Saleté de métier ! Marcello Lippi (62 ans) était le héros de l'Italie il y a quatre ans, le coach champion du monde, le meilleur entraîneur du globe. Aujourd'hui, la Squadra est dans la semoule et au bord de l'élimination. Les Italiens jouent leur peau jeudi contre la Slovaquie. S'ils font un nouveau match nul, comme contre le Paraguay et la Nouvelle-Zélande, c'est peut-être le retour direct. Et week-end à Rome.
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Saleté de métier ! Marcello Lippi (62 ans) était le héros de l'Italie il y a quatre ans, le coach champion du monde, le meilleur entraîneur du globe. Aujourd'hui, la Squadra est dans la semoule et au bord de l'élimination. Les Italiens jouent leur peau jeudi contre la Slovaquie. S'ils font un nouveau match nul, comme contre le Paraguay et la Nouvelle-Zélande, c'est peut-être le retour direct. Et week-end à Rome. Forcément, ça grince des dents. La presse italienne s'énerve et panique. Et lance ses flèches. Vers l'entraîneur, forcément. Chaque jour ou presque, Lippi, comme les autres coaches du Mondial, se prête au jeu des questions. Une obligation protocolaire qui doit gonfler il condottiere (le leader) dans cette période mouvementée. Mais il essaye de ne pas le montrer. Pas trop... Lors de chacun de ses points presse de la semaine écoulée, il a été attaqué, on a essayé de le mettre dans les cordes. Les questions vicieuses, délicates, tendancieuses se sont multipliées. Lippi y a apporté des réponses parfois piquantes, ironiques. Et quelques regards pas trop sympathiques. Mais sans jamais élever la voix. En tout cas, la tension et les divergences de vues entre les journalistes italiens et leur coach sont plus que perceptibles. Nous avons assisté à plusieurs épreuves de l'examen oral perpétuel de Lippi, à partir de la funeste soirée contre le Paraguay jusqu'à la veillée presque funèbre qui a suivi l'affront face à la Nouvelle-Zélande. Marcello Lippi (légèrement irrité et jouant l'innocent) : Quels choix, s'il vous plaît Monsieur ? Si vous permettez, on reviendra là-dessus après le tournoi. C'est trop tôt pour faire ce bilan-là. Vous devez seulement savoir que s'il y avait eu un extraterrestre dans le réservoir italien, je l'aurais certainement emmené. Tous les coaches qui sont ici rêvent d'avoir un footballeur phénoménal. Mais je ne vois pas quel autre joueur italien aurait pu faire à lui seul la différence. Je ne comprends pas non plus pourquoi nous n'arrivons pas à jouer mieux. Ce que nous montrons pour le moment ne correspond pas du tout au talent qu'il y a dans le noyau. Parce que je reste convaincu que je dispose d'une équipe très, très forte. Les anciens, les champions du monde de 2006, ne sont pas cramés, je vous rassure. Je suis toujours persuadé que leur expérience nous est indispensable et que le mélange entre anciens et nouveaux est bien dosé. Sept joueurs de l'équipe de base actuelle n'avaient jamais joué en Coupe du Monde avant de venir ici. C'est ça, pour vous, une équipe trop vieille ? Non. Je vais prendre simplement un exemple : Mauro Camoranesi, ce n'est pas un footballeur avec une personnalité exceptionnelle ? Arrêtez de mettre le doigt un jour sur un secteur de l'équipe, le lendemain sur un autre. Ce n'est pas correct. J'ai cru que je parviendrais à déstabiliser la Nouvelle-Zélande en deuxième mi-temps en lançant toutes mes forces offensives sur la pelouse, je pensais que leur défense s'y perdrait, que leurs joueurs ne trouveraient plus leur position, qu'on leur ferait tourner la tête. J'espérais que Giampaolo Pazzini ou Antonio Di Natale pourrait faire la différence. Mais ça ne s'est pas passé comme dans mes plans. Vous prenez un but malheureux en première mi-temps, et forcément, vous souffrez. Dès que vous êtes mené, vous ne pouvez plus jouer le même jeu que quand c'est toujours 0-0. Vous cherchez à forcer les choses, vous vous énervez et l'équipe se désunit. Quand le ballon ne veut pas rentrer, quand vous n'avez pas la chance de votre côté, vous pouvez finir par perdre vos moyens. C'était encore plus frappant contre la Nouvelle-Zélande que dans le premier match. Et nous avons eu peu de vraies occasions, je le reconnais. Le ballon était la plupart du temps dans le camp adverse, mais finalement, les Néo-Zélandais, qui ne forment quand même pas un top team, ont passé une après-midi plutôt tranquille. Je suis conscient que pour eux, ce match n'a même pas été spécialement compliqué. C'est anormal. Nous arrêtions d'être bons dès que nous nous approchions de leur rectangle. Notre manque de lucidité offensive saute aux yeux. Et nous payons au prix fort notre absence de lucidité défensive dans certains moments. Oh là, là... Vous