"Coupez les câbles ! " Posté sur le toit de la tribune, le capo hurle ses directives. Les membres des Green Fanatics s'exécutent et dévoilent un énorme tifo à la gloire du RFC Sart-Lez-Spa, entité de la commune de Jalhay, située entre Spa et Verviers. Puis, le rideau tombe. Les fumigènes verts et noirs s'emparent des lieux. Les " ultras " sartois traversent le nuage de fumée, en nombre et en chanson. " Nous, on est là pour le blason. Eux, ils sont là pour le pognon ", entonnent-ils en coeur, en agitant leurs drapeaux. Un gamin avec un training du Bayern Munich passe devant la scène, incrédule. " Mais ils sont malades ! " La chorégraphie, digne des grands rendez-vous, annonce la couleur. Ce 15 avril, Sart reçoit l'ennemi juré de Ster-Francorchamps. En deuxième provinciale.
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"Coupez les câbles ! " Posté sur le toit de la tribune, le capo hurle ses directives. Les membres des Green Fanatics s'exécutent et dévoilent un énorme tifo à la gloire du RFC Sart-Lez-Spa, entité de la commune de Jalhay, située entre Spa et Verviers. Puis, le rideau tombe. Les fumigènes verts et noirs s'emparent des lieux. Les " ultras " sartois traversent le nuage de fumée, en nombre et en chanson. " Nous, on est là pour le blason. Eux, ils sont là pour le pognon ", entonnent-ils en coeur, en agitant leurs drapeaux. Un gamin avec un training du Bayern Munich passe devant la scène, incrédule. " Mais ils sont malades ! " La chorégraphie, digne des grands rendez-vous, annonce la couleur. Ce 15 avril, Sart reçoit l'ennemi juré de Ster-Francorchamps. En deuxième provinciale. Huppaye, deux mois plus tôt, un échelon en-dessous. Dans cette bourgade du Brabant wallon, le QG des Ultras Mélin 14 se devine facilement. Une épaisse fumée tapisse la rue depuis un garage et indique le chemin à suivre. Sous une voiture surélevée par un pont, une bonne quinzaine de potes savoure la pression d'avant-match. " On va essayer de faire un feu d'artifice ", lance l'un des leurs, provoquant le rire de toute une bande. Pour la plupart actifs dans la réserve du RRC Mélin, les UM14 se savent en terrain conquis malgré les huit kilomètres qui les séparent de leur localité. Le stade huppaytois se trouve juste de l'autre côté de la rue. Une distance jugée suffisante pour sortir le tambour et donner de la voix, déjà. Bienvenue dans l'univers parallèle des ultras villageois. Les champs s'étendent à perte de vue jusqu'à servir de couchette à l'astre solaire, qui termine paisiblement sa journée par sa traditionnelle " golden hour " et sa luminosité captivante. Logée entre un quartier résidentiel et un petit bois, la buvette du KFC Weywertz a fière allure avec ses briques rouges et son énorme baie vitrée qui donne directement sur le terrain. " Les joueurs sont mieux qu'à la maison ", s'écrie, bière en main, le président du club, Roland Gilles. Ce jeudi, les locaux reçoivent La Calamine B à l'occasion d'un match reprogrammé. En pleine semaine, le risque est grand de n'attirer que deux pelés et trois tondus, mais la tribune jaune et noir est remplie. " Nos ultras nous suivent partout. Il n'y a pas un match sans eux, à domicile comme à l'extérieur ", reprend Roland Gilles. " Ils s'identifient très fort au club, qui représente leur village, là où ils sont nés, où ils ont grandi et où ils habitent toujours. On a une forte identité. " Weywertz et ses 1.800 habitants ne constituent toutefois pas l'exception. Professeur au sein de la faculté de Philosophie et Sciences sociales de l'ULB, Jean-Michel De Waele estime que cette tendance à se réengager dans l'hyper local se popularise considérablement. " On perd tous notre lien social, les familles sont toutes éclatées, la globalisation nous angoisse... On préfère donc se retrouver sur son petit terrain, dans sa petite identité. " Se taper dessus à l'occasion des kermesses de villages a toujours été une manière de régler les guerres de clochers. Le foot en est une autre, selon Christian Bromberger, professeur d'ethnologie à l'université de Provence. " On se différencie toujours du voisin le plus proche et on veut en découdre avec lui pour montrer qu'on est supérieur. " À Sart-lez-Spa, les joueurs de Ster-Francorchamps montent sur