Mbwana Ally Samatta : " Combien de questions avez-vous ? Mon Dieu, on dirait qu'il y en a cent. Let's go ! ( il sourit) Je me sens très bien, merci. Je traverse une bonne période, tout comme le club. Si ça continue comme ça, nous serons bien classés. Ce n'est pas le fruit du hasard, on le sentait venir.

Il y a un plan. La saison dernière, j'ai été longtemps blessé au genou. J'en ai profité pour faire le plein de football. J'ai regardé des vidéos d'autres attaquants : Mbaye Leye, Harry Kane, Thierry Henry, Luis Suarez et beaucoup d'autres dont je ne me souviens plus...

Kane est un finisseur extraordinaire. Quand je le vois, je me dis que je vais l'imiter mais je sais que c'est trop difficile. Il parvient toujours à trouver le trou, même dans des situations extrêmes, avec beaucoup de défenseurs autour de lui. Et il a un pied gauche fantastique, on apprend beaucoup de choses en le regardant.

Depuis la tribune, j'ai aussi analysé mon équipe et j'ai réfléchi à ce que je pouvais faire pour améliorer l'ensemble. Jusque là, j'avais toujours l'impression de pouvoir apporter quelque chose mais je me disais qu'il y avait toujours un obstacle. Après ma blessure, je ne suis pas revenu directement au top. Ça me semblait logique car je devais retrouver le rythme. "

" Le staff m'a beaucoup aidé "

" Mais dès la fin du championnat, je me suis dit que cette saison serait la mienne. J'ai parlé avec le coach et j'ai senti qu'il me faisait confiance. Il m'a dit de ne pas me faire de souci, de me relâcher et de rester moi-même. Le staff m'a beaucoup aidé à retrouver la confiance. Ils n'ont pas exigé que je marque, ils m'ont juste demandé d'aider l'équipe et ils m'ont dit que les buts suivraient.

Serais-je meilleur aujourd'hui si j'avais été formé en Europe ? C'est une question très difficile et je ne connais pas la réponse. Ça fait trois ans que je suis en Europe. Peut-être que si j'étais venu il y a quinze ans, ça m'aurait aidé. Je serais plus habitué à l'hiver, à la vie en Europe, à la tactique... On oublie difficilement ce qu'on a appris en étant jeune, même les mauvaises choses. C'est pourquoi, en Afrique, nous pleurons pour avoir des académies avec des entraîneurs spécialisés qui pourront préparer nos enfants au professionnalisme comme les enfants d'ici. On apprend beaucoup de choses en jouant dans la rue, c'est bon pour le talent. Mais on n'apprend pas à vivre comme un pro, surtout en dehors du terrain.

Le Congo me manque parfois plus que la Tanzanie. C'est devenu ma deuxième patrie. " Mbwana Ally Samatta

Je ne crois pas qu'on développe davantage ses capacités techniques en jouant dans la rue. Bien sûr, en jouant pieds nus en Afrique, j'ai appris à éviter les pierres mais est-ce vraiment pour ça que j'ai plus de talent ? (il rigole et prend une attitude dépitée). "

" J'ai grandi sans véritable maman "

" J'étais un enfant normal, le fils d'un agent de police. Je ne l'ai jamais vu à l'oeuvre car il était déjà pensionné. J'aimais le football mais il trouvait que ça ne servait à rien, il voulait que je me concentre sur l'école. Pour lui, je devais devenir quelqu'un, un policier ou un militaire. Le foot, ça ne menait à rien. Il n'était pas facile à vivre.

Aujourd'hui, je me dis que son point de vue était défendable. Il aimait le football, nous allions au stade ensemble mais il connaissait beaucoup d'exemples de joueurs tanzaniens qui, une fois leur carrière terminée, n'avaient rien. Même les meilleurs. Si tu joues au football, les gens viendront ici et scanderont ton nom. C'est chouette mais que feras-tu quand tout ça sera terminé ?

