Jim Ochowicz, Och pour les amis, se love dans un coûteux fauteuil, au 37e étage de la Montgomery Tower, un gratte-ciel sis au c£ur de San Francisco, dans les bureaux de Thomas Weisel Partners, la société qui l'emploie. " Regardez ", dit-il en indiquant la baie de San Francisco, " à gauche, le Golden Gate Bridge, et à droite, devant nous, Treasure Island avec la célèbre prison d'Alcatraz. En dessous, Chinatown ".
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Jim Ochowicz, Och pour les amis, se love dans un coûteux fauteuil, au 37e étage de la Montgomery Tower, un gratte-ciel sis au c£ur de San Francisco, dans les bureaux de Thomas Weisel Partners, la société qui l'emploie. " Regardez ", dit-il en indiquant la baie de San Francisco, " à gauche, le Golden Gate Bridge, et à droite, devant nous, Treasure Island avec la célèbre prison d'Alcatraz. En dessous, Chinatown ". Son costume gris et sa cravate soigneusement nouée ne peuvent dissimuler un corps athlétique. Cycliste, Ochowicz a participé aux Jeux Olympiques à deux reprises mais il est surtout l'homme qui a envoyé les coureurs américains sur le Vieux Continent, avec son équipe 7-11 de 1980 à 1990, puis pendant cinq ans à la tête de Motorola, où des jeunes comme Axel Merckx, George Hincapie, Bobby Julich et Max van Heeswijk ont effectué leur apprentissage. Par un beau soir de 1991, un jeune amateur a frappé à la porte de sa chambre d'hôtel. Musclé grâce à son passé de triathlète, endurci par le rude climat du Texas, où il avait grandi. Lance Armstrong avait 20 ans et regorgeait d'assurance. " D'emblée, nous nous sommes appréciés ", explique Jim Ochowicz. " Lance m'a dit platement qu'il voulait rivaliser avec les meilleurs. - I can do it, no problem. Sa confiance sans limite et sa rage de vaincre m'ont convaincu. J'ai décidé de tout mettre en £uvre pour l'enrôler chez Motorola ". Jim Ochowicz : Lance a terminé dernier, à vingt minutes du peloton, sa première course de Coupe du Monde, la Classique San Sebastian, en 1992. Il voulait abandonner mais notre directeur sportif, Hennie Kuiper, le lui a interdit. Grâce à sa rage de vaincre et à sa soif d'apprendre, deux semaines plus tard, il terminait deuxième à Zurich. Je me souviens que Peter Post m'a abordé en demandant : - Qui est cet Armstrong ? J'avais pris un risque qui s'inscrivait dans la philosophie de Motorola. Chaque année, nous proposions un contrat à trois ou quatre Américains. Cela ne coûtait presque rien mais pouvait rapporter beaucoup. Nous les faisions rouler de six à huit semaines en Europe puis ils pouvaient revenir quelques semaines chez eux. Ils avaient un logement à Côme, où ils s'entraînaient avec Cipollini, Chiapucci et Bugno. Ces séances étaient souvent plus dures que les courses. Comme tout le monde, mais j'ai résolu le problème en passant plus de temps avec lui. Une solide amitié s'est tissée. Pour prester, Lance a besoin d'un ami, d'une personne à laquelle il voue une totale confiance. Maintenant, Johan Bruyneel a repris ce rôle. Il ne savait pas à qui il devait passer la brosse à reluire et il s'en fichait, d'ailleurs. En 1993, il a battu Moreno Argentin au Trofeo Laigueglia, un critérium couru dans sa région. Argentin était alors le grand Monsieur du peloton mais ça n'a pas empêché Lance de l'attaquer par surprise. Argentin était furieux. Nous avons essayé d'aider Lance dans ce processus d'apprentissage mais nous avons été pris de vitesse. Nous avions l'impression de suivre une fusée ! En 1993, il voulait absolument courir le Tour. Nous avons eu de longues discussions animées car Lance n'avait que 21 ans. Nous avons trouvé un compromis : il pouvait prendre le départ mais