Les sélectionneurs dorment peu pendant un tournoi. Franz Beckenbauer, Champion du monde en 1990 (après l'avoir été en tant que joueur en 1974), analysait images et rapports jusqu'à deux heures du matin. Toutes les nuits. Il n'a dormi d'un sommeil paisible que la nuit précédant la finale : il avait fait son travail.
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Les sélectionneurs dorment peu pendant un tournoi. Franz Beckenbauer, Champion du monde en 1990 (après l'avoir été en tant que joueur en 1974), analysait images et rapports jusqu'à deux heures du matin. Toutes les nuits. Il n'a dormi d'un sommeil paisible que la nuit précédant la finale : il avait fait son travail. Carlos Bilardo, le coach de l'Argentine, victorieuse en 1986 mais battue en 1990, était pire : il analysait la tactique et l'adversaire en compagnie de Diego Maradona jusqu'à trois ou quatre heures. Ils ne parvenaient pas à trouver le sommeil. Joachim Löw avait aussi son rituel. Le sélectionneur allemand est matinal. A six heures trente, il allait à la plage pour se promener ou courir, selon son humeur et ses besoins physiques. Une demi-heure, pas plus. Ensuite, il était à la disposition de l'équipe. Le succès allemand est le fruit de dix ans de travail, pas de cinq semaines, mais l'ambiance détendue du Camp Bahia y a contribué. Les Allemands s'y sont établis, au bord de la plage, loin de l'agitation de Sao Paulo, voire en isolation. Pas d'avions dans les parages, un hôtel neuf, sur une île qu'on ne peut rejoindre qu'en bateau. Séjour en bungalows. Les familles y séjournaient et pouvaient rendre visite aux joueurs, qui partageaient des pavillons. Özil, Khedira, Boateng, Mertesacker, Podolski et Zieler, le gardien réserve, en partageaient un. Des personnes extérieures les ont aperçus sur la plage, main dans la main avec leur amie ou se promenant avec des parents. Parfois, ils avaient des contacts avec la population. Toujours décontractés. En novembre, Marc Wilmots avait dit que c'était possible car les Allemands avaient une tradition. L'expérience des grands tournois. Les Pays-Bas ont opté pour une formule similaire mais dans la mondaine Rio. Les Néerlandais ont été les joueurs les plus en vue sur la plage et en mer. Ils ont atteint les demi-finales. Un tournoi ne doit pas nécessairement ressembler à un camp de travail durant lequel les joueurs partagent leur temps entre l'hôtel, le bus et le terrain d'entraînement. Ne vous y trompez pas, on a travaillé d'arrache-pied à Camp Bahia. Dans la canicule, un choix délibéré. L'Allemagne a en effet disputé ses trois premiers matches dans le Nord, sous un soleil de plomb. Donc, elle s'est entraînée en pleine chaleur pour s'y habituer. Cela a paru néfaste, en huitième de finale, contre l'Algérie, mais la condition physique des joueurs est restée impeccable, d'autant que les derniers matches se sont déroulés sous des températures plus clémentes. A Camp Bahia, Joachim Löw a beaucoup travaillé avec l'analyste Urs Siegenthaler. Durant ce Mondial, nous avons été bombardés de statistiques. L'Allemagne a été un cran plus loin encore. Elle a filmé les matches mais aussi les entraînements pour analyser les images à l'aide d'un outil, SAP Match Insights. Dix minutes d'entraînement fournissent 7 millions de données, analysées par l'ordinateur et fournies à l'entraîneur et aux joueurs grâce à une App spéciale. Cela ne représente que quelques pour cent de gain mais rien n'a été laissé au hasard. La science est une chose, reste à trouver le bon ton pour s'adresser à ses footballeurs. Il y a aussi l'image. Joachim Löw avait là un fameux adversaire. Il travaille à la DFB depuis 2004, d'abord comme adjoint de Jürgen Klinsmann, qu'il a rencontré aux cours d'entraîneur, puis comme sélectionneur. En 2006, les deux hommes ont écrit un conte de fées qui a même donné lieu à un documentaire, du camp en Sardaigne jusqu'à la finale de consolation contre le Portugal. Il s'inspire un peu du poème de Heinrich Heine, Allemagne, un conte d'hiver, tout en en prenant le contre-pied. Heine est issu de l'école romantique, empreinte de tragédie. Le conte de Löw et de Klinsmann se termine mal aussi mais il est empreint d'espoir et de joie. Sur leurs terres, les Allemands ont développé un football offensif, spectaculaire. Le public a adoré et le pays a vécu le tournoi dans l'euphorie. Les drapeaux aux autos, la Fan Fest, les drapeaux à toutes les fenêtres, tout ce qui revient désormais tous les quatre ans est un héritage de cette période. Sous Rudi Völler, le