Ma maman est morte quand j'avais huit ans. Elle m'a beaucoup manqué. Grandir avec un père et pas de mère, c'est comme grandir sans contrôle. Les relations père-fils sont différentes, les pères ne téléphonent pas pendant la journée pour demander où vous êtes et vous dire de rentrer à la maison. Les mamans de mes amis faisaient ça.

Mon père s'est remarié mais une belle-mère, ce n'est pas pareil. La mienne, en tout cas, était différente. Elle n'a pas pris le temps de se rapprocher de moi. Pourtant, j'ai le sentiment d'avoir eu une jeunesse heureuse. Je rigolais chaque jour. J'étais cool, même si je n'avais pas de maman. "

" On jouait pour une chèvre "

" A l'âge de 14 ans, j'ai commencé à aimer davantage le football que l'école mais, comme j'avais peur de mon père, je ne jouais qu'après l'école, jusqu'à ce qu'il fasse trop noir pour y voir quelque chose. Parfois, ça ne durait qu'un quart d'heure (il rit). Il m'arrivait de prendre part à de petits tournois.

Des gens rassemblaient un peu d'argent, achetaient une chèvre et organisaient un tournoi pour les enfants des rues. L'équipe gagnante remportait la chèvre. Ça pouvait durer longtemps, jusqu'à une semaine. Beaucoup d'équipes de rues participaient. La nôtre s'appelait Inter Milan (il rit).

Pourquoi l'Inter ? Parce que je pense qu'à l'époque, c'était la meilleure équipe d'Europe. À la maison, nous suivions surtout la Premier League. Quand je dis à la maison, ce n'était pas vraiment chez moi mais dans une petite salle où on installait un écran géant. Il fallait payer une petite somme pour regarder mais c'était bien plus chouette de suivre cela tous ensemble. Et tant pis s'il y avait des pannes de courant. That's Africa, ça peut arriver à tout moment (il rit).

Notre système scolaire s'inspire de celui des Anglais. À l'école secondaire, il y a le niveau O puis le niveau A et, ensuite, l'université. Je m'étais dit que si je n'atteignais pas le niveau A, je deviendrais soldat. La discipline ne me faisait pas peur car elle faisait partie de mon éducation et de mon caractère. "

" J'ai troué les filets suite à un but à la Zidane "

" Après les examens, nous avons dû attendre deux mois pour obtenir les résultats. C'était fantastique : je me levais et j'allais jouer au football, toute la journée. C'est grâce à un des tournois dont je vous ai parlé un peu plus tôt que je suis devenu joueur de football. Une autre rue avait rassemblé de l'argent pour pouvoir aligner des joueurs de deuxième division.

Elle voulait absolument gagner le tournoi et forcer le respect du quartier. Nous n'avions pas les moyens de faire cela mais nous l'avons tout de même éliminée en demi-finale. Vous allez rire mais j'ai inscrit un but formidable, à la Zidane. J'ai troué les filets ! (il rit). L'arbitre a demandé si c'était but ? Il a fallu lui montrer le trou.

Lorsque les joueurs de D2 sont retournés dans leur club, ils ont parlé de moi, ils ont dit que j'étais fantastique et qu'il fallait me faire venir. Mon père a reçu les dirigeants du club qui lui ont dit : Votre fils est fantastique, il ne doit pas jouer dans la rue mais avec nous, en First Division.

C'était la série juste en dessous de notre Premier League. Mon père a estimé que le fait qu'ils se déplacent jusque chez nous était un signe de grand respect. Il a répondu : Je ne veux pas qu'il joue au football, il doit se concentrer sur autre chose mais comme vous êtes venus ici et qu'il doit tout de même attendre les résultats de ses examens, il peut jouer temporairement avec vous. "

" Au début, je gagnais 50 euros par mois "

" Finalement, je n'ai pas eu le niveau A. Et le temporaire est devenu définitif. La première année, nous ne sommes pas montés mais la deuxième, nous avons trouvé un sponsor, Mohammed Enterprises, qui a investi un peu d'argent. Nous avons été payés, nous sommes montés et je suis devenu meilleur buteur. Après la montée, nous avons eu droit à un petit salaire mensuel, une cinquantaine d'euros.

