Vous êtes sans doute nombreux à connaître cette envie incontrôlable de piocher dans une boîte de pralines ou un sachet de chips, tout en sachant que ce n'est pas bon pour la ligne et que vous vous sentirez coupable ensuite. Vous essayez de résister avant de céder à ce doux péché. Beaucoup d'amateurs de cyclisme ont éprouvé le même sentiment pendant le Tour 2017, en écoutant le podcast The Stages de Lance Armstrong. Il a commenté chaque étape avec autant d'expertise que d'empathie, d'humour, d'autodérision et de jurons. Même si chaque f*ck lui a coûté un dollar car chaque fois, Max, son fils de huit ans, l'a rappelé à l'ordre, ravi d'avoir un peu plus d'argent de poche.
...

Vous êtes sans doute nombreux à connaître cette envie incontrôlable de piocher dans une boîte de pralines ou un sachet de chips, tout en sachant que ce n'est pas bon pour la ligne et que vous vous sentirez coupable ensuite. Vous essayez de résister avant de céder à ce doux péché. Beaucoup d'amateurs de cyclisme ont éprouvé le même sentiment pendant le Tour 2017, en écoutant le podcast The Stages de Lance Armstrong. Il a commenté chaque étape avec autant d'expertise que d'empathie, d'humour, d'autodérision et de jurons. Même si chaque f*ck lui a coûté un dollar car chaque fois, Max, son fils de huit ans, l'a rappelé à l'ordre, ravi d'avoir un peu plus d'argent de poche. Armstrong n'a pas mâché ses mots au moment de donner son opinion sur ChrisFroome et Cie. Il a même qualifié le Tour de " putain commerciale ". Mais avec un tel naturel que même les NeverLancers, ceux qui le considèrent comme le plus grand parrain du peloton, se sont intéressés à ses anecdotes significatives et amusantes sur le présent et le passé. " Je veux le détester mais je l'aime " a été la réaction la plus fréquente des quelque 300.000 personnes qui l'ont écouté, dans le monde entier, jusqu'au Cambodge. Même pour les participants au Tour, comme Jens Keukeleire, c'était une demi-heure de pur plaisir le soir. Le podcast a été enregistré tous les jours dans le jardin de la villa d'Armstrong, à Austin, dans un de ses magasins de cycles Mellow Johnny's -avec un public enthousiaste en direct- ou dans sa résidence d'Aspen, la mondaine station de ski des Rocheuses. C'est là que le dieu déchu passe la plus grande partie de l'été avec sa compagne Anna Hansen et ses cinq enfants. Dans cette villa, pour laquelle il a déboursé neuf millions de dollars en 2009, ses enfants ne lui laissent pas un instant de répit. En plus, voisins et amis vont et viennent. Même des cyclistes belges en voyage aux States, comme l'a raconté Armstrong dans un de ses podcasts. Ça ressemble à une existence idyllique. En réalité, elle repose sur des fondations fragiles. Cet univers peut s'effondrer dans quelques mois, lui être arraché. Comme le Boss lui-même a détruit la carrière et la vie de personnes qui voulaient dévoiler la vérité à son sujet. En mai, en effet, le procès longtemps attendu est à l'agenda de la federal court de Washington. L'enjeu : déterminer s'il a effectivement nui à US Postal, le sponsor de son ancienne équipe, en se dopant. En quittant le tribunal, Armstrong devra peut-être rembourser quelque 82 millions d'euros à la poste américaine et à son ancien coéquipier Floyd Landis, qui l'a trahi. Or, il a déjà dû verser 30 millions d'euros pour les frais de justice et diverses indemnités tout en ayant perdu 63 millions en sponsoring. L'Américain puise encore de confortables revenus de son portefeuille d'investissements, de ses deux magasins Mellow Johnny's et des plantureux honoraires versés par les Wouter Vandenhaute de ce monde mais un verdict négatif du tribunal peut lui coûter une grosse partie de sa fortune. Cette épée de Damoclès l'inquiète. Il paraît que l'ancien coureur