football allemand était ennuyeux, basé sur la course, le combat, avec un numéro dix à l'ancienne et une couverture individuelle ! Löw avait vu en Suisse, à Winterthur, où il entraînait les jeunes, qu'on pouvait jouer autrement. Puis en Autriche et en Turquie. Il a rejoint Klinsmann, formé en Allemagne, en Italie et en Angleterre, muni de ce bagage. Un esprit ouvert. Ce n'est pas pour rien que Klinsi se considère comme un demi-Américain. En 2006, Löw a volé de ses propres ailes. Avec succès mais pas avec la même équipe. Celle de 2010 n'était pas celle de 2006 car une génération en or s'était manifestée, une levée championne d'Europe en 2009. Un peu comme l'Argentine de dimanche, championne olympique en 2008 : le succès ne tombe pas du ciel. Après la débâcle de 2004 et l'élimination rapide de l'EURO, la formation des jeunes a été révisée. On a placé d'autres accents. En plus, les immigrés de la deuxième génération se sont manifestés. Des jeunes au bon bagage technique, empreints d'assurance. Ils ne chantent pas l'hymne national de tout leur coeur - comme Völler, Kahn, Brehme mais, ils ont d'autres talents. Et ils se battent pour leur nouvelle patrie. Je parle d'Özil, de Khedira, de Boateng. Ils sont passés directement de l'EURO 2009 au Mondial sud-africain et ils ont échoué en demi-finales. Comme un des joueurs le disait ici : nous misions sur l'offensive à tout crin, sans contrôle. Löw devait franchir l'étape ultime en 2012. Il a échoué. A cause d'erreurs tactiques selon la presse : il a mal abordé la demi-finale contre l'Italie. Ce jour-là, peut-être s'est-il heurté à un Balotelli trop génial mais c'est typiquement allemand : on ne peut pas profiter de la vie, on fait difficilement des compliments et quand ça foire, on cherche un bouc émissaire. Le coach. Suite : depuis 2013 et un spectaculaire 4-4 contre la Suède, dans un match amical à Berlin, on se demandait s'il ne valait pas mieux que Löw s'en aille. Malgré le meilleur bulletin de tous les sélectionneurs, bien qu'il ait atteint systématiquement les demi-finales. Car Löw... Il ne réussira jamais. De ce point de vue, la presse allemande n'est pas mieux que l'africaine : c'est toujours la faute du sélectionneur. Que lui reproche-t-on ? C'est difficile à cerner, a découvert le magazine DerSpiegel, qui a écouté les propos des collègues qui voulaient la peau de Löw. Leurs arguments ? " Il porte sa montre du mauvais côté. " " Il se teint les cheveux. " " Ah, toujours ces pulls en V... " " Cette voix. Elle ne va pas avec sa silhouette. " " Sa manie de boire des expressos... " " Il est incapable de prendre des décisions. " " Quatre défenseurs centraux, qu'est-ce qui lui prend ? " " Il développe un Angsthasenfußball(un football craintif, ndlr). " " Ce 4-4 contre la Suède ! " " Il s'accroche trop à Klose. " " Il fait trop peu appel à Klose. " " Il n'affiche pas assez ses émotions. " " De loin, il ressemble à un lego. " " Il joue trop comme l'Espagne. " " Il ne joue pas assez comme l'Espagne. " " Il écoute trop Philipp Lahm. " " Il nuit à la réputation de Philipp Lahm. " Comment qualifier ça ? Ils se sont trop vus. Après dix ans de collaboration, le discours de Löw est trop connu. Ici, Löw a dû lutter contre ces préjugés. Contre sa prévisibilité, contre un désir trop fort de changement. Il en apportait mais personne ne le voyait. Il a effectivement entamé ce Mondial avec quatre défenseurs centraux. Comme les Belges. Höwedes, l'arrière gauche, est en fait un défenseur axial. Hummels, à deux reprises le pare-chocs de service, avait autant de chances d'être titularisé, un mois avant le Mondial, que Daniel Van Buyten en Belgique. Idem pour Mertesacker et Boateng. En ce sens, les détracteurs de Löw avaient raison. Mais le coach avait ses raisons. Comme la Belgique, l'Allemagne manque de puissance de feu, à moins de considérer Klose, certes recordman du nombre de buts marqués dans un Mondial, comme un avant de grande envergure, à 36 ans, mais elle regorge de brillants médians, alors même que Reus, blessé, n'était pas de la partie. Mais deux pions cruciaux, Schweinsteiger et Khedira, ont entamé le tournoi avec un sérieux retard physique, à cause de blessures. Löw a donc pensé aligner Lahm dans l'entrejeu défensif. Conséquence : il n'avait plus d'arrière droit offensif. Voyant que le jeu manquait d'élans de l'arrière, il a rectifié le tir après le match contre l'Algérie. En résumé, il a pris une décision, il a reconnu s'être trompé, même s'il avait ses raisons, et il a changé sa tactique dès que les deux