devait abandonner après deux semaines maximum. Il a passé la ligne d'arrivée de la cinquième étape dans un groupe de sept, parmi lesquels Bjarne Riis et trois hommes de notre équipe : Phil Anderson, Alvaro Mejia et Max Sciandri. Nous étions sûrs de gagner mais Sciandri s'est fait coiffer par Riis sur la ligne d'arrivée. Le soir, à table, Lance s'est fâché : - Comment pouvez-vous foutre en l'air une étape alors que vous êtes à trois en tête ? Im-pos-sible ! Les trois coureurs en question, des éléments connus et chevronnés, étaient là, tête baissée, mangeant en silence, faute d'arguments. Le matin suivant, nous avons concocté un nouveau plan : Lance attaquerait dans la dernière côte vers Verdun. Toute l'équipe s'est donnée à fond, Lance s'est échappé avec un groupe de neuf coureurs et s'est facilement imposé au sprint. Lance n'était pas rapide mais il avait dit qu'il gagnerait. Lance n'a jamais prétendu qu'il gagnerait le Tour mais il aimait la grandeur et la dynamique de l'épreuve. Le Tour est un chaos complet, du matin au soir. Lance a appris à s'y retrouver. Deux ans plus tard, en 1994, il a reçu une leçon importante. Il est parti juste avant Miguel Indurain dans le contre-la-montre. Je roulais à côté de lui et je ne cessais de regarder mon rétroviseur, à la recherche de la voiture de Banesto. Miguel est arrivé. Il a dépassé Lance à toute vitesse, en machine bien huilée. Lance a mordu sur sa chique et a fini parmi les dix premiers mais il a compris que le contre-la-montre était décisif pour gagner un Tour de France. Sa victoire d'étape au Tour lui avait donné de l'assurance mais il roulait de façon trop agressive, il attaquait beaucoup trop tôt. Il pensait pouvoir se le permettre, car il se croyait supérieur aux autres. Souvent, il démarrait à 50 kilomètres de l'arrivée, tout seul, alors que, de l'auto, je lui criais : - Lance, que fais-tu ? Et dans les dix derniers kilomètres, il s'effondrait. Après quelques incidents de ce genre, je lui ai martelé : - Au Mondial, ne tente surtout rien avant les deux derniers tours. Après, fais ce que bon te semble. Chaque soir, je lui répétais ces consignes. Je devais le convaincre que c'était la seule stratégie possible. A Oslo, Lance a chuté deux fois, sur la route mouillée, mais il s'est chaque fois redressé et s'est tenu à la tactique convenue. A deux tours de la fin, il a attaqué et pris 30 secondes. Indurain, Bugno et Chiapucci l'ont pourchassé, en vain, car Lance avait conservé son énergie. Peu avant le Tour, nous nous demandions toujours qui nous emmènerions, de Fabio ou de George Hincapie, qui n'avait encore que 20 ans. Comme Casartelli avait très bien roulé au Tour de Suisse, nous l'avons choisi. Un groupe de coureurs est tombé dans la descente d'Aspet. Ce soir-là, toute l'équipe était sur la pelouse de l'hôtel. Nous avons prié puis bavardé. Nous nous sommes demandé s'il fallait continuer ou quitter le Tour. Analisa, la femme de Fabio, a dit qu'elle souhaitait que nous poursuivions. Fabio poursuivait deux objectifs dans ce Tour : le terminer et gagner l'étape de Limoges. Le lendemain, je suis parti en Italie pour l'enterrement et je suis revenu pour l'étape de Limoges. Lance was on fire. Il voulait remporter cette étape pour Casartelli et il l'a fait. Personne n'a pu le suivre. Pas vraiment. Le printemps a été fantastique : Lance a gagné la Flèche Wallonne, a terminé deuxième de Liège-Bastogne-Liège et gagné le classement final du DuPont Tour. Il a été mauvais au Tour de France et n'était pas animé de sa détermination habituelle mais tout le monde était nerveux car Motorola arrêtait le cyclisme et je n'avais pas encore trouvé d'autre sponsor. Un moment