Le spectacle reste toujours aussi magique et fascinant, même pour les touristes qui connaissent Copenhague comme leur poche. Ici, les colonnes de cyclistes s'étendent à perte de vue, et il y en a pour tous les goûts, avec tous les modèles de cycles possibles et imaginables.
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Le spectacle reste toujours aussi magique et fascinant, même pour les touristes qui connaissent Copenhague comme leur poche. Ici, les colonnes de cyclistes s'étendent à perte de vue, et il y en a pour tous les goûts, avec tous les modèles de cycles possibles et imaginables. Le fameux Pont de la Reine Louise est probablement le meilleur endroit pour admirer ce show permanent. Dès que le feu du carrefour passe au rouge, une longue file se forme sur la piste cyclable. Aux heures de pointe, il arrive que des cyclistes doivent attendre trois passages successifs rouge / vert pour avoir enfin l'accès dégagé. Ils traversent ensuite le pont en peloton, tandis qu'un marquoir indique leur nombre quotidien. On y revient sur le coup de 21 heures et on apprend que 15.738 vélos sont déjà passés depuis le début de la journée, en tenant compte d'une seule direction. Au moment où on termine de noter ce total, il est déjà évidemment bien dépassé. La plus grande course du monde qui visite la capitale mondiale du cyclisme: ASO, l'organisateur du Tour de France, ne pouvait pas faire mieux. Le mariage sera célébré le premier jour du mois de juillet. On sait déjà que ce sera féerique et ça suffira peut-être à faire oublier que ce déménagement de la caravane sera un cauchemar logistique pour les équipes. Sans compter qu'au niveau des émissions de CO2, ça risque de faire parler. "Pour nous, le Tour à Copenhague est une belle façon de montrer que le cyclisme récréatif peut rencontrer le cyclisme professionnel", détaille Sophie Hæstorp Andersen, élue maire sociale-démocrate de la capitale en fin d'année dernière. "Nous voulons inciter le monde entier à prendre le vélo plutôt que la voiture." Faire du vélo à Copenhague, c'est tout simplement un mode de vie, une seconde nature. "Dans beaucoup de cas, c'est la façon la plus rapide de se déplacer dans la ville", poursuit-elle. "Grâce aux investissements consentis dans les infrastructures. Depuis dix ans, ça représente plus de cent millions d'euros. Dès qu'on se penche sur un projet de développement dans Copenhague, on a le réflexe de penser en priorité aux cyclistes. Nous avons des ponts pour cyclistes qui permettent de traverser le port. Et aussi beaucoup de voies réservées aux vélos. Nous avons investi dans des aménagements spécifiques autour des écoles et dans des pistes cyclables plus larges pour les gens plus âgés. Avec les communes voisines, nous avons réalisé des espèces d'autoroutes pour cyclistes, pour ceux qui font dix, quinze ou vingt kilomètres pour aller à l'école ou au boulot. Il y a aussi de plus en plus de gens qui investissent dans des vélos électriques pour pouvoir couvrir des distances plus longues." Tout est vrai dans ce que la cheffe de Copenhague raconte! Tout au long des treize kilomètres du prologue du Tour, il n'y a pas un seul mètre dépourvu de piste cyclable. Pas un endroit où un cycliste ne se sentirait pas en sécurité. C'est pourtant un parcours qui, à l'exception du passage près de la citadelle et près de la Petite Sirène, emprunte des grands boulevards, où le trafic routier est digne d'une capitale. À certains carrefours, on voit des poteaux auxquels les cyclistes peuvent se tenir quand ils sont à l'arrêt devant un feu rouge, et à quelques centimètres du sol, il y a une autre barre sur laquelle ils peuvent poser le pied. La maire, évidemment, suit le mouvement et montre l'exemple. "J'ai trois vélos. Un modèle de ville que j'utilise pour me déplacer dans le centre, un autre pour de plus longues distances et un vélo de course quand je pédale pour mon plaisir. En 2011, je suis allée jusqu'à Paris: 