La pub est française, mais le slogan marche à l'international. " On n'a pas le même maillot, mais on a la même passion ", dit-elle, se rangeant du côté des arbitres. Dans l'aéroport de Manchester, un homme en noir avale justement une gorgée de son café serré, groggy par la fraîche matinée. Sur le coeur, un logo, celui du Liverpool FC.
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La pub est française, mais le slogan marche à l'international. " On n'a pas le même maillot, mais on a la même passion ", dit-elle, se rangeant du côté des arbitres. Dans l'aéroport de Manchester, un homme en noir avale justement une gorgée de son café serré, groggy par la fraîche matinée. Sur le coeur, un logo, celui du Liverpool FC. Derrière ce Scouser assumé, un agent d'entretien file vers le petit coin. Pendant qu'il souille l'urinoir en bavassant dans un argot mancunien, il laisse entrevoir sous son gilet jaune un maillot de Manchester United, rival de toujours du LFC. Le match commence déjà. Façon de parler. ManU est en vacances depuis maintenant trois semaines, tandis que son ennemi héréditaire, basé à une grosse demi-heure, a rendez-vous avec l'Histoire. Ce 1er juin, les Reds se déplacent à Madrid pour affronter Tottenham en finale de la Ligue des Champions, trophée qui les fuit depuis quatorze ans et la fabuleuse épopée stambouliote de 2005. Pire, le deuxième club le plus titré de l'île britannique, troisième du continent, n'a plus rien gagné depuis 2012 et encore moins le championnat, qu'il boude depuis 1990. Ce qui n'est pas pour déplaire à Roy, chauffeur de taxi et supporter des Red Devils de MU. " Je suis supporter de United depuis les seventies, quand Liverpool gagnait tout. Ils avaient une équipe incroyable ", concède-t-il, bon joueur, en filant sur la voie de gauche. " J'adorais Graeme Souness. Il était tellement physique que c'en était jouissif. Quel joueur ! " Et d'ajouter une info vitale : " Ce soir, les Spice Girls sont à Manchester. Il va y avoir des tonnes de filles complètement folles... " Les cheveux roses, le visage pailleté, le décolleté de rigueur - au minimum -, les fans du groupe de Victoria Beckham sont effectivement reconnaissables entre mille. Mais la folie, la vraie, se trouve à une cinquantaine de bornes, vers la côte, dans la cité des Beatles. Alors que le peuple Red s'exporte par milliers dans la capitale espagnole, les autorités locales s'attendent à un raz-de-marée, rien que dans le centre-ville. Une vague rouge qui rappelle une chose : le maillot n'est peut-être pas le même mais ce week-end, la passion sera bien Liverpool Red. L'imaginaire populaire associe souvent la pluie à des grandes réussites. Tant mieux, le crachin et le ciel gris de Liverpool s'accompagnent d'un vent pré-apocalyptique qui souffle timidement sur des drapeaux de l'entité du cru. Les statues du Liver Bird toisent l'ensemble. Partout fleurissent les mentions " You'll never walk alone ", " Never give up " ou simplement " Champions League final 2019 ", accrochés pour leur part aux fenêtres des engins qui battent l'asphalte. Les voitures-balais terminent leur service au milieu des pubs et de bâtiments en ruine, laissés pour compte. Il est temps de faire place à l'événement du jour. La tension ne monte pas encore, ni la pression, mais un gamin engloutit sa ration de pancakes matinale avec une liquette du LFC au badge évocateur. Une coupe aux grandes oreilles et un chiffre : 5. Soit le nombre de Ligue des Champions glanées par les Reds, avec une grosse razzia (1977, 1978, 1981, 1984) et un sacré trou d'air jusqu'à la dernière en 2005. Dehors, des jeunes femmes se protègent le brushing avec une banderole rouge et blanc. Les premiers supporters crament leur clope en terrasse, sous le texte d'une chanson en hommage à Virgil van Dijk, arrivé sur les bords de la Mersey en janvier 2018 contre le plus gros chèque de l'histoire du ballon rond pour un défenseur : " He's our centre half, he's our number 4. Watch him defend, and we watch him score. Can pass the ball, calm as you like... He's Virgil van Dijk ". À