La Venise du Nord a revêtu son habit de brume et la pénombre a déjà éteint les dernières bougies de clarté avant qu'un clocher n'annonce dix-sept heures. L'hiver ne fait pas encore de bruit mais approche, à pas feutrés, des terrains de D1. Le général blanc ignore ce vieux dicton qui affirme qu'à la Sainte-Lucie, le 13 décembre, le jour croît d'un saut de puce.
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La Venise du Nord a revêtu son habit de brume et la pénombre a déjà éteint les dernières bougies de clarté avant qu'un clocher n'annonce dix-sept heures. L'hiver ne fait pas encore de bruit mais approche, à pas feutrés, des terrains de D1. Le général blanc ignore ce vieux dicton qui affirme qu'à la Sainte-Lucie, le 13 décembre, le jour croît d'un saut de puce. Ivan Gvozdenovic a connu lui ses moments de pénombre. Même s'il est parfois critiqué par la presse, l'ancien capitaine de l'Etoile Rouge Belgrade s'est réinstallé dans le 11 de base brugeois, répond entièrement à l'attente de son entraîneur et a attiré le regard de Lens et du Bayern Leverkusen. " J'accepte tous les avis mais il ne faut pas dépasser les bornes ", affirme-t-il. " Or, j'estime que certaines affirmations négatives ne reposent sur rien. Il y a la vérité des chiffres : aucun but encaissé ne résulte d'une erreur de ma part. Zéro, pas un. De plus, Bruges dispose d'une des lignes défensives les plus imperméables de l'élite. C'est quand même le fruit de tout un travail. Les statistiques ne mentent pas et, c'est le principal. Emilio Ferrera est satisfait de mon apport, que ce soit dans le travail au quotidien ou lors des matches. Je ne suis pas un enfant. Je connais mon métier que j'avais déjà pratiqué à un haut niveau avant de venir à Bruges. Certains se basent sur une ou deux mauvaises passes signées contre Tottenham et Besiktas pour me descendre. En fait, j'ai probablement commis l'erreur de tenter de jouer au football. Si j'avais catapulté le ballon dans la tribune, la critique se serait tue. Si mes détracteurs veulent cela, moi, je préfère être plus réfléchi, plus technique, proposer quelque chose d'intéressant pour le jeu d'une équipe, qu'un dégagement les yeux fermés. Il était irréaliste d'inscrire deux défaites à mon seul crédit. C'est toute l'équipe qui n'a pas été au bout de son rêve, pas uniquement moi. Quand je ne joue pas bien, j'admets la critique. Pas quand c'est faux, non fondé et injuste ". Il fait alors référence à un passé plus éloigné, au grand match européen qu'il signa à l'AC Milan. Ce soir-là, il balaya solidement son flanc, servit Andres Mendoza sur un plateau d'argent, etc. " Ce n'était pas du vent mais du concret ", avance-t-il. " Moi, je ne l'ai pas oublié mais il faut croire que ce n'est pas le cas de tout le monde. A la longue, cela use moralement, c'est évident. Je ne suis pas venu à Bruges pour vivre cela. Il y a des choses dont je suis très fier. Je suis revenu de Metz sur des béquilles. A ce moment-là, Bruges était champion. J'étais donc à mille lieues de pouvoir revendiquer une place dans une telle équipe. Je me suis battu durant des mois et j'ai retrouvé des galons de titulaire. J'avais gagné mon combat, j'en suis fier ". Gvozdenovic est arrivé à Bruges en 2003. A l'époque, il a 25 ans, sept sélections en équipe nationale, le statut envié de capitaine de l'Etoile Rouge Belgrade. Bruges a tourné son regard vers lui afin de remplacer Peter Van der Heyden, son excellent back gauche. Pour Gvozdenovic, l'offre est intéressante et il se fixe en Belgique. Trond Sollied l'a suivi et va l'accueillir avec le sourire. Mais il y a tout de suite un hic : Van der Heyden décide de respecter son contrat, ce qui lui permettra douze mois plus tard d'être libre comme l'air. De plus, Gvozdenovic change de culture tactique. En Serbie, l'Etoile Rouge pratique alors une occupation de terrain en 3-5-2 tandis que le Bruges façon Sollied se distingue par son immuable 4-3-3. " Moi, cela ne me posait pas de problème ", estime Gvozdenovic. " A l' Etoile Rouge, j'ai occupé tous les postes situés sur la gauche : défense, couloir, position plus avancée. Même si je me destinais au poste que Van der Heyden anima plus longtemps que prévu, j'ai tout fait pour m'adapter. A mon avis, j'y suis parvenu. Sollied était certainement un excellent entraîneur mais je garde un mauvais souvenir de ma collaboration avec lui. L'homme m'a fortement déçu : je m'attendais à autre chose de sa part ". Le Norvégien s'est pourtant couvert de gloire en D1. La peine de Gvozdenovic est-elle typiquement celle du joueur n'étant pas titulaire à part entière ? Il repousse cette question d'un revers de la main. A ses yeux, c'est surtout en matière de dialogue que le gourou nordique fut déficitaire. " On n'imagine pas cela mais Sollied avait son système de jeu, son équipe de base et le reste ne l'intéressait pas. Quand un joueur était écarté, il n'avait pas droit à un mot. Moi, il m'est arrivé de bien jouer sur la scène européenne avant de passer à la trappe quelques jours plus tard en championnat. Je ne supportais pas ces injustices et les silences du coach. A 25 ou 26 ans, un joueur n'est plus un enfant. Il a le droit d'avoir une explication, un mot, une théorie afin de rectifier le tir si nécessaire. Je me suis adressé à Trond Sollied. Il était content de moi mais m'installait quand même sur le banc. C'était à ne rien y comprendre. Trond