Cela a duré un an mais le rapport qui pourrait avoir de grandes conséquences est achevé. Son titre, Une Etude sur les agents sportifs au sein de l'Union européenne, n'est peut-être pas alléchant mais le monde politique est las de ce qui se trame en football. " Le sport est de plus en plus influencé par le crime organisé ", conclut la Commission européenne. En refermant le rapport de 300 pages, les romantiques perdront leur dernier fifrelin de confiance en un football innocent.
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Cela a duré un an mais le rapport qui pourrait avoir de grandes conséquences est achevé. Son titre, Une Etude sur les agents sportifs au sein de l'Union européenne, n'est peut-être pas alléchant mais le monde politique est las de ce qui se trame en football. " Le sport est de plus en plus influencé par le crime organisé ", conclut la Commission européenne. En refermant le rapport de 300 pages, les romantiques perdront leur dernier fifrelin de confiance en un football innocent. Le rapport est une compilation d'abus. Alors qu'il étudie la totalité du management sportif, 90 % des abus sont commis en football. Pour la première fois, la corporation des managers sportifs a été soigneusement étudiée. Le chapitre concernant le trafic d'enfants est particulièrement choquant. Des jeunes Africains sont achetés à leurs parents et proposés à des clubs européens et ceux qui ratent leur test plongent souvent dans l'illégalité. Les observateurs ne sont sans doute pas surpris par ces pratiques, qui ne sont pas nouvelles. La primeur, c'est que la Commission européenne les couche noir sur blanc. Le travail ne doit pas être perçu comme une attaque contre les agents du football. Il existe évidemment de bons managers et ce groupe n'est pas responsable de tous les maux du football. Dans plusieurs pays, parmi lesquels la Belgique, des managers essaient de fonder des associations afin de produire un travail de meilleure qualité mais les agents mafieux restent solidement implantés. " Un problème important est que ces agents sportifs sont au c£ur de flux financiers souvent opaques. "Par définition, ces flux d'argent opaques attirent la criminalité. L'analyse démontre clairement que le football sombre dans un univers glauque. Le rapport européen parle d'un nouveau phénomène : la criminalisation du football. Celui-ci est extrêmement perméable à l'infiltration de réseaux criminels, avec à la clef blanchiment d'argent, fraude et corruption. Un collaborateur anonyme de la FIFA a vu ces flux d'argent changer : " Après l'arrêt-Bosman, l'argent n'est plus passé d'un club à l'autre mais a disparu dans les poches des managers. "La Commission européenne s'étend longuement sur les faux contrats et autres man£uvres frauduleuses prouvées. Elle se penche aussi sur les paris. Les managers, qui ont une influence sur les joueurs, sont l'épicentre de l'industrie illégale. Extrait du rapport : " Il faut signaler que l'implication des agents sportifs dans la manipulation des matches est parfois facilitée par l'absence d'une bonne réglementation. "Pouvoirs publics et fédération sont plus que las des pratiques des managers. Une enquête réalisée dans le cadre de cette étude montre que les footballeurs eux-mêmes ne font plus confiance aux managers (voir encadré). Les joueurs ne sont souvent que des pions aux mains de leurs agents. Joueurs et clubs se méfient des managers, souvent mus par un seul objectif : leur portefeuille. Une question revient : pour qui travaillent-ils réellement ? La confusion des intérêts revient, en filigrane, comme le principal problème. Beaucoup de joueurs ont réalisé que leur agent leur avait dissimulé les informations pour les pousser vers un club. Les auteurs du rapport citent l'exemple édifiant d'un joueur transféré de France en Angleterre. Celui-ci a vu disparaître 300.000 livres (340.000 euros) dans les poches d'un manager anglais dont nul n'avait entendu parler. Le joueur n'a jamais vu la couleur des 80.000 livres (90.000 euros) qu'on devait lui verser, pas plus qu'il n'a obtenu la place de titulaire promise par l'agent. Les joueurs européens sont des pions sur l'échiquier des consortiums de managers. Nul ne parvient à suivre les lignes précises de leur petit jeu. A leur tour, les managers sont manipulés en coulisses par les syndicats. L'intérêt du joueur n'est généralement pas prioritaire. Robinho en constitue un exemple marquant. Lors de sa présentation à Manchester City, le Brésilien a déclaré qu'il avait toujours rêvé d'une carrière à... Chelsea. Theo van Seggelen est secrétaire-général de la Fifpro, le syndicat international des joueurs qui défend des dizaines de milliers de joueurs dans le monde entier. Selon lui, le rapport aura des conséquences. " J'en ai lu chaque page. Ce rapport a coûté beaucoup d'argent et d'énergie. La Commission européenne y a consacré un an. Elle ne va quand même pas se donner pareille peine pour classer ce rapport dans une armoire ?" Criminalité, trafic d'êtres humains, fraude financière. Van Seggelen