvette mais, la plupart du temps, je rentrais à la maison pour faire à manger avant d'aller les rechercher. J'attachais beaucoup d'importance à leur alimentation " dit la maman. Denis : " Nous ne mangions pratiquement jamais ensemble. Il y avait toujours quelque chose. Un arrivait à sept heures, l'autre à huit et le troisième entre les deux. Et le week-end, il y avait les matches. C'était fou. " Marylène : " Il fallait tout planifier, tout organiser. C'est d'ailleurs toujours le cas aujourd'hui. Ils connaissent rarement leur programme longtemps à l'avance. Certains entraînements sont annulés ou déplacés à la dernière minute... A Bruges, il arrivait parfois qu'on ne connaisse l'heure de l'entraînement suivant que la veille. Parfois, nous avions le temps de les conduire, parfois pas. Alors, il fallait se dépêcher et compter sur le train. Nous avons également très souvent fait une croix sur les vacances. Ou alors, elles étaient très courtes, début juillet... " Denis : " Pour suivre leurs matches aussi, il fallait s'organiser. A quatorze ans, lorsqu'ils ont quitté Tubize pour Mons, leur maman suivait la plupart des matches à domicile tandis que j'allais en déplacement. Je peux vous dire que je connais la Belgique comme ma poche. " Marylène : " Beaucoup de gens n'imaginent pas les sacrifices que l'enfant doit consentir avant même de savoir s'il fera carrière. Ils y laissent une bonne partie de leur jeunesse. Il faut suivre des horaires stricts, manger sainement, aller se coucher à 21 h 30... C'est un choix, bien sûr. Et la plupart du temps, les parents suivent. " C'est par hasard qu'ils se sont retrouvés tous les trois à Mons. " C'est le club qui l'a voulu " explique Marylène. " Par la suite, Gand a exprimé le même souhait. Luca et Mathias y sont allés mais Christophe a préféré aller à Bruges. Il y avait effectué une visite et cela lui avait plu. " Les deux parents sont dans l'enseignement, en Wallonie. Comme leurs enfants jouent en Flandre, ils peuvent comparer les structures. Et ils en ont gros sur la patate. " On n'arrête pas de nous dire que nous avons besoin de grands sportifs mais quelles structures la Belgique met-elle en place pour aider les jeunes ? Peu d'écoles collaborent vraiment. Combien de fois n'ai-je pas dû faire appel à des professeurs particuliers pour soutenir mes gosses, afin qu'ils puissent réussir leurs examens ? Les écoles devraient faire preuve de plus de souplesse. Mes enfants ont souvent fait leurs devoirs dans la voiture. Je les faisais réciter tout en conduisant : du vocabulaire, des langues... Nous n'avions pas le choix : les journées étaient trop courtes pour pratiquer différemment. " Quand ont-ils vraiment songé que leurs enfants pouvaient faire carrière ? " Vers l'âge de 15 ans ", répond Denis. " Quand les premières sélections nationales sont tombées, je me suis dit qu'ils n'étaient peut-être pas dans l'antichambre du football pro mais plus très loin tout de même. Luca, Mathias et Christophe figuraient tous les trois parmi les 45 meilleurs jeunes du pays. On s'est dit qu'ils avaient peut-être un peu de potentiel. Mais nous restons très prudents car il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus. " Les sélections ont également amené les agents de joueurs et les scouts. " Nous avons toujours écouté tout le monde, entendu les propositions ", dit Marylène. " Un Français nous a parlé de Marseille, de Monaco, de Nice...Notre fils y serait bien, sous le soleil de la Méditerranée... Dans ces moments-là, il est important d'avoir les pieds sur terre. Tant pour les parents que pour les enfants. " " Nous ne leur avons jamais rien caché ", dit Denis. Marylène : " Nous estimions qu'il était important de discuter franchement, d'écouter ce à quoi ils attachaient de l'importance. Il fallait qu'ils s'expriment. On est plus motivé quand on fait quelque chose qu'on a choisi soi-même. Christophe vient de passer de Bruges à Genk. Le Standard s'intéressait à lui également et il pouvait aller à l'étranger. Mais il est allé voir sur place, il a discuté avec les gens et il a choisi tout seul. " Denis : " Vous me direz qu'aujourd'hui, ils sont en âge de le faire mais c'était déjà comme ça lorsqu'ils jouaient à Tubize. On ne nous a jamais chassés de nulle part non plus : nous sommes toujours partis en bons termes. " Marylène : " C'est important pour eux : nous n'avons jamais fermé de porte ni cru que l'herbe était plus verte ailleurs. Il faut faire preuve de respect. " Denis : " Ça fait partie de leur éducation. " Marylène : " Il est aussi important d'aller au bout de ses engagements, même quand ça ne marche pas ou qu'on ne s'entend pas avec l'entraîneur... On peut tirer des leçons de toutes les situations. Sans quoi ce serait trop facile : le coach ne m'aime pas, hop, je pars. Car si on les écoute, ce n'est jamais de leur faute. " Denis : " Ils ont tôt fait d'ouvrir leur parapluie. " Marylène : " C'est plus facile de dire : le coach ne m'aime pas. " Denis : " Ou bien : je suis francophone, les Flamands ne m'aiment pas... Nos enfants jouent en Flandre : la première chose qu'ils ont à faire, c'est apprendre la langue. " Marylène : " J'ai pris l'initiative d'engager une dame de Gand. Nos enfants avaient un bagage en néerlandais mais ils n'osaient pas s'exprimer. Quand j'ai discuté avec les dirigeants de Genk, je leur ai dit que je voulais que Christophe soit trilingue. " La formation des jeunes est-elle meilleure en Flandre ? " Qu'avons-nous encore en Wallonie ? ", demande Marylène. " Le Standard, Charleroi et Mouscron. C'est triste. " Denis : " La Wallonie ne manque pas de talent mais je ne comprends pas pourquoi la Flandre est mieux organisée. " Marylène : " Je crois qu'en Wallonie, les gens ne s'identifient plus aux joueurs. Mons avait du succès en D3, lorsqu'il formait ses joueurs. Par la suite, ce lien a disparu. Les jeunes ne posent pas de questions d'argent, ils se battent pour le club. Lors du match entre Bruges et Gand, Christophe a affronté ses deux frères : Mathias au but et Luca sur le terrain. A un certain moment, Bruges a été mené au score et Sven Vermant a dit à Christophe de jouer en pointe. Il a inscrit deux buts à son frère et a crié : Brugge ! Pour les jeunes, c'est le club qui compte. Pas pour les adultes : le club, ils s'en foutent. C'est pourquoi je trouve dommage qu'en Wallonie, on s'occupe si peu des jeunes. " PAR PETER T'KINT - PHOTOS : BELGAIMAGE / STOCKMAN" Nous n'avons jamais fermé de porte ni cru que l'herbe était plus verte ailleurs. Il faut faire preuve de respect. " Marylène, la maman " Nos enfants jouent en Flandre. La première chose qu'ils ont à faire, c'est apprendre le néerlandais. " Denis, le papa