Sollied n'a pas toujours été correct avec moi. J'étais ébranlé car je n'avais pas encore vécu cela. Je n'ai jamais renoncé au principal : le travail. Je l'ai fait pour moi. Je suis un professionnel et il faut s'accrocher. A cette époque, j'ai peut-être commis l'erreur d'être impatient. Mais j'attendais un coach qui me dise : -Ivan, sois calme, ne précipite rien. Tu as signé un contrat de quatre ans et nous avons une saison afin de préparer la succession de Peter Van der Heyden. Honnêtement, j'aurais accepté de prendre mon mal en patience. Mais, non, j'étais seul face à cette situation difficile et cela peut coûter cher. J'étais habitué à plus de chaleur autour de moi. En plus de cette impatience, j'ai commis l'erreur de ne pas potasser tout de suite le néerlandais. Là aussi Sollied ne montra pas l'exemple : il prodiguait ses entraînements en anglais. C'est quand même un problème à la longue. A Bruges, je ne parlais qu'anglais et serbo-croate avec mes équipiers venus d'ex-Yougoslavie. En janvier 2005, j'en ai eu assez. Je ne pouvais plus tenir le coup. J'avais besoin de jouer régulièrement. J'étais à la recherche d'une continuité dans le jeu. Quand on est sans cesse promené, on ne trouve pas ses marques. Marc Degryse a exprimé sa satisfaction à mon propos. Pour le directeur technique de Bruges, je ne devais pas quitter le club. J'ai insisté et nous avons trouvé une solution avec Metz où j'ai été prêté en début 2005 ". Gvozdenovic s'installe en équipe Première et répond à l'attente de Jean Fernandez. Il se fond dans ce jeu plus technique qu'en Belgique. Hélas pour lui, il se blesse contre Sochaux, mord sur sa chique afin de jouer trois jours plus tard à Bastia mais paye la note au prix fort à l'entraînement : les ligaments croisés de son genou cèdent. Il n'avait jamais été gravement blessé et c'est la période sombre avec une intervention chirurgicale, de longs mois de revalidation et le retour à Bruges. " J'ai été opéré par les docteurs Martens et Declercq à Anvers ", révèle-t-il. " Ils ont été magnifiques. Je me suis rétabli dans les délais prévus et tout va bien ". Sans cet accident, Metz aurait probablement acquis le gaucher serbe. C'est la traversée du désert alors que Bruges et Jan Ceulemans ne trouvent pas la bonne longueur d'onde. Caje songe au 4-4-2 avant d'en revenir au 4-3-3. Il est trop gentil, il ne pousse pas ses hommes dans leurs derniers retranchements, mise sur sa bonhomie. Cela avait fonctionné à merveille à Westerlo, pas à Bruges où les exigences et le stress sont différents. Malgré cela, Gvozdenovic retrouve ses couleurs, sa place dans le groupe. Ceulemans lui convient mieux que Sollied mais une récolte de points hésitante a raison de Caje. Moment pénible pour le club qui se sépare d'un monument. Il ne reste qu'une poignée de matches et Bruges doit quasiment réaliser un sans faute pour décrocher la troisième timbale, c'est-à-dire un ticket pour la Coupe d'Europe de l'UEFA. Emilio Ferrera se penche sur le malade brugeois. Ce grabataire se relève en peu de temps et obtient le visa pour l'UEFA. Gvozdenovic voir enfin la lumière au bout du tunnel. Cette saison, en raison de la blessure de Michaël Klukowski, l'ancien capitaine de l'Etoile Rouge Belgrade s'est enfin emparé du poste de back gauche. Qu'en sera-t-il quand le Canadien sera rétabli ? Gvozdenovic ne se pose pas la question, marque des points, se concentrer sur ses missions de base : d'abord remplir son rôle défensif derrière KoenDaerden. Emilio Ferrera est totalement différent par rapport à Sollied, accroché à son occupation de terrain, et Ceulemans qui ne se souciait pas trop des adversaires. " Ferrera a réalisé un miracle la saison passée ", dit Gvozdenovic. " Peu de coaches auraient gagné un tel pari. Mais la qualification européenne ne devait rien au hasard. D'ailleurs, il ne laisse absolument rien au hasard. Tactiquement et techniquement, il sort du lot. Ferrera me fait penser à Slavo Muslin que j'ai eu comme coach à l'Etoile Rouge Belgrade. La différence par rapport à Sollied et Ceulemans est importante. Avec Emilio, on sait tout à propos de notre adversaire : style de jeu, points forts, faiblesses. Tout est étudié jusque dans les plus petits détails : coups francs, placement du mur, trafic aérien, animation, etc. Après le coup d'éclat de la saison passée, je trouve que les critiques lui sont vite tombés dessus. Or, comme tout le monde, il a aussi besoin de temps pour développer son football. Ferrera n'est pas du tout un entraîneur défensif, au contraire. Il ne m'a jamais interdit de mettre le nez à la fenêtre. Mais il faut le faire au bon moment. Dans le football moderne, tout part de derrière : il est essentiel de bien s'organiser, de ne pas prendre de but. A partir de là, on peut compter aussi sur les attaquants et les médians pour marquer des buts et empocher les trois points. Quand on dispose d'un Bosko Balaban, cela compte. Ferrera est vraiment un fin stratège. Il m'explique parfaitement ce qu'il attend de moi. C'est un passionné et un compétiteur ". Gvozdenovic se sent dans son assiette aux côtés du technicien bruxellois. Son contrat se termine en fin de saison. Quel sera son avenir ? Le joueur ne se fait pas trop de soucis : " On verra bien. Ça peut bouger dans tous les sens que ce soit au mercato ou en fin de saison. Partir ou rester : toutes les options sont ouvertes pour moi ". PIERRE BILIC