C'est parce qu'ils étaient persuadés que Xavi Hernández (37) était le penseur de l'équipe nationale espagnole lorsque celle-ci mit en marche la dernière révolution du football mondial que les cheikhs l'ont attiré au Qatar en 2015. Depuis, l'ancien médian du Barça joue à Al-Sadd et fait office de conseiller des stratèges du football de l'état du golfe.
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C'est parce qu'ils étaient persuadés que Xavi Hernández (37) était le penseur de l'équipe nationale espagnole lorsque celle-ci mit en marche la dernière révolution du football mondial que les cheikhs l'ont attiré au Qatar en 2015. Depuis, l'ancien médian du Barça joue à Al-Sadd et fait office de conseiller des stratèges du football de l'état du golfe. Aujourd'hui, il fait bien plus que jouer au football : il collabore avec l'Aspire Academy, prend part à l'organisation de la Coupe du monde 2022 et travaille pour les Al-Thani, la famille de l'émir, qu'il conseille en matière d'investissements dans le monde du football. Lui rendre visite dans le désert de Doha, c'est donc un peu consulter un oracle. D'où venons-nous et vers quoi nous dirigeons-nous en matière de football ? Xavi : Je pense que les entraîneurs ont parfois la tâche très difficile. Sur le plan physique, les progrès ont été tellement considérables qu'aujourd'hui, il est très difficile de démanteler une défense. Messi et Neymar en sont encore capables mais même Luis Suárez, Cristiano Ronaldo et Gareth Bale éprouvent des difficultés à dribbler un adversaire, tant le niveau physique est élevé. Nous nous entraînons avec des puces sur la poitrine, nous pouvons dire combien de kilomètres nous avons effectué, à quelle vitesse... Il est impossible d'être mieux préparé. Ne pensez-vous pas que c'est à cause du Barça de Guardiola qu'il est désormais plus difficile d'attaquer puisque les espaces sont désormais plus réduits ? Xavi : Certainement. Au niveau tactique aussi, tout est exploité. Guardiola tenait compte de tous les détails. Avant lui, je ne m'étais jamais entraîné sur les rentrées de touche de l'adversaire mais lui, il donnait des instructions et chacun était toujours bien placé. Souvent, nous entendions l'adversaire dire : Mais enfin, que se passe-t-il ?Je n'ai personne à qui donner le ballon ! Guardiola contrôlait tout et tout le monde a plus ou moins tenté de copier son style. Comme Diego Simeone, qui a mis des joueurs talentueux comme Koke derrière, pour boucher les espaces. Aux niveaux tactique et physique, le football a donc explosé. Désormais, on ne peut plus progresser qu'au niveau technique : comment attaquer et comment garder la maîtrise du ballon dans de telles circonstances ? C'est une question de talent et c'est un aspect qu'on n'a pas encore suffisamment développé. Car, au plus haut niveau, il y a davantage de Simeone que de Guardiola. Combien d'équipes de Premier League jouent comme Guardiola ? Trois ? Quatre ? Septante pour cent jouent comme Simeone : elles laissent la possession de balle à l'adversaire. Pareil en Liga espagnole. L'excuse qu'utilisent ces entraîneurs, c'est : Nous ne pouvons pas rivaliser avec City ou Barcelone. Mais ils jouent aussi de la même manière quand ils affrontent Leganes ! Vous pensez que c'est aussi grave en Liga qu'en Premier League ? Xavi : Cette année, c'est plus grave en Premier League. Parce que Guardiola domine tous les matches, les autres disent : Avoir le ballon, ça ne nous intéresse pas : je préfère qu'on s'enterre. La question qu'ils se posent, c'est : comment défendre contre un adversaire pareil. Que ce soit Manchester City ou le Barça. Perso, si je jouais pour l'heure dans un petit club, j'essayerais de prendre le ballon au Barça. Comme Paco Jémez ( l'entraineur de Las Palmas, ndlr) le fait : en pressant haut. Si on laisse de l'espace au Barça, Ter Stegen sert Piqué et le ballon est déjà dans l'entrejeu. C'est la chronique d'une mort