n'est plus surpris. " Nous le savions depuis longtemps mais c'est une bonne chose que le phénomène soit décrit par un des plus hauts organismes. Cela confirme les façons des managers en football. Ce n'est pas amusant. "L'expression est faible. Le rapport reconnaît que le caractère international du football facilite les comportements non-éthiques. Conflits d'intérêts, exploitation d'enfants du Tiers-Monde et manque de transparence sont les thèmes principaux. Les auteurs conseillent de publier tous les chiffres des transferts. Pour la première fois, on a réalisé une estimation des revenus des agents de football. Réunis, ils empochent au moins 200 millions d'euros en commissions sur les deux milliards consacrés aux transferts. Van Seggelen : " En réalité, ce doit être un multiple de ce chiffre ". Jean-Marie Philips, directeur général de l'Union belge, connaît l'étude. Il a reçu les enquêteurs l'année dernière et a dû leur expliquer la situation particulière de la Belgique, un des rares membres de l'Union qui obligent les managers à respecter aussi une réglementation publique : " En Belgique, les managers doivent être reconnus par les trois régions. Un Wallon ne peut pas travailler en Flandre comme ça. Cela crée des problèmes car les managers étrangers font appel à des hommes de paille. Ce n'est pas normal. Un manager doit pouvoir exercer sa profession dans toute l'Europe. Je suppose que c'est encore une particularité belge ?" Il n'y a pas de plus bel exemple de la nécessité d'une intervention européenne coordonnée. Le rapport final le stipule d'ailleurs. Avenue Houba de Strooper, le pire semble être les plaintes des managers auxquels on a piqué un joueur. Trafic d'enfants, syndicats de paris illégaux, blanchiment d'argent et même financement d'organisations terroristes, l'UB n'en sait pas grand-chose. Le rapport bien. L'UE effectue pas moins de 26 recommandations pour contrer ces chancres. La transparence est un des thèmes majeurs. Nous lisons entre autres : - Les pouvoirs publics et les fédérations doivent dévoiler les excès et les pratiques illégales. - Il faut publier des listes des managers et de leurs clients avec la durée de leur contrat. Il faut préciser les montants gagnés et payés par chacun. - Les clubs doivent aussi faire preuve de transparence quant aux sommes versées aux sportifs. Cette ouverture requiert une mutation des clubs, qui continuent à travailler en huis-clos avec les managers. Dès qu'un manager propose un bon joueur, les rideaux se referment. Peu importe que le manager ne soit pas légal. C'est pareil pour les investisseurs et les financiers des fonds de joueurs. Les détails des transferts ne sont pratiquement jamais dévoilés. Dès qu'on rouvre les rideaux, les administrateurs s'empressent de s'indigner des managers et de leurs pratiques douteuses. Philips s'affirme partisan de la publication de tous les chiffres concernant les transferts. " Cela devrait se faire. C'est déjà le cas en Angleterre. Cela signifie-t-il qu'on ne paie plus rien en dessous de la table ? C'est une autre paire de manches. " La transparence ne rend pas nécessairement une compétition honnête. Des clubs comme Manchester City s'en moquent d'ailleurs. City veut devenir le meilleur et achète à tout-va. Un homme comme Roman Abramovich mue simplement son prêt de 830 millions d'euros en actions de Chelsea. Il n'est donc pas facile de maîtriser tous les flux financiers. Sans aide externe, le sport ne s'en sort pas. Le football est confronté à maintes affaires face auxquelles une fédération est impuissante. Le rapport relève qu'un plus grand soutien des autorités serait nécessaire. La Commission européenne écrit : " Les Etats ont un rôle complémentaire à celui des fédérations. Ils doivent assurer l'ordre public en contrôlant les règles des fédérations nationales et en sanctionnant les fautes pénales ". Ensuite : " Les pouvoirs publics doivent considérer comme une priorité des contrôles plus stricts et pas seulement en matière de transferts mais aussi des centres de formations, où il se passe souvent des choses incroyables. "En Belgique, la justice a promis de nommer un magistrat spécialisé en football. Un représentant de la police va aussi se consacrer aux fraudes en football. Cela ne délivre pas l'UB de ses propres responsabilités. La Commission suggère : " La fédération doit également charger une personne ou un service de la lutte contre le blanchiment d'argent et la criminalité financière. Cela pourrait être financé par une taxe spéciale sur les transferts. "La KNVB, la fédération néerlandaise, a joint les actes aux paroles. Elle a embauché trois détectives pour relever les malversations financières. L'UB n'a pas la réputation d'être proactive et Philips n'est pas enthousiaste : " Vous connaissez nos moyens. Nous sommes une institution privée. Quelle base juridique avons-nous pour travailler avec un détective ? Ce que nous pouvons faire, par contre, c'est veiller à ce que l'argent des transferts transite par un compte spécial de la fédération. Ainsi, nous