était particulièrement abattu, en février, par la décision d'un juge de porter l'affaire au tribunal mais qu'il n'y pense quand même pas tous les jours. Parce qu'il est convaincu de gagner, comme il vient de le dire dans un podcast de son ami blogueur Aubrey Marcus. Le Texan s'est plongé dans l'affaire avec la même maniaquerie que quand il préparait le Tour. " Je ne suis pas avocat mais désormais, je connais bien les lois. Et elles sont de mon côté. Peu importe que j'aie été un bon gars ou un mauvais. La seule chose qui compte, c'est le dommage qu'aurait subi US Postal. Or, il est inexistant. Je suis prêt à me battre mais même si je perds et que je dois vendre mes maisons, ça ne représentera rien par rapport au décès d'un enfant au stade terminal. J'ai convenu avec ma famille et moi-même que nous nous adapterions, sans pleurnicher. " Il a complètement changé de perspective depuis l'automne 2012, quand l'USADA, l'agence américaine antidopage, l'a cloué au pilori. Le 18 janvier 2013, il avouait, en direct, dans l'émission d'Oprah Winfrey, s'être dopé. Durant cette interview, accordée sans manifester la moindre émotion, il ne semblait pas avoir de regrets, simplement parce qu'il n'en éprouvait pas. Il n'était animé que par la colère. Il était amer parce que la direction de sa Livestrong Foundation, qui avait récolté 425 millions d'euros au profit de la lutte contre le cancer, avec LA comme figure de proue, l'avait écarté sans pitié, alors qu'il espérait continuer à s'en occuper au terme de sa carrière sportive. Fâché parce que tant d'amis et de collègues lui avaient subitement tourné le dos. Fâché parce qu'il trouvait qu'il avait catapulté la popularité et le business du cyclisme à un niveau jamais atteint et qu'on le punissait injustement. Scandalisé parce que ceux qui encensaient ses méthodes extrêmes d'entraînement n'attribuaient plus ses succès qu'au dopage. Alors " qu'il n'avait rien fait d'autre que ses collègues ", ce qui était vrai, en matière de dopage. Accablé parce que sa suspension à vie allait l'empêcher de disputer la moindre course à pied, le moindre triathlon. Une perspective horrible pour une bête de compétition pur-sang, qui rêvait de courir l'Ironman au terme de sa carrière cycliste. Une fois qu'il n'a plus eu d'objectif pour lequel s'entraîner, la colère a fait place à une infinie tristesse. Très sérieusement, Armstrong a envisagé de prendre le nom de famille d'Anna, Hansen, las des insultes. Alors qu'il fonçait à travers la vie à 160 à l'heure, il est retombé à 10 à l'heure. Marchant sur le green de golf, buvant une bière au bar ou recroquevillé en position foetale dans son lit, montrant à Anna et aux enfants que plus rien ne serait normal. Puis, l'Américain a réalisé qu'il devait se trouver un but. Sortir de son lit et se réconcilier avec son passé douteux. La colère et l'amertume se sont progressivement muées en deuil, en honte sur ce qu'il avait fait aux gens, selon ses propres dires. Sans grand espoir de pardon, Armstrong a donc entamé une tournée " I'm sorry ". Il s'est fait à l'idée de devoir demander pardon toute sa vie. Aux gens qui l'avaient soutenu jusqu'à la fin et qu'il avait trompés mais surtout aux personnes qu'il avait menacées parce qu'elle avaient osé ne plus croire en lui et le dire tout haut. Armstrong a ainsi pris contact avec Emma O'Reilly, l'ancienne soigneuse d'US Postal qu'il avait traitée de putain et d'alcoolique, avec Filippo Simeoni et Christophe Bassons, des coureurs dont il avait gâché la carrière. Ils ont accepté les excuses, d'autres pas. Comme Greg LeMond, qui a perdu des millions quand Armstrong a abusé de son pouvoir pour faire rompre ses contrats avec Trek, ou son ancien coéquipier Frankie Andreu et sa femme Betsy, qui avaient témoigné qu'en 