annoncée. Si on a affaire à deux équipes qui veulent contrôler le ballon, on se retrouve rapidement avec 22 joueurs sur 50 mètres. Comment résoudre cela ? Xavi : C'est quelque chose que nous travaillions déjà en 2008. Et avec Luis Enrique aussi : nous devions jouer entre deux lignes de quatre joueurs et trouver rapidement les espaces en changeant d'aile. Ne pas faire circuler le ballon sur une seule ligne mais le faire passer vers la deuxième ou la troisième ligne. Le Barça avait prévu ce genre de situations. Nous travaillions le placement face à neuf défenseurs en soignant la possession de balle dans les petits espaces, en répétant sans cesse des exercices avec contrôles orientés permettant de gagner deux ou trois mètres dans une certaine direction... Mais combien de joueurs sont capables de jouer dans d'aussi petits espaces ? Xavi : Cela se travaille ! Mais que fait-on ? Au Real, Mourinho demandait à ses joueurs d'expédier des ballons dans notre dos sans les contrôler. Ils jouaient rapidement et Di María, Cristiano ou Benzema plongeaient dans notre dos. Maintenant, Bale & Cie font la même chose : ils ne veulent tout simplement pas jouer au football ! A City, on assiste à un phénomène étrange : le club bat des records alors qu'il joue sans attaquant de pointe spécifique et sans les médians habituels car De Bruyne est un ailier et Silva un numéro 10. Comment Guardiola fait-il ? Xavi : De Bruyne et Silva se sont adaptés parce que ce sont des joueurs capables de pivoter à 360 degrés, ils voient tout le terrain. Dans son système de jeu, Guardiola a besoin d'ailiers purs, comme Sané. Lui, il rentre difficilement dans le jeu car il n'est pas capable de se retourner et de se créer des espaces tout seul comme Messi, Iniesta, Silva, De Bruyne, Gündogan ou même Sterling. Sané a besoin d'espace devant lui, comme Bale : si on le met au centre, il n'en touche pas une. De Bruyne et Silva sont des joueurs spectaculaires. Comment peut-on stimuler la créativité chez un joueur ? Xavi : En faisant des rondos ! Les gens pensent que c'est un jeu. Non ! C'est un exercice incroyable : il faut pouvoir jouer des deux pieds, anticiper, faire une passe risquée, laisser venir le défenseur et le prendre à contre-pied en donnant le ballon de l'autre côté... C'est une ressource inépuisable. On peut jouer à sept contre deux mais aussi à cinq contre deux. Ou faire un grand rondo avec trois joueurs au milieu : deux qui pressent et un qui couvre. Cela oblige les joueurs à regarder autour d'eux, à chercher l'homme libre. Au Barça, on considère que le football est un jeu basé sur le temps et l'espace. Qui maîtrise cela ? Busquets, Messi et Iniesta sont des maîtres. Ils savent toujours ce qu'ils doivent faire lorsqu'ils sont enfermés. Il y a des médians qui ne comprennent pas cela, comme Casemiro. Par contre, Busquets ne sait pas fermer les espaces comme Casemiro le fait lorsqu'il faut jouer à pile ou face. A pile ou face ? Qu'entendez-vous par là ? Xavi : Lorsque le Real Madrid attaque, sept joueurs montent et Casemiro reste seul dans l'axe pour assurer la couverture. Ca, c'est jouer à pile ou face. Busquets ne peut pas faire ça car même moi, je suis plus rapide que lui. Casemiro est très rapide mais il maîtrise moins bien d'autres aspects car il ne les a jamais travaillés. Il a d'autres caractéristiques : il défend bien, récupère beaucoup de ballons, se présente dans les seize mètres et couvre beaucoup de terrain. Mais il ne maîtrise pas l'espace et le temps. Si on le lui avait appris il y a 12, 13 ou 15 ans, il en serait capable. Pourquoi Kroos y arrive-t-il ? Parce qu'en Allemagne, on travaille cela. Pourquoi Thiago Alcántara en est-il capable ? Parce qu'il a été formé à Barcelone. Silva, Kroos, Modric, ... Ces joueurs ont le profil du Barça. Philipp Lahm aussi : il voit tout ! Lahm et Alaba étaient des défenseurs latéraux, Guardiola les a transformés en médians. Xavi : Guardiola