médians ont été en état de jouer - bien que Khedira ait souffert tout le tournoi. Löw a reconnu un autre tort. Les phases arrêtées. Il trouve trivial de s'imposer sur un coup franc ou un corner. Il y a deux ans, son adjoint, Hans-Dieter Flick, disait en riant : " Nous n'avons pas trouvé le temps d'exercer ces phases. " Cette fois, ils l'ont pris, avec succès. C'était parfois hilarant, comme quand Müller a fait semblant de trébucher contre les Etats-Unis, mais parfois, ça a porté ses fruits. Hummels a marqué deux buts comme ça, chaque fois sur une passe de Kroos, le régisseur de ces phases. Löw a assoupli ses principes. Il a fallu revoir un troisième aspect. Le Bayern, collectionneur de talents, est le principal fournisseur de l'équipe nationale mais son attaque s'appuie sur deux étrangers, Ribéry et Robben. En plus, l'équipe est entraînée par un Espagnol, fervent de la possession du ballon. L'architecte de Barcelone, un adepte de Cruijff. Le football que développe la Mannschaft est privé des éclairs de génie de Robben, Ribéry ou Messi et ressemble plutôt au jeu de l'autre grand club allemand, le Borussia Dormund. Un football vertical, à partir de la transition. Le nouveau football moderne, qui mène au but en trois ou quatre passes. Comme le dit JürgenKlopp, champion en 2011 et en 2012, il faut tirer au but cinq à six secondes après avoir repris le ballon. Même si Löw apprécie le football soigné de l'Espagne - les collègues ibériques ne pensaient qu'à récupérer le succès de l'Allemagne -, il est plus enclin à suivre la philosophie de Klopp. Un pressing élevé, vertical, rapide. Pas de handball. Selon Löw, si on effectue trois passes latérales, on perd toutes ses chances, l'adversaire ayant eu le temps de s'organiser. Donc, le Camp Bahia a été confronté à une tâche difficile : effacer certains prémices, déprogrammer les joueurs du Bayern après une saison sous Guardiola, gérer les blessures et compenser les lacunes de l'équipe tout en remportant le tournoi. Il y a eu des hauts (le Portugal, le Ghana) et des bas (l'Algérie), des phases arrêtées (la France), du football pétillant (le Portugal, le Brésil, deux équipes mal organisées). En finale, tout a failli dérailler. L'Argentine a mis en évidence les lacunes de l'équipe : elle est fragile dans le dos d'une défense qui joue haut. Pas à droite, où Lahm et Boateng ont été fantastiques, mais à gauche. Comme contre l'Algérie, Neuer a dû effectuer quelques sauvetages kamikazes. Devant, l'Allemagne a difficilement trouvé des brèches. Özil, qui a enfin rejoué dans l'axe, n'a pas opéré de percée. C'est encore une phase arrêtée qui a failli délivrer la Mannschaft mais Höwedes a fouetté le montant. L'Allemagne a quand même gagné le trophée si longtemps convoité. Et Löw peut honorer son contrat, qui court jusqu'en 2016, avec davantage de crédit. La Bundesliga est au top. De beaux stades, une bonne ambiance, du monde, une bonne répartition financière et du suspense, jusqu'à la domination écrasante du Bayern ces deux dernières années, provoquée par une Ligue des Champions qui fausse tout. Les étoiles sont bien payées, comme Thomas Müller, qui a reconnu faire moins de choses spontanées qu'on ne le pense, et qui gagne dix millions par an au Bayern. Las, les étoiles d'aujourd'hui ne limitent plus leur horizon au Bayern ni à l'élite allemande. En ce sens, elles rappellent la génération en or précédente : Völler, Klinsmann, Brehme, Matthaüs, Berthold même. Les champions du monde 1990, champions d'Europe 1996 jouaient surtout en Italie. Özil joue en Angleterre, comme Mertesacker. Avant, Özil était au Real. Khedira y est toujours et Kroos y débarque après ses vacances, comme James Rodriguez. On cite aussi Reus à l'étranger, de même que Draxler. Shkodran Mustafi n'a même jamais évolué en Bundesliga. Il a été formé par Hambourg puis par Everton et enfin à la Sampdoria. Quelque part, c'est logique : ils ne peuvent pas tous jouer au Bayern, mais c'est aussi un enrichissement : cette Allemagne est déjà multiculturelle et elle va profiter d'autres expériences tactiques. Alliez ça à un sélectionneur chevronné et à un énorme talent et l'Allemagne est peut-être partie pour une génération de domination à l'espagnole. Avec des trophées. Alors, Klose, le meilleur buteur de tous les temps en Coupe du Monde avec seize goals, pourra vraiment faire ses adieux. Löw pas encore... ?PAR PETER T'KINT À RIO DE JANEIROSi Löw apprécie le football soigné de l'Espagne, il préfère la philosophie de Klopp. Un pressing élevé, vertical, rapide.