Je donnais cet argent à mon père. Il m'a dit : Tant que tu ramènes de l'argent à la maison, tu peux continuer à jouer. Petit à petit, j'ai commencé à gagner plus, je suis passé de 50 à 150 euros et j'ai été repéré par Simba, un des meilleurs clubs de Tanzanie. Là aussi, j'ai inscrit beaucoup de buts.

Nous nous sommes qualifiés pour la Ligue des Champions d'Afrique, où nous avons affronté le TP Mazembe, le plus grand club d'Afrique. Je me souviens encore que nous étions très nerveux avant le match. A l'aller, nous avons perdu 3-1 mais au retour, j'ai été formidable.

Après le match, le patron du club est venu dans notre vestiaire, c'est comme ça que ça se passe en Afrique. Il a demandé à me parler. J'ai dit : Pas maintenant, nous venons d'être éliminés. Mais demain, OK. Le lendemain, le président de Simba m'a appelé pour me dire qu'il avait reçu une offre du TP Mazembe et me demander si j'étais prêt. J'ai répondu : Etait-il nécessaire de poser la question ?Réservez mon billet d'avion, je suis prêt. Et une semaine plus tard, je partais pour le Congo (il rit). "

Mbwana Ally Samatta : " Dès la fin du championnat passé, je me suis dit que cette saison serait la mienne. ", BELGAIMAGE
Mbwana Ally Samatta : " Dès la fin du championnat passé, je me suis dit que cette saison serait la mienne. " © BELGAIMAGE

" Au TP Mazembe, on m'appelait Samagoal "

" Le Congo, c'était formidable. Ça restait l'Afrique, bien sûr, c'était encore très différent de l'Europe mais c'était un grand club, mieux organisé que Simba. En 2011, j'ai fait un stage avec eux à Anderlecht. Sur synthétique, comme à Saint-Trond. Vous trouvez ça bien ? C'était affreux !

Après un match, j'étais cassé, j'avais mal partout. J'étais encore jeune et j'avais peur de tout. Il n'y avait que des bons joueurs, la langue était différente... Leur swahili n'était pas le même que celui qu'on parle en Tanzanie mais, après un certain temps, nous avons commencé à nous comprendre.

Mbwana, en Swahili, ça veut dire patron, maître. Et j'ai aussi très vite appris le français. Je marquais beaucoup, c'est là qu'on a commencé à m'appeler Samagoal. Et en 2015, je suis devenu Meilleur Joueur d'Afrique.

J'avais ChristianLuyindama, JonathanBolingi et Merveille Bokadi pour équipiers. Luyindama était encore attaquant. J'ai été surpris de le voir jouer derrière ici. Ma chance, c'est que, quand je suis arrivé, TrésorMputu venait d'être suspendu pour un an. Nous l'appelions The King. Il pouvait s'entraîner mais pas jouer. Ça m'a permis de me mettre directement en évidence. Quand il est revenu, tout le monde croyait déjà en Samagoal et j'ai pu rester. "

Si Wesley dit qu'il s'inspire de mes lignes de course, c'est la preuve qu'il me respecte beaucoup. " Mbwana Ally Samatta

" Je suis devenu un homme au Congo "

" J'étais encore un enfant quand je suis arrivé au Congo mais j'y suis devenu un homme. J'y ai beaucoup appris : vivre seul, cuisiner, gérer de plus grosses sommes d'argent... A Simba, à la fin, je gagnais environ 300 euros. Au Congo, je touchais 5000 dollars. Parfois, le Congo me manque plus que la Tanzanie, c'est ma deuxième patrie.