donné, pendant la course, alors qu'il pleuvait à seaux, Lance a abandonné. Le soir, il a dit qu'il ne se sentait pas bien, qu'il n'avait aucune force. Je l'ai renvoyé en Amérique. Comme les médecins n'ont rien décelé d'anormal, il a commencé à s'entraîner pour les Jeux Olympiques. Il a terminé sixième du contre-la-montre. Il a été deuxième du GP Eddy Merckx et du Tour des Pays-Bas puis la saison s'est achevée. Deux semaines plus tard, il m'a téléphoné, se plaignant de douleurs au derrière. Quelques jours plus tard, il m'a rappelé : - Och, assieds-toi, tu ne vas pas le croire. Je reviens de chez le médecin. J'ai le cancer. On m'opère demain matin. J'ai sauté dans le premier avion à destination d'Austin. A mon arrivée, l'opération s'achevait. On lui avait ôté le testicule atteint. Sa mère et son manager, Bill Stapleton, sont sortis en ma compagnie pour parler au chirurgien. Celui-ci nous a dit que Lance était gravement atteint. Quand nous avons demandé ce que ça signifiait, il a répondu qu'il n'avait que 10 % de chances de s'en tirer. Nous avons cru que cet homme était fou. De retour dans sa chambre, Lance a émergé de l'anesthésie. En ouvrant les yeux, il a dit : - Och, quoi que j'aie, je gagnerai mon combat. Ensuite, Lance s'est concentré sur sa guérison. Il est allé dans un hôpital de Houston, où on lui a dit : - Si nous vous traitons, vous ne remonterez jamais sur un vélo car nous allons détruire vos poumons. Il le fallait car ses poumons étaient envahis par des dizaines de petites tumeurs, et dans un ganglion lymphatique, il y en avait une de la taille d'un poing. Lance a alors consulté un centre oncologique à Indianapolis. Là, les médecins, Scott Shapiro et Craig Nichols, voulaient employer une autre chimiothérapie, qui épargnerait ses poumons. Il a décidé de s'y faire traiter, même s'il était à 1.500 kilomètres d'Austin et devait chaque fois prendre l'avion. Ces deux médecins ont travaillé tous les jours avec lui. Ils s'asseyaient sur son lit pour discuter de la composition de la chimio car Lance voulait tout savoir sur sa maladie. Comme aujourd'hui, il sait tout sur la façon de gagner le Tour. Pour lui, le cyclisme est une science exacte. Ma vie s'est arrêtée. J'ai interrompu mes activités professionnelles pour me concentrer sur un objectif : aider Lance à guérir. Cet athlète parfaitement entraîné ne pouvait plus tenir sur un vélo. Un jour, Eddy Merckx lui a rendu visite. Nous avons un peu roulé pour détendre l'atmosphère. Lance n'a pas pu suivre Eddy, qui n'était pas précisément maigre, sur 100 mètres. Chemo beats the crap out of you. Nous avons mis au point une sorte de routine. Aussi malade et nauséeux soit-il, Lance se levait chaque matin, s'habillait et se traînait en ma compagnie au restaurant pour acheter un beignet aux pommes. Il a accompli ce rituel jusqu'au dernier jour, même quand il ne pouvait plus manger. Il y attachait beaucoup d'importance, ça lui rappelait le cyclisme : se lever, faire sa toilette, gonfler les pneus et s'entraîner. Se battre, gagner, tout tournait autour de ça. Après sa première chimiothérapie, les médecins ont découvert deux autres tumeurs dans son cerveau. Ils les ont opérées avant de lui faire subir une deuxième cure. Lance était de plus en plus malade. Les gens de Cofidis lui ont alors rendu visite. (Sourire cynique). Alain Bondue a jeté un coup d'£il vers Lance, recroquevillé dans son lit. Plus tard, l'équipe l'a d'ailleurs laissé tomber. En 1997, je lui ai cherché une autre équipe. Pendant un an, Bill Stapleton et moi avons fait le tour des directeurs sportifs : Squinzi, Legaey, Pevenage. Pour bien peu d'argent. Mais personne ne voulait de lui. Un seul homme