1.200 kilomètres en une semaine. Le but était de récolter des fonds pour la lutte contre le cancer." On a rendez-vous avec Alex Pedersen à quelques mètres de la ligne d'arrivée du prologue. Il nous raconte tous les obstacles rencontrés pour amener le départ du Tour de France dans cette ville. "Les premières tentatives pour attirer le Tour remontent à 1997, un an après la seule victoire danoise de l'histoire, avec Bjarne Riis. "Les mêmes personnes ont à nouveau tenté leur chance vers 2003 ou 2004. Mais les deux fois, ASO a répondu que le Danemark était trop loin de la France et que c'était impossible d'un point de vue logistique. En 2012, j'ai remis le couvert avec Joachim Andersen." Pedersen et Andersen sont des amis d'enfance. Ils étaient affiliés dans le même club, à Herning. Un club qui était aussi celui de Riis. Et le père du vainqueur du Tour y était leur entraîneur. Pedersen est devenu champion du monde de contre-la-montre par équipes chez les Juniors en 1983. Il est passé professionnel et a roulé pour l'équipe française RMO de Bernard Vallet et la formation espagnole ONCE de Manolo Saiz. Mais des soucis de rythme cardiaque et d'autres problèmes de santé l'ont convaincu de mettre fin à son contrat pro. Il a juste fait un retour chez les amateurs pour devenir champion du monde en Sicile en 1994. Andersen, lui, n'est jamais arrivé dans le peloton professionnel. Il est aujourd'hui directeur financier d'une usine qui fabrique des vêtements à Vejle. C'est de là que s'élancera la troisième étape du Tour. Cette région est surnommée le royaume des cyclistes, en raison des collines omniprésentes. "En 2012, on a réussi à amener le Tour d'Italie à Herning", raconte Pedersen. "Les autorités locales nous avaient demandé d'imaginer quelque chose de fort pour fêter le centième anniversaire de notre ville en 2013. Avant ça, on avait déjà organisé un criterium à Herning. Quelques champions avaient fait le déplacement, notamment CarlosSastre et Alberto Contador. On a alors eu l'idée d'organiser un départ d'étape du Giro. On a su convaincre les organisateurs, mais ce n'était faisable qu'en 2012, pas l'année suivante. Pour le maire, ce n'était pas un souci. Après ça, on a commencé à penser au Tour de France. On avait eu le maillot rose, pourquoi ne pas viser le jaune? On a donc contacté Christian Prudhomme." Pedersen et Andersen ont tenté de chauffer le patron du Tour pour un Grand Départ à Herning. "Après un an, il est revenu vers nous et nous a dit que si le Tour de France venait au Danemark, Copenhague était la seule option. Il était venu dans cette ville pour les championnats du monde en 2011, quand Mark Cavendish avait gagné, et il était tombé sous le charme de la culture cycliste qu'il y a ici." La réponse de Prudhomme n'était guère encourageante. Elle était bourrée de conditionnels. "Si ceci, si cela... Je pense que le mot si, il l'a prononcé au moins 1.723 fois..." Il a imposé des exigences pratiques à Pedersen et Andersen. "Il voulait un départ le samedi, ensuite un vol de trois quarts d'heure maximum pour regagner la France, et être au pied des Alpes une semaine plus tard. Quand on a quitté son bureau, on a compris pourquoi ça n'avait jamais marché auparavant." Mais changement de ton quelques jours plus tard après un coup de fil passé à NikolaiAndersen, frère de Joachim. "On avait imaginé de terminer l'incursion du Tour au Danemark à Sønderborg, une ville suffisamment importante, proche de la frontière allemande et donc plus proche de la France. Il y a un aéroport à cinq kilomètres. Nikolai travaillait à l'OTAN et on lui a demandé quelle distance il était possible de parcourir en avion en trois quarts d'heure... avec un vent favorable." Nikolai Andersen a trouvé trois solutions: Liège, Cologne/Bonn et un aéroport militaire situé entre ces deux villes. Pedersen et Andersen ont aussi imaginé une alternative avec un ferry de nuit qui serait parti d'Esbjerg, sur la côte ouest du