Comme le club avait gagné la Ligue des Champions d'Afrique, nous avons disputé la Coupe Intercontinentale au Japon. C'est là que j'ai rencontré Dimitri de Condé. Petit, je rêvais de l'Europe, je voulais changer quelque chose au football tanzanien, montrer aux gens et aux enfants que ceux qui avaient du talent ne devaient pas nécessairement rester au pays.

Partez en Europe et votre vie peut changer. Si j'ai opté pour Genk, c'est parce que Dimitri s'était rendu au Japon spécialement pour venir me voir. J'avais déjà souvent entendu dire que des clubs me voulaient mais je n'avais jamais rencontré personne. Lui, il avait fait un long voyage pour ça. C'est pourquoi je lui ai donné ma parole. "

" Avant, j'étais ailier "

" Cela fait exactement trois ans que je suis arrivé à Genk, en janvier 2016. Je pense que mes progrès sont logiques. Chaque entraîneur m'a appris quelque chose et j'ai marqué des buts pour chacun d'entre eux. Je ne suis pas un garçon difficile.

Peter ( Maes), Albert ( Stuivenberg) et Philippe ( Clement) ne se ressemblent pas mais ils demandent les mêmes choses : du football direct, offensif, un ballon qui arrive vite devant. La différence, elle se trouve dans les détails, dans les mouvements.

Avant, j'étais ailier. J'avais de l'espace, je pouvais utiliser ma vitesse. Maintenant, je joue en pointe, j'ai moins de temps pour contrôler le ballon mais je continue à miser sur ma vitesse et ma course pour surprendre l'adversaire. Il doit se demander où je suis.

Ça aide l'équipe à trouver des espaces. Je ne suis pas un pivot typique, qui reste dans l'axe et va au duel. Je ne suis pas assez costaud. Et les défenseurs aiment bien savoir où se trouve leur adversaire direct. "

© BELGAIMAGE

" Le secret de Genk, c'est l'équipe "

" Depuis l'arrivée de Philippe Clement, je marque beaucoup plus ", observe Mbwana Ally Samatta. Il m'a aidé car l'équipe joue plus offensivement. Mon boulot, c'est d'aider l'équipe à gagner. Si le ballon heurte ma jambe et rentre dans le but, c'est du bonus. Le secret de notre réussite, c'est l'équipe. Nous jouons ensemble depuis un bout de temps. RuslanMalinovskyi et JereUronen sont arrivés en même temps que nous, AlejandroPozuelo six mois plus tard. Nous nous connaissons par coeur. "

Marquer, ce n'est jamais facile, même si ça en a parfois l'air. Mais avec l'expérience, on s'adapte. Si Wesley dit qu'il s'inspire de mes lignes de course, c'est la preuve qu'il me respecte beaucoup. Wow. C'est bien de s'entraider pour devenir meilleurs. J'ai aussi beaucoup appris en observant la façon dont Leye filait dans le dos des défenseurs. Je regarde aussi les défenseurs, quel pied ils utilisent... Je suis attentif. Si j'affronte un gaucher, je tenterai plutôt de passer par la droite. C'est ce genre de détail qui m'intéresse. "