la pelouse sous les quolibets des Green Fanatics. " Notre équipe ne compte quasiment que des Sartois ", lance Amaury, membre acharné des " GF ". " Eux, ils ont maximum un sterlain, les autres sont des mercenaires. Ça montre bien qu'ils n'ont aucun ancrage local. " Du coup, les Fanatics n'hésitent pas à chambrer leurs voisins, qu'ils accusent d'être surpayés, comme ce jour de novembre 2017 où ils s'en vont taguer le parking du terrain de Ster avant le derby. Une passion et un dévouement que connaît bien Pascal, lui qui n'a pas raté un seul match du KFC Weywertz depuis vingt ans. " Avec 45 de fièvre, il sera là. Sa femme à l'hôpital, il sera encore là ", se marre son acolyte Ralph avant de dévoiler le croque-mitaine jaune qu'il s'est fait tatouer sur l'avant-bras en hommage au KFC. Ça caille, à Gesves. Alors, pour réchauffer l'atmosphère, Florian tripote sa table à klaxons. Un cadeau du garagiste du coin. " Il y a la Cucaracha et d'autres klaxons plus classiques comme ceux que l'on retrouvait dans les 4L ", dit-il, sans blaguer, en ce 1er avril, les yeux rivés sur le match de l'équipe B de la RES Gesvoise. Elle n'attend plus rien de sa saison en quatrième provinciale. Mais à l'est de Namur, dans le pays où " l'eau fait chanter la pierre ", selon la légende, il y a toujours de l'espoir. " Je suis d'ici et je cherchais une activité pour le week-end ", poursuit Florian, pour expliquer son entrée chez les Ultras Gesves. " Au départ, je ne connaissais personne. Je ne suivais pas non plus le foot. Puis, j'y ai pris goût. J'ai même commencé à apprendre les règles... " À chanter, aussi, et à porter les gros pulls noirs du groupe, comme tout le monde. Avec leurs masques inspirés par les Anonymous, les supporters des rouge et bleu sont reconnaissables. À Weywertz, on sort également la panoplie du parfait ultra. Du bonnet jusqu'aux sweats, en passant par les écharpes. Tout le merchandising est prêt, surtout quand il permet de lutter contre les températures négatives. " On a quasiment la même mentalité qu'au Standard ", assure Walter, taquin. " Mais proportionnellement à la taille de la ville, on a plus de supporters. " Abonné depuis des décennies à la T3 de Sclessin, un temps proche du Hell Side, Walter trimballe sa banderole " Weywertz " partout où il passe. " On regarde forcément ce qui se fait ailleurs et on essaye de le reproduire ", dit celui qui est aussi le photographe officiel de la bande. " Une espèce de culture ultra " d'en haut ", celle des clubs de ville, se diffuse " en bas " , dans les villages. C'est normal dans une société qui ponctionne les modèles du centre vers la périphérie ", explique Christian Bromberger, qui a étudié le phénomène à Marseille. C'est justement dans la cité phocéenne que Loïc et les Mélinois partent régulièrement en pèlerinage pour " s'inspirer ". " Il faut constamment s'alimenter sinon on risque de s'endormir ", lâche le capo des UM14, son bonnet des Ultras Inferno vissé sur le crâne. En 2014, il fonde le groupe, avec ses potes, frustrés de devoir se coltiner seulement le haut de la T3. Depuis, s'ils reprennent des mélodies entendues en bord de Meuse, en France ou en Allemagne, ils composent aussi les leurs. Le retourné acrobatique tient plutôt du " Wilmots 2002 " que du " Rivaldo 2001 ", mais il permet à Sart de mener 2-0. Une pluie de gobelets arrose la tribune des Green Fanatics alors que les fumis colorent, encore, l'atmosphère d'un vert pur. L'arbitre de touche, qui vient de dégager les verres en plastique d'un coup de pied, ne parvient presque plus à distinguer le message de la banderole blanche affichée en avant-match par les locaux. " Ster-Francorchamps : l'histoire d'un club qui voudrait le budget du Real Madrid en deuxième provinciale... Ensemble et avec adresse, combattons le football business ", y ont inscrit les Green Fanatics. À l'instar des Sartois, les Ultras Mélinois promeuvent la convivialité de leur club, notamment due à leur proximité avec les joueurs, qui font partie de la même communauté. " On organise parfois des opérations coups de poings quand ça ne va pas sportivement ", précise néanmoins Loïc, jamais avare d'un petit " Bougez vos couilles " quand ses guerriers ne les secouent pas assez à son goût. " Les