l'approche de la mi-journée, les premières pintes se sifflent tandis que les fans d'ailleurs commencent sévèrement à colorer la gare de Lime Street. Ceux-là débarquent de Londres et ne sont pas venus pour rien. Accolades et chants au programme, dont le classique " When the Reds go marchin' in " qui profite de l'écho mérovingien de l'endroit pour lui donner un côté mystique, sous le regard blasé d'un quadra à la veste d'Everton, l'autre équipe locale. " L'an dernier, c'était un sacré bordel. Anfield était dans les rues... Tu ne pouvais pas mettre un pied devant l'autre. Ce soir, l'atmosphère va être dingue. Si on gagne, personne ne pourra dormir ", tonne Robbie, autre taximan, qui roule les " R " comme personne et qui a les airs d'un mec pas venu pour jouer aux billes. " Quelles sont vos prédictions pour ce soir ? ", demande-t-il, direct, le regard dur dans le rétro, avant de filer son tuyau, griffonné sur un reçu. " C'est simple, le score sera le même que le code postal d'Anfield : L40TH. " Un bon vieux 4-0, en somme, et un prono qui résume bien la confiance affichée par les Scousers en ce samedi qui se doit d'être légendaire, un an après une défaite amère contre le Real de ZinédineZidane en finale. Le discours est plus ou moins le même dans la bouche de badauds assis sur les marches qui font face au St George's Hall, ancienne prison et tribunal, qui affiche Liverpool en lettres capitales. À l'intérieur, alors qu'un bal se prépare, l'hymne de la CL résonne jusque dans les geôles, pour la blague, mais aussi pour prévenir : la Coupe ou le bagne, plus le choix. Liverpool attend de regrimper sur le toit de l'Europe depuis trop longtemps. Du coup, un malade, encouragé par sa bande, se met à grimper un énorme échafaudage qui longe Concert Square, centre névralgique du supportérisme red. Une fois assez haut pour se rendre compte de l'ampleur de sa folie, il harangue la foule d'un poing rageur, beuglant des encouragements inaudibles, juste à côté d'une banderole fixée partout en ville comme un rappel : " You'll never walk alone ". L'homme n'est effectivement pas seul. Sous des abris de rigueur, les Scousers chantent et boivent déjà comme si c'était la dernière. Il n'est pas treize heures quand un vigile s'empare du premier fumigène craqué, récupéré par le patron des lieux, qui ne voit pas de meilleure solution que de le mettre dans une poubelle, située derrière le bar, impuissante face à ce qui se dégage. Du rouge, rien que du rouge. À chaque centimètre carré. Un père affublé d'un veston d'Everton a beau tenir la main de son fils, comme pour le protéger de ce qui s'annonce, mais ce soir, la nuit risque de ne refléter qu'une seule couleur. " Je suis un Evertonian, mais je veux voir Liverpool gagner ", raconte Pat, autre suiveur des Toffees, un poil contradictoire, demi-litron d'houblon en main, accoudé au comptoir du Midland. " Je veux qu'ils gagnent pour une chose : récupérer mon argent. J'ai parié que ces enfoirés allaient gagner le titre en Premier League et ils ne l'ont pas fait pour un point ( 97 au total, un record pour un dauphin, ndlr). J'ai parié sur leur victoire aujourd'hui pour me refaire. " Normal. La SDF postée au pied du pub, sapée LFC du t-shirt à la veste, en passant par la casquette, n'a certainement pas eu la chance de miser quoi que ce soit. Plus loin, un rocker quinquagénaire tente de réchauffer l'ambiance de l'artère commerçante. C'est l'heure du goûter. " Cette chanson parle de la fidélité d'un homme envers celle qu'il aime. Cette fidélité le torture. C'est un peu comme vous Mesdames, Messieurs. Vous et le Liverpool FC. " En tout cas, la cité portuaire démontre encore que la musique, autant que le football, fait partie de son ADN. Ici et là, les supporters lancent des remix de tubes à la gloire aussi bien de Luis Garcia, Steven Gerrard, Gini Wijnaldum que de Divock Origi. Une affaire de famille et une question de goût, aussi. " How is it goiiiiing ! ? ", braille un type au Crown, institution née en 1906 pour servir des bulles. Kieran vient de Dublin spécialement pour l'occasion et