Mbwana Ally Samatta : " Combien de questions avez-vous ? Mon Dieu, on dirait qu'il y en a cent. Let's go ! ( il sourit) Je me sens très bien, merci. Je traverse une bonne période, tout comme le club. Si ça continue comme ça, nous serons bien classés. Ce n'est pas le fruit du hasard, on le sentait venir. Il y a un plan. La saison dernière, j'ai été longtemps blessé au genou. J'en ai profité pour faire le plein de football. J'ai regardé des vidéos d'autres attaquants : Mbaye Leye, Harry Kane, Thierry Henry, Luis Suarez et beaucoup d'autres dont je ne me souviens plus... Kane est un finisseur extraordinaire. Quand je le vois, je me dis que je vais l'imiter mais je sais que c'est trop difficile. Il parvient toujours à trouver le trou, même dans des situations extrêmes, avec beaucoup de défenseurs autour de lui. Et il a un pied gauche fantastique, on apprend beaucoup de choses en le regardant. Depuis la tribune, j'ai aussi analysé mon équipe et j'ai réfléchi à ce que je pouvais faire pour améliorer l'ensemble. Jusque là, j'avais toujours l'impression de pouvoir apporter quelque chose mais je me disais qu'il y avait toujours un obstacle. Après ma blessure, je ne suis pas revenu directement au top. Ça me semblait logique car je devais retrouver le rythme. " " Mais dès la fin du championnat, je me suis dit que cette saison serait la mienne. J'ai parlé avec le coach et j'ai senti qu'il me faisait confiance. Il m'a dit de ne pas me faire de souci, de me relâcher et de rester moi-même. Le staff m'a beaucoup aidé à retrouver la confiance. Ils n'ont pas exigé que je marque, ils m'ont juste demandé d'aider l'équipe et ils m'ont dit que les buts suivraient. Serais-je meilleur aujourd'hui si j'avais été formé en Europe ? C'est une question très difficile et je ne connais pas la réponse. Ça fait trois ans que je suis en Europe. Peut-être que si j'étais venu il y a quinze ans, ça m'aurait aidé. Je serais plus habitué à l'hiver, à la vie en Europe, à la tactique... On oublie difficilement ce qu'on a appris en étant jeune, même les mauvaises choses. C'est pourquoi, en Afrique, nous pleurons pour avoir des académies avec des entraîneurs spécialisés qui pourront préparer nos enfants au professionnalisme comme les enfants d'ici. On apprend beaucoup de choses en jouant dans la rue, c'est bon pour le talent. Mais on n'apprend pas à vivre comme un pro, surtout en dehors du terrain. Je ne crois pas qu'on développe davantage ses capacités techniques en jouant dans la rue. Bien sûr, en jouant pieds nus en Afrique, j'ai appris à éviter les pierres mais est-ce vraiment pour ça que j'ai plus de talent ? (il rigole et prend une attitude dépitée). " " J'étais un enfant normal, le fils d'un agent de police. Je ne l'ai jamais vu à l'oeuvre car il était déjà pensionné. J'aimais le football mais il trouvait que ça ne servait à rien, il voulait que je me concentre sur l'école. Pour lui, je devais devenir quelqu'un, un policier ou un militaire. Le foot, ça ne menait à rien. Il n'était pas facile à vivre. Aujourd'hui, je me dis que son point de vue était défendable. Il aimait le football, nous allions au stade ensemble mais il connaissait beaucoup d'exemples de joueurs tanzaniens qui, une fois leur carrière terminée, n'avaient rien. Même les meilleurs. Si tu joues au football, les gens viendront ici et scanderont ton nom. C'est chouette mais que feras-tu quand tout ça sera terminé ?Ma maman est morte quand j'avais huit ans. Elle m'a beaucoup manqué. Grandir avec un père et pas de mère, c'est comme grandir sans contrôle. Les relations père-fils sont différentes, les pères ne téléphonent pas pendant la journée pour demander où vous êtes et vous dire de rentrer à la maison. Les mamans de mes amis faisaient ça. Mon père s'est remarié mais une belle-mère, ce n'est pas pareil. La mienne, en tout cas, était différente. Elle n'a pas