Danemark, pour aller à Calais. "Pour chacune de ces options, on a détaillé un programme d'étapes en France qui permettait d'attaquer les Alpes une semaine plus tard. Et on a recontacté Christian Prudhomme." Pour le grand patron, il fallait encore une devise pour vendre le départ à l'étranger aux Français. Ce qui a finalement fait la différence, c'est l'assist que Prudhomme leur avait lui-même fait quand il avait loué la culture cycliste du pays. " Amener la plus grande course du monde dans la première ville cycliste du monde, ça nous semblait inévitable." Deux ans et demi plus tard, fin 2014, plus grand-chose ne paraissait en mesure de contrarier l'organisation du Grand Départ au Danemark. Il restait à convaincre le politique. "Le maire de Copenhague et le Premier ministre de l'époque se sont montrés réceptifs dès notre première rencontre." Une option consistait à lancer le Tour au Danemark, pour passer ensuite en Suède. Mais le maire a insisté pour que cette première partie de la course ne visite pas d'autre pays que le sien. "Pour lui, c'était le Danemark et personne d'autre. De Copenhague jusqu'à Sønderborg, puis direction la France." Pedersen et Andersen ont alors repris leurs cartes et crayons. Comment montrer au monde entier le plus grand nombre possible de pépites du territoire danois? "Très vite, on a pensé à Roskilde, pour ses bateaux de vikings, son festival et sa cathédrale. L'idée était de finir l'étape à Odense, la ville natale de l'écrivain Hans Christian Andersen. Mais Prudhomme voulait une arrivée près du Pont du Grand Belt. Il nous a expliqué pourquoi: Vous n'avez pas de Tourmalet, pas d'Alpe d'Huez, mais vous avez du vent. Alors, il faut essayer de faire du vent un acteur de la course. Il a fait allusion à la fameuse étape avec les bordures en 2015 aux Pays-Bas. Ce jour-là, Nairo Quintana avait perdu une minute et demie. Pour finir à Paris avec une minute et douze secondes de retard sur Chris Froome. Donc, pour des raisons purement sportives, Odense a été remplacée par Nyborg." Après avoir dessiné toutes les étapes, avec un passage par Christiansfeld, une ville reprise au patrimoine mondial de l'UNESCO, la nouvelle tant attendue est tombée en février 2019. Le départ le plus septentrional de l'histoire du Tour de France devenait officiel. Grand Départ prévu le 2 juillet 2021, mais le Covid a tout décalé d'un an. L'EURO 2020 avait été reporté d'un an, et le départ du Tour avancé d'une semaine pour ne pas être en concurrence avec les Jeux Olympiques. Il n'était pas pensable de faire cohabiter le Grand Départ et des matches de l'EURO programmés à Copenhague. Et puis, vu les restrictions sanitaires, la fête n'aurait pas pu être complète. Ce report d'un an a aussi bien arrangé ASO. Le Tour 2021 est resté sur le territoire français, avec le départ à Brest, et c'était beaucoup mieux vu la pandémie. Dans les rues de Copenhague, à une quarantaine de jours du Grand Départ, peu de signes indiquent que la fête est pour bientôt. Le long du parcours du prologue, il n'y a que le marquoir qui fait le décompte et le logo du Tour sur les poubelles jaunes dans la zone d'arrivée. Dans les vitrines, on ne trouve rien qui fasse allusion à l'événement. Sauf à la boutique officielle, où il y a pas mal de passage. Par contre, de nombreux citoyens de la capitale sont bien au courant de la venue du Tour de France. "Même notre reine y a fait allusion dans son discours du Nouvel An", nous dit un habitant. "Un spot publicitaire royal pour le Tour de France, quoi de plus normal? La reine a épousé un Français..." La population dans son ensemble est enthousiaste et fière d'accueillir la plus grande course cycliste du monde. Même si tout le monde n'a pas encore tout compris sur le déroulement de la première étape. "Pourquoi seulement treize kilomètres? La première étape est toujours si courte?" Ou encore ceci: "C'est quoi un contre-la-montre? Donc, ils ne vont pas tous rouler ensemble?" À