a cru en Lance : Thomas Weisel, qui a contribué au lancement d'US Postal. Quand Lance a effectué son retour en 1998, nous avons constaté qu'il avait changé de position sur le vélo. Avant, il était crispé, il tendait ses larges épaules pour trouver une position plus aérodynamique. Il souffrait du dos, bougeait beaucoup, semblait se battre avec son vélo. Grâce à sa perte de poids, il était plus à l'aise sur son vélo. Quand il a terminé quatrième de la Vuelta, nous avons commencé à croire en ses chances de gagner le Tour. Pour le reste du monde, sa victoire en 1999 était évidemment un choc, le résultat du hasard. Mais Lance savait que s'il mettait tout en £uvre pour ça, il gagnerait encore le Tour. Il restait 40 minutes de course à Lance mais quand on s'effondre, on peut en perdre 20. Johan a conservé son calme, a rejoint Lance et l'a fait boire et manger un peu. Il lui a conseillé de ralentir et d'achever sans forcer. Ainsi, Lance n'a perdu que quelques minutes. Lance s'est laissé glisser à l'arrière du peloton de 30 coureurs, tous les hommes de Telekom étaient en tête, imprimant leur rythme, alors que Lance n'avait aucun équipier dans les parages. Mais Johan et Lance savaient parfaitement ce qu'ils faisaient. Comme Lance était seul, il obligeait Telekom à prendre la course en mains. Pensant pouvoir le lâcher à n'importe quel moment, les coureurs de Telekom l'ont en fait amené sur un plateau au pied de l'Alpe d'Huez, où il a laissé sur place un Ullrich bien surpris. Absolument ! Lance était très fier d'être aussi fin stratège. Il a ajouté : - J'ai joué cette carte mais je ne pourrai plus m'en servir, désormais. Dans cette étape, Ullrich a, malheureusement pour lui, écouté les conseils de son directeur sportif d'alors, Rudy Pevenage, au lieu de penser par lui-même. S'il l'avait fait, il aurait remarqué que Lance se comportait comme un compagnon d'échappée qui ne veut pas assumer sa part de travail. Quand Lance a démarré, il a jeté un coup d'£il vers Ullrich mais pas pour le ridiculiser. Il voulait simplement s'assurer qu'il l'avait lâché. C'est son Tour le plus héroïque mais il n'a vraiment pas envie de revivre ça. A l'Alpe d'Huez, il a laissé Vinokourov et Mayo s'échapper. Ce n'est vraiment pas dans ses habitudes mais il ne pouvait faire mieux. Les deux hommes ont dans la foulée battu Ullrich, ce qui m'a surpris. C'est ce qui lui a coûté le Tour. Dans le contre-la-montre vers Cap Découverte, Lance a eu un coup de chaleur. En le voyant arriver, les lèvres recouvertes d'une croûte de sel, je me suis demandé comment il allait affronter les étapes de montagne. D'autre part, Lance est malin, bien préparé et capable de récupérer en passant quelques jours au sein du peloton. Comme Ullrich, Lance roule avec une fréquence cardiaque de 110 alors que les autres sont à 150. Le lendemain, Ullrich a eu une chance incroyable de faire mal à Lance. Il ne l'a pas fait, pour Dieu sait quelle raison. Ensuite, dans l'étape vers Luz Ardiden, il a lancé une folle attaque au Tourmalet. Puis Lance s'est rétabli et il y a eu la chute, la poursuite puis l'attaque. Tyler Hamilton a tenté de contenir les autres mais Ullrich... ( Il hésite). Il est difficile de dire s'il attendait. Mayo a ouvert la porte à Lance en attaquant au moment où celui-ci les rejoignait. Il a l'art de canaliser les émotions négatives en quelque chose de positif. Le soir, à l'hôtel, il m'a confié : - S'ils avaient attaqué alors que j'étais au sol, je les aurais passés deux fois plus vite encore et j'aurais une avance plus large. Loes Geuens, envoyée spéciale à San Fransisco " Il savait tout de sa maladie comme IL SAIT TOUT SUR LA FAÇON DE GAGNER LE TOUR "