pris le temps de se rapprocher de moi. Pourtant, j'ai le sentiment d'avoir eu une jeunesse heureuse. Je rigolais chaque jour. J'étais cool, même si je n'avais pas de maman. " " A l'âge de 14 ans, j'ai commencé à aimer davantage le football que l'école mais, comme j'avais peur de mon père, je ne jouais qu'après l'école, jusqu'à ce qu'il fasse trop noir pour y voir quelque chose. Parfois, ça ne durait qu'un quart d'heure (il rit). Il m'arrivait de prendre part à de petits tournois. Des gens rassemblaient un peu d'argent, achetaient une chèvre et organisaient un tournoi pour les enfants des rues. L'équipe gagnante remportait la chèvre. Ça pouvait durer longtemps, jusqu'à une semaine. Beaucoup d'équipes de rues participaient. La nôtre s'appelait Inter Milan (il rit). Pourquoi l'Inter ? Parce que je pense qu'à l'époque, c'était la meilleure équipe d'Europe. À la maison, nous suivions surtout la Premier League. Quand je dis à la maison, ce n'était pas vraiment chez moi mais dans une petite salle où on installait un écran géant. Il fallait payer une petite somme pour regarder mais c'était bien plus chouette de suivre cela tous ensemble. Et tant pis s'il y avait des pannes de courant. That's Africa, ça peut arriver à tout moment (il rit). Notre système scolaire s'inspire de celui des Anglais. À l'école secondaire, il y a le niveau O puis le niveau A et, ensuite, l'université. Je m'étais dit que si je n'atteignais pas le niveau A, je deviendrais soldat. La discipline ne me faisait pas peur car elle faisait partie de mon éducation et de mon caractère. " " Après les examens, nous avons dû attendre deux mois pour obtenir les résultats. C'était fantastique : je me levais et j'allais jouer au football, toute la journée. C'est grâce à un des tournois dont je vous ai parlé un peu plus tôt que je suis devenu joueur de football. Une autre rue avait rassemblé de l'argent pour pouvoir aligner des joueurs de deuxième division. Elle voulait absolument gagner le tournoi et forcer le respect du quartier. Nous n'avions pas les moyens de faire cela mais nous l'avons tout de même éliminée en demi-finale. Vous allez rire mais j'ai inscrit un but formidable, à la Zidane. J'ai troué les filets ! (il rit). L'arbitre a demandé si c'était but ? Il a fallu lui montrer le trou. Lorsque les joueurs de D2 sont retournés dans leur club, ils ont parlé de moi, ils ont dit que j'étais fantastique et qu'il fallait me faire venir. Mon père a reçu les dirigeants du club qui lui ont dit : Votre fils est fantastique, il ne doit pas jouer dans la rue mais avec nous, en First Division. C'était la série juste en dessous de notre Premier League. Mon père a estimé que le fait qu'ils se déplacent jusque chez nous était un signe de grand respect. Il a répondu : Je ne veux pas qu'il joue au football, il doit se concentrer sur autre chose mais comme vous êtes venus ici et qu'il doit tout de même attendre les résultats de ses examens, il peut jouer temporairement avec vous. " " Finalement, je n'ai pas eu le niveau A. Et le temporaire est devenu définitif. La première année, nous ne sommes pas montés mais la deuxième, nous avons trouvé un sponsor, Mohammed Enterprises, qui a investi un peu d'argent. Nous avons été payés, nous sommes montés et je suis devenu meilleur buteur. Après la montée, nous avons eu droit à un petit salaire mensuel, une cinquantaine d'euros. Je donnais cet argent à mon père. Il m'a dit : Tant que tu ramènes de l'argent à la maison, tu peux continuer à jouer. Petit à petit, j'ai commencé à gagner plus, je suis passé de 50 à 150 euros et j'ai été repéré par Simba, un des meilleurs clubs de Tanzanie. Là aussi, j'ai inscrit beaucoup de buts. Nous nous sommes qualifiés pour la Ligue des Champions d'Afrique, où nous avons affronté le TP Mazembe, le plus grand club d'Afrique. Je me souviens encore que nous étions très nerveux