revoit ses potes de Londres, vus pour la dernière fois lors de la version 2018. " Il faut que les retrouvailles soient bonnes. On a nos chances. Sur le papier, on est meilleurs que Tottenham, on les a battus deux fois en championnat mais putain, on aurait l'air con si on perdait ", souffle-t-il, tapant une grosse poigne, manière de s'auto-persuader et de se donner de la force. Le coup d'envoi approche doucement, mais les rues vibrent déjà au rythme de gens qui dansent, boivent, fument et crient vers une seule et même direction : Madrid et l'antre de leurs rêves. Il y a eu les Beatles, il y a désormais ces mélomanes des Reds. La bière coule sur le pavé de Matthew Street, rue mythique qui abrite le Cavern Club, là où se sont produits, à leurs débuts, les auteurs de " Yellow Submarine ". Pour Antoine, fervent supporter au point de venir spécialement de La-Roche-en-Ardenne et de vivre quatre mois sur place, c'est le moment où jamais pour le LFC de sortir des eaux profondes. " L'an dernier, il y avait encore des circonstances atténuantes. Cette année, impossible de perdre, pas avec une équipe comme ça, pas avec Jürgen Klopp, cette figure paternelle qu'on attend depuis Bill Shankly. Comment tu pourrais te relever d'une défaite ce soir ? " En tout cas, l'institution tient toujours debout. La filiation aussi. Daniel, la cinquantaine et originaire de Sart-lez-Spa en Province de Liège, tombe amoureux des Scousers quand ils soulèvent leurs premiers trophées européens. " J'étais jeune et c'était l'équipe en vogue. Ça n'empêche que je n'avais pas mis un pied ici avant 2015 ", confesse-t-il, relancé à l'époque par son fils, Amaury, adorateur de Stevie G qu'il tente de copier sur les terrains. De son temps parmi les U21 d'Eupen, Jordi Condom l'aurait même comparé au Captain Fantastic de Liverpool. Le reste n'est que légende. " Je nous sens un peu trop confiant ", craint Amaury, tentant de conjurer le mauvais sort. Dans les toilettes du Rubber Soul, le match démarre en trombe. Les longs " Mooo Salah " éclaboussent les écoutilles. L'Égyptien semble recevoir le message, jusqu'en Espagne. Il ouvre la marque sur penalty, après deux minutes de jeu. Première douche houblonnée pour le bar dansant, où la température avoisine les cent-cinquante degrés, minimum. Le premier acte est terne, mais intense. Daz décrypte dehors, à genoux pour mieux respirer. " Les Spurs sont une équipe de merde, ils sont finis. On ne peut pas perdre ", lance le fumeur le plus rapide de l'Ouest, alors que deux filles en fleur se crêpent le chignon pour une histoire de coeur et qu'un Irlandais qui le revendique haut et fort vient se soulager juste à côté. " Je suis Irlandais et les Irlandais ne perdent jamais ", hurle ce dernier. Daz file, sûr de son fait. 58e minute. Divock Origi remplace Roberto Firmino. Si le Brésilien remporte l'applaudimètre, Origi, plutôt fantomatique, inscrit définitivement son nom au panthéon du club, trente minutes plus tard. Frappe croisée, terminé. Liverpool peut exulter. Il y a des coudes, des bras, des têtes, des gobelets en plastique et des bisous, beaucoup. L'amour est rouge de passion. La rencontre se déroule encore que les chants en tout genre poursuivent la romance. " We've won it six times " revient comme un refrain, se lit sur chacune des lèvres. La circulation est bloquée en partie, y compris la police, prise au piège de son propre domaine. " Elle est là ! On l'a, putain ! On n'est pas les supporters de Chelski ou de Man Shitty, on vit des vraies émotions. Ce que j'ai vécu dans cette ville est fou ", exulte Antoine, sorti de nulle part, entre les sirènes des camions de pompiers et une demoiselle qui n'hésite pas à dévoiler sa poitrine hâlée. La joie, sans doute. " On l'a mérité, on a trop souffert ", reprend François, le compère d'Antoine, rodé aux allers-retours Namur-Liverpool et le regard qui traduit autant de fatigue que de soulagement. " C'est tellement dur de supporter ce club. 2014 était ma pire année, on était déjà passés tout près d'être champion. On a tellement galéré que c'est encore plus beau. "