êtes obligés de remplir des pages et des pages tous les jours, alors vous parlez tactique, tactique et encore tactique ! Mais c'est quoi, une tactique ? Un match commence avec un système, puis on passe à un deuxième, ensuite à un troisième. Un match de foot, ça évolue. Et sachez que je ne suis pas complètement con... Je vous demande juste de faire un peu confiance à un coach qui reste le champion du monde en titre. Je pars du principe qu'il faut gagner ce match pour passer le tour. Un nul serait même peut-être suffisant, mais pour un pays comme le nôtre, se retrouver en huitièmes de finale avec seulement trois points, ça ferait mauvais genre. Même si l'Italie championne du monde en 1982 n'avait aussi fait que trois nuls au premier tour. Mais ne faites pas encore notre procès, s'il vous plaît. Ni le mien, ni celui de mes joueurs. Personne n'a envie de rentrer maintenant à la maison, la bonne volonté dans le groupe et dans le staff est énorme. Je ne suis pas sûr qu'il sera prêt pour le match de jeudi. C'est clair que j'espère pouvoir le lancer mais n'attendez pas non plus qu'un seul joueur nous amène au deuxième tour puis nous fasse gagner le Mondial. Vous savez quand même qu'avec Lionel Messi dans l'équipe, l'Argentine a failli ne pas se qualifier ? Pourtant, c'est le meilleur joueur du monde. Tous les adversaires le connaissent par c£ur mais un seul a réussi à le contrer cette saison : José Mourinho. Il a compris avant la finale de la Ligue des Champions que Messi devait être bloqué collectivement, pas individuellement. Je m'en fous. Vous vous souvenez de Paolo Rossi au Mondial 1982 ? Il n'avait pas touché un ballon au premier tour. Mais Enzo Bearzot l'avait laissé dans l'équipe et Rossi avait explosé pour devenir meilleur buteur. Et il avait transcendé l'équipe. Il est devenu le héros de toute l'Italie après des premiers matches où il n'avait rien montré. Moi aussi, j'espère trouver mon Rossi dans la suite de ce tournoi. (Agacé). Je n'ai pas dit ça ! Je vous dirai à la fin du tournoi qui a été le nouveau Rossi. Paniquer ? Moi ? Vous savez, j'entraîne depuis près de 40 ans et ça fait un paquet d'années que je travaille au plus haut niveau. Je ne veux pas revenir sur mon palmarès, ce n'est pas ce que vous me demandez, mais je rappelle que j'ai gagné des titres en Italie, que j'ai remporté la Ligue des Champions, que j'ai été champion du monde. Alors, paniquer... J'en ai vu d'autres, vous comprenez ? En Ligue des Champions, j'ai arraché des victoires dans les dernières secondes de certains matches, mes équipes sont passées plus d'une fois très près de l'élimination mais se sont quand même qualifiées et sont allées loin. Plus personne n'y croyait mais ça s'est bien terminé. Alors, attendez s'il vous plaît avant d'écrire que l'Italie rate sa Coupe du Monde et panique. Et vous ne vous souvenez pas qu'il y a quatre ans, l'Italie n'était pas dans de très bonnes dispositions non plus en commençant le tournoi ? Le feeling était venu au fil des matches. Ici, l'important n'était pas d'être prêt le 11 juin, mais le 11 juillet. Je n'ai jamais vu une grande équipe commencer une Coupe du Monde à 100 %. C'est dû à des raisons psychologiques et physiques. Si nous avions eu 50 occasions dans notre premier match, je n'aurais pas été déçu mais je me serais inquiété. Le lendemain du match contre le Paraguay, je n'ai lu que des commentaires négatifs dans la presse italienne. Je ne comprends pas vos analyses et votre scepticisme. Il y avait 19 millions de personnes devant leur télé et, si j'ai bien compris, elles ont apprécié notre prestation. Elles, au moins, ont vu qu'il y avait de la qualité dans notre jeu. Et mon premier souhait est de leur donner du plaisir. En Italie, il y a régulièrement un décalage entre ce que pense le public et ce qu'écrivent les journalistes... Après la Nouvelle-Zélande, évidemment, c'est autre chose : les supporters ne peuvent qu'être déçus par ce que nous avons montré. Je m'en fous de ces histoires. Les problèmes de Capello ne sont pas les miens. Je ne suis solidaire de personne. Le soir du match contre le Paraguay, je suis allé inspecter la pelouse une grosse heure avant le coup d'envoi. Il ne devait pas y avoir plus de 10.000 personnes dans le stade mais ça faisait déjà un vacarme infernal, c'était le bordel ! Mais curieusement, ça ne faisait pas plus de bruit pendant le match quand les tribunes étaient remplies avec 70.000 spectateurs. Je soupçonne qu'on diffuse des sons de vuvuzelas dans les haut-parleurs et c'est comme ça que le bruit serait toujours le même. Par Pierre Danvoye, en Afrique du Sud - Photos: Reporters"Je reste convaincu que je dispose d'une équipe très, très forte."