avant le match. A l'aller, nous avons perdu 3-1 mais au retour, j'ai été formidable. Après le match, le patron du club est venu dans notre vestiaire, c'est comme ça que ça se passe en Afrique. Il a demandé à me parler. J'ai dit : Pas maintenant, nous venons d'être éliminés. Mais demain, OK. Le lendemain, le président de Simba m'a appelé pour me dire qu'il avait reçu une offre du TP Mazembe et me demander si j'étais prêt. J'ai répondu : Etait-il nécessaire de poser la question ?Réservez mon billet d'avion, je suis prêt. Et une semaine plus tard, je partais pour le Congo (il rit). " " Le Congo, c'était formidable. Ça restait l'Afrique, bien sûr, c'était encore très différent de l'Europe mais c'était un grand club, mieux organisé que Simba. En 2011, j'ai fait un stage avec eux à Anderlecht. Sur synthétique, comme à Saint-Trond. Vous trouvez ça bien ? C'était affreux ! Après un match, j'étais cassé, j'avais mal partout. J'étais encore jeune et j'avais peur de tout. Il n'y avait que des bons joueurs, la langue était différente... Leur swahili n'était pas le même que celui qu'on parle en Tanzanie mais, après un certain temps, nous avons commencé à nous comprendre. Mbwana, en Swahili, ça veut dire patron, maître. Et j'ai aussi très vite appris le français. Je marquais beaucoup, c'est là qu'on a commencé à m'appeler Samagoal. Et en 2015, je suis devenu Meilleur Joueur d'Afrique. J'avais ChristianLuyindama, JonathanBolingi et Merveille Bokadi pour équipiers. Luyindama était encore attaquant. J'ai été surpris de le voir jouer derrière ici. Ma chance, c'est que, quand je suis arrivé, TrésorMputu venait d'être suspendu pour un an. Nous l'appelions The King. Il pouvait s'entraîner mais pas jouer. Ça m'a permis de me mettre directement en évidence. Quand il est revenu, tout le monde croyait déjà en Samagoal et j'ai pu rester. " " J'étais encore un enfant quand je suis arrivé au Congo mais j'y suis devenu un homme. J'y ai beaucoup appris : vivre seul, cuisiner, gérer de plus grosses sommes d'argent... A Simba, à la fin, je gagnais environ 300 euros. Au Congo, je touchais 5000 dollars. Parfois, le Congo me manque plus que la Tanzanie, c'est ma deuxième patrie. Comme le club avait gagné la Ligue des Champions d'Afrique, nous avons disputé la Coupe Intercontinentale au Japon. C'est là que j'ai rencontré Dimitri de Condé. Petit, je rêvais de l'Europe, je voulais changer quelque chose au football tanzanien, montrer aux gens et aux enfants que ceux qui avaient du talent ne devaient pas nécessairement rester au pays. Partez en Europe et votre vie peut changer. Si j'ai opté pour Genk, c'est parce que Dimitri s'était rendu au Japon spécialement pour venir me voir. J'avais déjà souvent entendu dire que des clubs me voulaient mais je n'avais jamais rencontré personne. Lui, il avait fait un long voyage pour ça. C'est pourquoi je lui ai donné ma parole. " " Cela fait exactement trois ans que je suis arrivé à Genk, en janvier 2016. Je pense que mes progrès sont logiques. Chaque entraîneur m'a appris quelque chose et j'ai marqué des buts pour chacun d'entre eux. Je ne suis pas un garçon difficile. Peter ( Maes), Albert ( Stuivenberg) et Philippe ( Clement) ne se ressemblent pas mais ils demandent les mêmes choses : du football direct, offensif, un ballon qui arrive vite devant. La différence, elle se trouve dans les détails, dans les mouvements. Avant, j'étais ailier. J'avais de l'espace, je pouvais utiliser ma vitesse. Maintenant, je joue en pointe, j'ai moins de temps pour contrôler le ballon mais je continue à miser sur ma vitesse et ma course pour surprendre l'adversaire. Il doit se demander où je suis. Ça aide l'équipe à trouver des espaces. Je ne suis pas un pivot typique, qui reste dans l'axe et va au duel. Je ne suis pas assez costaud. Et les défenseurs aiment bien savoir où se trouve leur adversaire direct. "