1996, sur son lit d'hôpital, il avait reconnu s'être dopé, ce qui leur avait coûté leur job. " Je sais pourquoi il demande pardon maintenant : c'est à cause du procès qui s'annonce mais il refuse de payer la moindre indemnité ", raconte Betsy Andreu, qui reproche toujours à Armstrong sa froide excuse -il était un enfant de son temps. Le Texan le proclame toujours. Dans le podcast d'Aubrey Marcus comme dans une interview du Washington Post, il raconte que ce n'est pas lui qui a mis sur pied la plus grande fraude de tous les temps en sport, contrairement à ce qu'a conclu le patron de l'USADA, Travis Tygart, en 2012. Qu'il n'a pas forcé de jeunes coureurs à " ingérer des substances mortelles. Qu'il suffit de chercher dix minutes sur Google pour comprendre que tout le monde faisait la même chose. Que le dopage était malheureusement une procédure standard ". Une chose à laquelle Armstrong ne voulait pas se laisser aller mais " qui était nécessaire pour lutter pour les prix. " Quand quelqu'un le traite de dopé, même pendant ses podcasts si populaires, il n'éprouve plus de " souci excessif ". Selon ses propres dires, le Texan a fait son mea culpa, comme l'a réalisé Wouter Vandenhaute durant un entretien personnel. Il a tiré des leçons du passé et regrette ses fautes. Pas le dopage en lui-même mais la manière abominable dont il a traité les gens. Armstrong affirme s'être défait du parrain maffieux avide de pouvoir, de contrôle et d'argent. " C'est heureux car si ce personnage avait vécu ce qui m'est arrivé ces cinq dernières années - la fonte de ma réputation, de mon empire, de mon cercle d'amis -, il serait devenu fou ", raconte l'ancien coureur dans le podcast d'Aubrey Marcus. " Maintenant, je suis zen. J'ai le cuir plus épais. " Au terme d'un long voyage qui a débuté en octobre 1996 quand on a diagnostiqué un cancer des testicules. Il a surmonté la peur de mourir puis a gagné sept fois le Tour, il a raccroché, effectué son come-back puis a constaté que son réacteur perdait en puissance. " Mais toutes ces choses n'ont pas été plus dures que les cinq dernières années de ma vie. Elles m'ont quand même préparé, à leur façon étrange, à ce meltdown total ", raconte Armstrong, qui est même convaincu que cette chute était nécessaire à sa vie, comme il l'a confié à Outside Magazine. " La sanction n'était pas pas honnête mais je ne pense pas que je la changerais, même si je me suis senti terriblement f*cked up. Au fond, ils m'ont même rendu service. Je suis devenu un meilleur conjoint, un meilleur père, un meilleur ami. Surtout, j'ai découvert ce qu'est le véritable amour, qui sont mes vrais amis - pas ceux qui n'étaient là que pour le champagne et les projecteurs -. Combien de gens peuvent en dire autant ? Cette surprise positive surpasse tout le négatif. " Armstrong comprend maintenant : " Être célèbre, gagner le Tour sept fois, avoir une relation avec une star du rock (Sheryl Crow, ndlr), c'était fun mais faux. Je suis plus fort et plus heureux maintenant. Je suis moi-même. Je n'échangerais ce sentiment pour rien au monde. Je ne dois travailler pour personne, mes enfants sont sains et heureux, ma partenaire est fantastique... " One big happy family, qui n'a pas toujours été aussi heureuse. Le Texan a dû lui expliquer comment il était devenu le pire paria du sport. A ses jumelles de quinze ans Isabelle et Grace, à son fils de 17 ans Luke, ainsi qu'à Olivia en Max, six et huit ans, trop jeunes pour avoir pris conscience de la chute d'Icare. Ce fut pénible. Luke s'est battu à coups de poings, à l'école, pour défendre son père, et quand Anne a raconté à Max que son père avait été un des plus grands coureurs du monde, il lui a répondu : " Oui mais il a triché... " Armstrong a donc effectué une thérapie de deux ans