joueurs réagissent différemment suivant leur caractère. C'est aussi nos potes, donc c'est difficile de leur dire : - Vous craignez ! Mais parfois, on doit les brusquer. " Ce petit microcosme n'existe pas uniquement en interne et les groupes de supporters se créent des petits réseaux. Après avoir chambré son libéro sur ses reflets roux, Ivan confirme la hausse de la popularité des ultras gesvois dans la région. " Les jours de match, les gens nous attendent. Certains joueurs adverses nous ont déjà remerciés d'avoir mis l'ambiance autour du terrain. " Calicots, pétards, drapeaux et autres tifos, les groupes d'ultras paient eux-mêmes le matériel qu'ils utilisent en match. De 5 à 20 euros par semaine, chaque fan cotise en fonction de son attachement et, aussi, du nombre de verres qu'il compte s'offrir dans l'après-midi. Une ardeur qui pousse à donner la priorité à son club de village ? Ralph hésite. Le citoyen de Weywertz a dessiné, en ardoise, le logo du Standard sur le toit de sa maison. " Quand je ne suis pas ici, c'est que je suis à Sclessin. " Un partage des passions qui n'étonne pas Jean-Michel De Waele, pour qui développer plusieurs identités dans différents lieux n'est pas anormal. " Le football marche très bien parce qu'il ne rend pas contradictoire le fait de supporter Houte-si-plou et Chelsea, les probabilités qu'ils se rencontrent étant proches de zéro. " Et puis, il faut dire qu'à ce niveau-là, " il y a tellement peu de contraintes que l'on peut vivre notre passion en toute liberté ", souligne Loïc, le capo mélinois, assis devant Charleroi-Standard, quelques instants après la défaite de Mélin. Quand la " loi football " multiplie les interdictions de stade aux échelons supérieurs, agir au niveau local permet de se " faire plaisir ". Ce qui n'a pas empêché la police d'encadrer le derby contre Jodoigne, il y a deux ans. La saison précédente, il avait suffi de quelques étincelles pour enflammer une partie du terrain. Dans les Cantons de l'Est, les Ultras Weywertz attendent la mi-temps pour dégainer l'artillerie lourde. Feux d'artifices, feux de bengale et pétards illuminent la nuit déjà tombée d'un rouge incandescent. " C'est notre façon à nous de motiver les joueurs ", sourit Ralph, qui avoue que ses hommes poussent davantage la chansonnette dans la buvette qu'en tribunes. Mais si le silence de cathédrale s'impose lors du but victorieux des visiteurs, la pyrotechnie repart de plus belle au terme de la rencontre. Comme si de rien n'était, pour assurer l'essentiel. Sart s'incline aussi sur son terrain. Alors qu'il vient d'inscrire le 2-3, le héros sterlain se met à courir vers le kop sartois en embrassant son fanion. Un affront qui provoque une nouvelle pluie de gobelets et de mots doux de la part des Green Fanatics, rués sur la rambarde. Que de l'amour. " Quand tu vas à Charleroi, tu peux insulter qui tu veux. Les gens d'en face, tu ne les connais pas. Tandis qu'ici, le mec, tu vas peut-être bosser avec lui à l'usine le lendemain. Ça le fait moins ", tempère l'un des trois fondateurs des GF, qui a déjà perdu une mèche de cheveux suite à un craquage de fumi mal négocié. Jusque tard, le concert des vert et noir se poursuit. " Sans l'argent, ils sont perdants ", fredonnent-ils, inlassablement. De toute façon, le football n'est pas le plus important. " On aurait pu suivre une équipe de P1, mais le délire de la P4 est plus fort. Il y a des gars parmi nous qui ne s'intéressent pas du tout au jeu ", martèle Richard, des ultras gesvois, habitué au goût de la défaite puisque l'équipe A du club a terminé la saison sans aucune victoire à son compteur. Peu importe. " Ce n'est pas grave de gagner ou de perdre. Il n'y a pas l'engagement d'un gros match de Champions League, plutôt le plaisir de se retrouver entre potes, de boire des verres, de s'investir, avoir une petite responsabilité et être reconnu pour celle-ci ", synthétise Jean-Michel De Waele. Quitte à ce qu'elle combine parfois supportérisme et tri sélectif. Loïc se marre, en jetant un reste de saucisse, cuite avec le barbecue de fortune des UM14. " La prochaine fois, on craquera moins, ça casse les couilles de tout ramasser. " Des ultras locaux, écolos et cuistots. Il est là, le futur du supportérisme.