l'hôtel de ville, on n'a pas trop envie de faire de pronostics sur le nombre de spectateurs qui borderont les routes du prologue. Parce qu'on n'a pas non plus envie d'être trop optimiste. Le secrétariat national du Tour de France, par la voix de Kristian Hedegaard Jensen, évoque "quelques centaines de milliers de personnes sur les trois jours." Et il ajoute: "À de nombreux endroits, il y aura autant d'ambiance que dans l'ascension de l'Alpe d'Huez." Dans un rapport rédigé avant l'attribution du Grand Départ au Danemark, il était question de 930.000 spectateurs, mais le comptage était un peu biaisé parce que celui qui assistait à deux ou trois étapes était comptabilisé deux ou trois fois. Lors du championnat du monde professionnel masculin en 2011, on avait estimé l'affluence entre 250 et 300.000 personnes. Eux, en tout cas, seront à coup sûr au rendez-vous: Alberte (huit ans), Frederik (cinq ans) et Viktor (six mois). Ce sont les enfants de Michael Mørkøv (37 ans), le sprinteur de Quick Step Alpha Vinyl. Après avoir vécu en Belgique (quand il était Junior), au Luxembourg et en Italie, il est rentré à Copenhague il y a cinq ans. Il habite avec sa petite famille à cinq kilomètres du centre-ville. "Les deux aînés sont au courant que le Tour vient ici, mais ils sont évidemment trop jeunes pour comprendre ce que cette course représente vraiment. Quand ils me voient rouler, que ce soit au championnat du Danemark ou au Tour de France, ils ressentent la même fierté. Ce qui est particulier pour moi, c'est que la présentation des équipes se fera au Tivoli, le grand parc d'attraction où je vais une ou deux fois par an, pour des événements toujours particuliers, avec ma famille. Être présenté là-bas pour le départ du Tour... Toute ma famille s'en souviendra longtemps." Depuis qu'il a commencé à rouler, en 1996, il entend que son pays essaie d'attirer le Tour de France. "Je pensais que pour des raisons de logistique, ce serait impossible. Donc, j'ai été surpris quand j'ai entendu que ça allait quand même se faire. Je m'attends à ce qu'il y ait vraiment beaucoup de monde. Tous les Danois, même ceux qui n'ont pas un lien particulier avec le cyclisme, sont curieux et savent que ce sera probablement leur seule occasion de voir cette course. Les Mondiaux ici, c'était déjà très beau, mais le Tour, c'est encore un autre niveau. Beaucoup de gens ne savent pas ce que représente le maillot arc-en-ciel mais pratiquement tout le monde connaît le maillot jaune. J'ai de la chance de pouvoir participer à ce moment historique en étant encore dans le peloton. Si ça avait été programmé dans trois ou quatre ans, je n'aurais peut-être plus été pro ou je n'aurais peut-être pas été sélectionné." Mørkøv a commencé sa carrière dans la foulée de la victoire de Bjarne Riis au Tour. Mais ce champion olympique en course par équipes reconnaît que les Six Jours de Copenhague l'ont plus inspiré que le triomphe de Riis. "Maintenant, c'est clair que de nombreux coureurs danois actuels ont été inspirés par ce Tour 1996. On constatera peut-être le même phénomène d'ici une vingtaine d'années en Slovénie." Porteur pendant six jours du maillot à pois lors de son premier Tour de France, en 2012, il est convaincu que le Grand Départ de cette année fera office de boost pour le cyclisme danois, qui a déjà délégué un nombre record de participants (onze) lors de la dernière édition. "Je vois que cette année, beaucoup de Danois s'intéressent plus qu'avant au cyclisme. Beaucoup d'enfants vont découvrir le Tour de France sur nos routes et j'espère qu'ils rêveront plus tard d'y participer. Pour moi, ça doit être le premier objectif de la venue de la course chez nous." Les architectes du prochain Grand Départ sont bien d'accord. "On a eu une idée complètement folle il y a dix ans", conclut Alex Pedersen. "Mais chaque fois qu'on voit des gosses avec un maillot jaune sur une piste cyclable, on est déjà contents de notre effet."