avec sa famille. L'objectif : une transparence totale. " Nous en parlerons encore longtemps, en toute franchise, car je ne peux pas m'en tirer en disant à un gamin de huit ans que tout le monde faisait la même chose à l'époque. " Le Boss est parti en quête de nouvelles occupations et de défis compatibles avec sa nouvelle philosophie. En 2016, il a ainsi fondé la WEDU (prononcez We do) Sport Company. Il s'agit de créer une communauté d'adeptes des sports d'endurance pour organiser des événements sportifs, comme les randonnées à vélo ou en VTT Aspen 50 ou Texas 100 - dont le coureur suspendu a pu prendre le départ. Histoire de remplir sa bourse, il a posté sur Facebook une séquence de lui-même en homme-sandwich pour faire la promotion des gadgets de vélo de WEDU. Toujours dans le cadre de WEDU, l'Américain a lancé un podcast en juin 2016, un an avant les Stages : The Forward. C'était un premier pas prudent, pour voir si le printemps s'annonçait, après un hiver glacial de trois ans et demi. Une nouvelle expérience car avant, c'étaient les journalistes (et les enquêteurs) qui posaient les questions. Il a interrogé les personnalités les plus diverses de la politique, du show-biz, de la musique, du sport, abordant tous les thèmes sauf le cyclisme. Les entretiens étaient conviviaux et philosophiques. Le fil rouge : comment ses invités avaient trouvé une nouvelle identité dans le courant de leur vie et de leur carrière, malgré les coups durs, en regardant toujours en avant. Forward. " Toute ma vie est placée sous ce signe ", explique Armstrong à Aubrey Marcus. " Je ne vais qu'en avant et plus jamais dans une mauvaise direction. Depuis janvier 2013, je suis en voyage. J'apprends. J'adore ça. Je ne me plains plus de ce que j'ai perdu. Je ne me tracasse pas. Je m'occupe d'Anna (qu'il a épousée en mai 2017 après dix ans de vie commune, ndlr), de mes enfants et de leur bien-être. " Il continue de s'occuper de patients souffrant du cancer, bien que la Livestrong Foundation ait coupé les ponts. Chaque semaine, en plus de ses podcasts, de ses séances de thérapie et de ses entraînements et stages sportifs, il visite et soutient des malades. Loin des feux de la rampe, ce qui lui permet, dit-il, de mieux savourer ces moments. " Je reçois moins de demandes, aussi, ce qui me permet de les honorer. " Il a raconté ça pendant quinze ans, en tant que survivant du cancer. D'un coup, on a refermé ce livre comme celui de sa carrière. Pour tourner une nouvelle page, il a créé ses podcasts. " Car un homme sans plate-forme est un homme perdu. Pour la première fois depuis des années, j'en ai une nouvelle sur laquelle je peux tout dire, être moi-même et être mon propre patron. " Comme le Boss l'a toujours fait, en contrôlant tout. Même s'il doit réécrire son texte, en y ajoutant des remords -réels ? En montrant que l'homme normal en lui est bien plus riche que celui qui a trompé des millions de Lance-believers. Il n'a plus d'écran surdimensionné, pas plus qu'il n'est un homme brisé, qui s'apitoie sur son sort. Ses amis le décrivent comme un homme plus sage, plus gris, plus humble, qui reconstruit sa vie et même sa condition physique. Même si les incrédules le trouveront aussi faux que toutes ces fois où LA a clamé qu'il était clean, que ce n'est qu'une nouvelle façon pour ce trompeur professionnel de manipuler son monde et que pour avoir l'absolution, il ne pourra se contenter de dire sorry. Une chose est certaine : Armstrong revient pas à pas dans le sport qui l'a tant conspué, grâce à sa nouvelle histoire, à ses Stages, qu'il va étendre aux classiques en 2018, et à son speech en tant qu'hôte d'honneur de Wouter Vandenhaute au Tour des Flandres. En quête de pardon. Comme un doux péché. A vous de résister aux pralines. Ou pas.