passe ses journées à chercher des espaces. Si son équipe joue contre Levante et qu'il voit que les ailiers jouent en marquage individuel sur ses arrières latéraux, il leur demande de rentrer dans le jeu et de monter d'un cran ! Si l'ailier les suit, cela crée un trou qui permet au défenseur central de servir l'ailier. Ces changements de position de tous les joueurs, comme on l'a vu avec le Bayern de Guardiola ou le Dortmund de Tuchel, causent la confusion chez l'adversaire mais signifient aussi une grosse dépense d'énergie physique et mentale au sein de l'équipe. Comment empêcher cela ? Xavi : Je ne vois pas les choses de cette façon car il ne s'agit pas de simples changements de position mais de compréhension du jeu. Nous ne devons pas dire à un joueur comment il doit changer de place mais comment il peut comprendre les choses. Cruijff parlait d'accordéon : élargir le terrain, comprendre où les espaces se trouvent. Si Iniesta est à un endroit, je ne peux pas être au même endroit. Mais s'il est sous pression, je peux aller l'aider. L'avantage que Barcelone a sur les autres équipes, c'est de travailler cela depuis des années. Le système de jeu du Barça est la dernière chose qui ait modifié le football de façon draconienne. Quelle sera la prochaine ? Xavi : Le talent l'emporte encore sur le physique. Le jour où cela n'arrivera plus, nous serons tous mal car le football deviendra monotone. Et comme je pense vraiment que le talent prendra toujours le dessus, la prochaine chose qu'il faut faire, c'est obliger le joueur à se poser des questions sur ses choix. Pourquoi va-t-il se placer là ? Pourquoi doit-il le faire au bon moment ? Car les choses n'arrivent pas par hasard. Le football est de plus en plus complexe. Le rôle de l'entraîneur est-il dès lors de plus en plus important ? Xavi : Oui, le football commence à ressembler de plus en plus au football américain. Plus rien n'arrive par hasard. Mais à un certain moment, même quand Guardiola est parti, nous savions exactement ce que nous devions faire. La seule chose que nous ne faisions pas, c'était analyser le jeu de l'adversaire. Enfin... moi, je le faisais. Je me demandais comment Villarreal jouait : en losange dans l'entrejeu et en cherchant toujours la supériorité numérique. Comme ils jouaient avec deux attaquants, nous disions à Dani Alves d'avancer d'un cran car nous avions assez de trois défenseurs pour surveiller Bakambu et Bacca. Comme cela, au moins, nous étions toujours en équilibre sur le plan numérique. Puis je disais à Messi de venir donner un coup de main dans l'entrejeu... Comment Messi lit-il le jeu ? Xavi : Messi maîtrise tout : le temps, l'espace, la position d'un équipier et d'un adversaire... Avant, il dribblait en misant sur son habileté et sa puissance. Maintenant, il laisse d'abord venir l'adversaire. Il attend d'avoir deux ou trois joueurs sur lui et il fait la passe au bon moment. LeBron James fait la même chose. J'ai assisté à la finale entre les Cavaliers et Miami, en 2014. LeBron n'est pas un individualiste : s'il a deux hommes sur lui, il fait la passe à un équipier qui est libre. Messi et Iniesta aussi. Ils attirent l'adversaire jusqu'à ce qu'un partenaire soit libre. Nous nous entraînons à faire cela depuis tout petits, à savoir où se trouvent l'espace et l'homme libre. Même Ter Stegen peut le faire, il s'y entraîne. Parfois, on croit qu'il dégage n'importe comment mais pas du tout. Lorsque le Bayern est venu jouer homme contre homme au Camp Nou en Ligue des Champions, le seul homme libre, c'était Ter Stegen. Il distillait de longs ballons vers Luis Suarez et alors, c'était trois contre trois... Qu'attendez-vous de la Coupe du monde ? Xavi : Je constate que le Brésil s'est repris. Quelle équipe ! Ils ont le talent et le physique. C'est difficile. C'est pourquoi l'Espagne a tellement de mérite : elle a remporté la Coupe du monde sans être très forte physiquement. Que