verrons sa provenance et sa destination. Cela ne poserait pas problème. "Ludwig Sneyers travaille dans le même bâtiment, avenue Houba de Strooper. Le directeur de la Ligue pro a reçu le rapport mais n'a pas encore trouvé le temps de le parcourir. " Une Clearing House par où transiterait l'argent, via la Ligue ou l'UB, à l'instar de ce qui se fait en Angleterre, ne serait pas une mauvaise chose. Le manque de transparence mène à la criminalité, c'est notre point de vue. A partir d'octobre 2010, la FIFA rendra obligatoire le TMS (transfer matching system), qui remplacera les certificats papier de transfert. Il faudra introduire tout transfert international dans le système de la FIFA. Les clubs devront y incorporer toutes les données, y compris les sommes et le nom du manager concerné. Cela devrait déjà apporter plus de transparence. " Le TMS était censé pallier la suppression mondiale de la licence de manager. La FIFA voulait libérer le marché des joueurs, de sorte qu'à partir du 1er janvier 2010, le manager officiel de football n'aurait plus existé. Les footballeurs auraient été libres de s'associer à n'importe quel intermédiaire. La motivation sous-jacente était double. D'abord, les trois quarts des transferts internationaux sont réglés par un manager illégal. Ensuite, le règlement de la FIFA entre en conflit avec une série de lois nationales, comme en Belgique. Avec le TMS, la FIFA voulait déplacer le contrôle des managers aux contrats. La décision a été suspendue. Sneyers siège à l' European Professional Football Leagues (EPFL), qui couple les ligues nationales et qui a justement insisté pour reporter la suppression des licences : " Nous ne sommes pas d'accord. C'est la logique même : sinon, c'est la jungle. Au lieu d'améliorer les contrôles, la FIFA bouleverse tout. Il est très important de savoir qui est derrière quel transfert pour suivre les mouvements des joueurs et des entraîneurs. L'EPFL élabore un projet et est donc très intéressée par ce rapport européen. " Reste à savoir si l'initiative doit venir des pouvoirs publics ou des fédérations. Les avis sont partagés au sein de l'EPFL. " Je pense que les deux sont complémentaires. Si nous voulons un sport propre, nous devons créer ensemble un cadre spécifique, pour le bien du jeu. C'est un problème international. La Belgique ne le résoudra pas seule mais tout le monde ne le comprend pas. Les ligues d'Allemagne, de Suède et de Belgique, insistent sur ces dangers mais les autres en rigolent. La première fois que j'ai lu un article sur des matches falsifiés, sur lesquels on avait parié, j'ai pensé que ce n'était pas possible, sauf peut-être dans quelques pays mafieux. A Chypre, des joueurs exploitent des bureaux de paris. Cela peut donc arriver. Mais ici ? Nous devons encore en prendre conscience. "En sa qualité de président de l' European Affairs Committee de l'EPFL, Sneyers est en contact étroit avec le parlementaire européen Ivo Belet, chargé des rapports sur l'avenir du football devant la commission de l'Enseignement, de la Culture, des Medias et du Sport. Belet a déjà lu l'étude sur les managers. " Elle contient des données chiffrées intéressantes mais je m'interroge quant à ses recommandations ", commente-t-il, peu enthousiaste. " C'est inconsistant. Quand on en arrive au rôle de l'Europe, le rapport déclare qu'il faut appliquer plus strictement les directives européennes existantes, comme l'accès à la profession. C'est pour le moins évident. Nous aurions espéré davantage d'esprit d'initiative, surtout au niveau des sanctions. "Le rapport a vu le jour sous la pression du parlement européen, qui souhaite réguler le secteur des agents de joueurs, en concertation avec le football professionnel et à la demande expresse de celui-ci. Belet fustige le manque d'ambition et d'audace de la Commission, qui continue pourtant à rappeler ses responsabilités au monde du football. Belet : " Tant mieux si les fédérations sportives peuvent résoudre elles-mêmes leurs problèmes. Alors, nous n'avons pas besoin d'intervenir. Mais nous avons consenti une énorme exception là où la Commission elle-même devait présenter une initiative législative : la problématique des managers de joueurs. Ce rapport ne remplit donc pas la mission qui lui avait été échue. C'est dommage car le football croule sous les scandales provoqués par les managers. "Quoi qu'il en soit, on a accompli un pas en avant, puisque la Commission européenne reconnaît les abus du football, managers en tête. Tous les regards sont maintenant tournés vers le nouveau commissaire européen au Sport, le Chypriote Androulla Vassiliou. Belet : " La Commission doit maintenant décider ce qu'il va advenir de cette batterie de recommandations. Elle doit émettre des propositions. Le parlement va l'y inciter et, s'il le faut, la mettre sous pression. " par iwan van duren, tom knipping & jan hauspie"Le manque de transparence mène à la criminalité. C'est notre point de vue. (Ludwig Sneyers)" "Le football est rongé par les scandales liés aux managers. (Ivo Belet)"