pensez-vous d'Isco et d'Asensio ? Xavi : Ces jeunes joueurs devraient savoir ce que Luis Aragonés m'a un jour demandé : Qu'est-ce que tu préfères : le beau football ou le bon football ? J'ai répondu : Le bon football. Le beau football, ça ne sert que si tu parviens à prendre quatre joueurs à contre-pied. Je ne veux pas citer de nom mais, en Espagne, on a souvent fait tout un foin de joueurs dont on n'a plus jamais entendu parler par la suite. Les petits trucs, ça sert à quoi ? Vous voyez Messi en faire ? Jamais ! Lui, il porte l'estocade. Il fait du bon football. Tellement bon, même, que ça en devient beau. La France possède-t-elle la meilleure équipe ? Xavi : Oui. Elle est au niveau du Brésil et de l'Allemagne. Sans oublier l'Argentine, qui est au niveau de l'Espagne. On dit qu'elle n'a pas de médians mais ce n'est pas vrai. Pour moi, Ever Banega pourrait jouer à Barcelone. Et Mascherano pourrait évoluer en 6. Il n'a évidemment pas la technique de Busquets mais il a beaucoup progressé. Lorsqu'il est arrivé à Barcelone, il avait du mal. Il balançait de longs ballons ou se contentait de faire des passes à Piqué. Mais au Barça, on ne peut pas se contenter de cela. Il faut pouvoir regarder, visualiser, comprendre quel joueur est libre... Barcelone, pour un joueur, c'est l'examen final : le club le plus difficile et le plus exigeant au monde. " Le PSG est une référence au niveau mondial mais il n'a pratiquement pas d'histoire. Comment peut-on construire une équipe si les joueurs sont plus importants que le club ? Xavi : Un joueur a toujours beaucoup de respect pour l'entraîneur. Même s'il gagne quatre fois plus que lui, il l'écoutera toujours. Bien entendu, certaines vedettes se demandent parfois ce que le coach raconte mais un bon entraîneur doit avant tout pouvoir gérer son groupe. La base, c'est l'intelligence émotionnelle. Un coach ne peut pas chercher le conflit avec ses joueurs, il doit les séduire. Le PSG a toujours eu un noyau très professionnel mais maintenant, il y a Neymar, un bon vivant qui est capable de partir fêter l'anniversaire de sa soeur en pleine lutte pour le titre. Cela ne contribue-t-il pas à semer le doute ? Xavi : Neymar est un brave gars mais il est un peu jouette. Et Alves aussi ! Les gens pensent qu'Alves écume les fêtes chaque jour à cause de ce qu'il poste sur Instagram. Mais c'est un professionnel, c'est juste sa façon de vivre. Alves n'était quand même pas du genre à abandonner son équipe pour aller à l'anniversaire de sa soeur... Xavi : Dans ce cas, c'est à l'entraîneur d'intervenir. A l'époque de Cruijff, il y avait Romário. Cruijff devait le faire marcher droit et ce n'était pas un mec facile. Vous pensez que Neymar est un leader ? Xavi : Un leader exceptionnel même. Sur le terrain, c'est une bête. Il a de la personnalité et n'a peur de rien. C'est cela qui fait les grands joueurs. Dans les moments difficiles, ils réclament le ballon. Kylian Mbappé est-il le joueur qui a le plus gros potentiel depuis Messi ? Xavi : Oui, Mbappé va... Je pense que dans la période post Messi et Ronaldo, la référence, ce sera Neymar. Il est Brésilien et le Brésil a tout pour disputer la finale de la Coupe du monde. La période Neymar va durer trois ou quatre ans. Puis ce sera au tour de Mbappé. Il a un potentiel exceptionnel mais Neymar est comme Messi : il a le talent et le physique. Et je pense que Mbappé a plus de physique que de talent. Les vrais sorciers ont les deux : Maradona, Pelé, Ronaldo Nazario, Messi, Neymar, ... Mbappé doit encore beaucoup progresser, surtout sur le plan de la lecture du jeu. Parce ce que, chez les jeunes, il n'a jamais dû beaucoup réfléchir, il se contentait de faire des actions en misant sur sa puissance et sa vitesse. Mais pourquoi ? J'aimerais voir Mbappé à l'oeuvre contre une défense comme celle de l'Atlético Madrid. Dans ma façon de concevoir le football, à l'heure actuelle, Neymar est meilleur.