Il est Albiceleste - le surnom de l'équipe nationale d'Argentine - pour la vie. Entre 1977 et 1994, il a été sélectionné à 91 reprises et a marqué 34 buts. Le 30 octobre, Diego Armando Maradona, né en 1960, a donc fêté ses 52 ans. En 2000, lors d'une enquête à l'échelle mondiale, il a été élu Footballeur du Siècle. Mais qui est El Diego ? Démêler le mystère Maradona n'est pas une mince affaire.
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Il est Albiceleste - le surnom de l'équipe nationale d'Argentine - pour la vie. Entre 1977 et 1994, il a été sélectionné à 91 reprises et a marqué 34 buts. Le 30 octobre, Diego Armando Maradona, né en 1960, a donc fêté ses 52 ans. En 2000, lors d'une enquête à l'échelle mondiale, il a été élu Footballeur du Siècle. Mais qui est El Diego ? Démêler le mystère Maradona n'est pas une mince affaire. " Ils allaient m'avoir. Je l'ai su dès que j'ai trompé Walter Zenga sur penalty, en demi-finale. Le Mondial 1990 : l'Italie éliminée, c'était un sale coup pour la mafia et la FIFA. Avant la finale contre l'Allemagne, mon visage est apparu sur l'écran géant, le monde entier m'a regardé. Alors, m'adressant à ceux qui détiennent le pouvoir, j'ai articulé lentement et soigneusement : hijos de puta, hijos de puta,... fils de putes. J'ai prononcé ces mots très bas, comme si je les murmurais à une oreille. " (Source : Je suis El Diego, Dieu du football - Diego Armando Maradona - Yo Soy El Diego - L'autobiographie - AW Bruna 2000) Emotion 1. Maradona pleure de rage. Il est sur la fin, au Mondial américain de 1994. Il s'effondre devant la caméra quand le verdict de dopage met un terme à sa carrière. Emotion 2. Maradona pleure de chagrin. C'est le drame, la tragédie, au Mondial italien de 1990. Il laisse couler ses larmes, sans honte, devant le monde entier, après la finale perdue. Emotion 3. Maradona pleure de joie. Lors du triomphe au Mondial mexicain de 1986. Il vient d'être sacré champion du monde grâce à la main de dieu. Emotion 4. Maradona pleure de frustration. Il est humilié au Mondial espagnol de 1982. Son coup de karaté lui vaut la carte rouge contre le Brésil. Emotion 5. Maradona pleure d'incompréhension. D'innocence ou plutôt de la perte de celle-ci, lors de la Coupe du Monde argentine de 1978 : le sélectionneur César Luis Menotti a dédaigné le prodige de 17 ans. Sensation 1. Coupe du Monde U18 au Japon, en 1979, contre l'URSS (3-1). Maradona contourne le mur russe, marque et gagne le tournoi. Sensation 2. Mondial 1986, contre l'Angleterre. Il entame son dribble dans son propre camp, passe six défenseurs anglais et le gardien (2-1). Sensation 3. Mondial 1986, contre la Belgique (2-0). Le maestro jongle avec le ballon, face à cinq Diables Rouges perplexes. Sensation 4. Mondial 1990, contre le Brésil. Passe dans la ruelle, après un sprint de trente mètres, sur Claudio Caniggia (1-0). Sensation 5. World Cup 1994, Grèce (4-0) : un ballon millimétré passe entre le gardien et la latte, après une combinaison de huit passes. Ce sont les cinq plus beaux mouvements du magique numéro dix : le but magistral au terme d'une combinaison, la passe précise, le dribble interminable, sa vista ballon au pied et son art du coup franc. Les émotions et les sensations reprises ci-dessus sont inscrites dans notre mémoire collective. Pendant seize ans, Maradona, ce gamin issu d'un des quartiers les plus misérables de Buenos Aires, a passionné le monde entier à chaque Coupe du Monde. En 2008, Emir Kusturica a tourné le film culte Maradona by Kusturica. Le cinéaste controversé l'a dépeint comme le Sex Pistol du football, sur l'air de God Save the Queen. Dans " l'église de Maradona ", il a fait résonner l'aria Ave El Diego, empruntée à Bach. Il a conclu par La Vida Tombola, un air du chanteur français Manu Chao. Punk, classique, musique contemporaine. Trois genres différents, trois sentiments différents, le mélange convient bien à El Diego. Kusturica a monté le dribble réalisé contre l'Angleterre en goal of the century inscrit en slalomant entre Margaret Thatcher et la reine d'Angleterre, un passage joué sur la musique de Johnny Rotten. Maradona est devenu le représentant de la rébellion. Il l'a filmé en compagnie de manifestants arborant des T-shirts " Stop Bush, War Criminal ". El Diego s'est adressé à la foule, déclarant solennellement : " Je préfère la dignité argentine à la violence américaine. " Pour le démontrer, il s'est fait tatouer le portrait de Che Guevara et de Fidel Castro. Lors d'une visite à " l'église de Maradona ", une nouvelle religion en l'honneur du seul dieu, indivisible, Kusturica s'est intéressé au rite d'initiation : une imitation réussie de la main de dieu. Le prêtre jette le ballon en l'air et le fidèle doit le remettre du poing pour être admis dans la communauté. Maradona a ouvertement regretté d'être drogué. Il s'est dépeint comme un idiot qui n'avait pas assez bien éduqué ses filles. Manu Chao, artiste contestataire, s'est chargé de la fin du documentaire. Il dépeint son admiration en ces termes : " Si j'étais Maradona, je mènerais la même vie que lui. "Buenos Aires est la ville qui compte le plus de psychiatres au monde. Mélancolie et hystérie s'y mêlent, comme en Diego. Il oscille entre poésie et perversion jusqu'au moment où il succombe à cette soif jamais étanchée d'attention. La presse commet même un meurtre : jusque dans l'ambulance qui l'emmène à l'hôpital, après son infarctus, il n'est pas à l'abri. Une équipe TV l'a déjà filmé alors qu'on ôtait la vis de sa cheville, en 1984. Une chaîne TV a convaincu un contrôleur de la CIA de le soumettre au détecteur de mensonges pour prouver qu'il était le père d'un enfant illégitime, en 1987, et lors de son énième comeback, en 1998, des médecins ont brandi un échantillon d'urine trouble devant tous les journalistes réunis. C'est de la petite bière face à l'armée de paparazzi qui se présente à son appartement, à l'aube, en 1991, pour ne rien perdre d'une perquisition secrète de la police, qui recherche trente grammes de drogue. Hanté de ne pouvoir répondre aux attentes, il cherche son salut dans l'anesthésie. Le footballeur magnifique devient un junkie qui se balade avec un pulsomètre à 40 ans et subit une abdominoplastie - une réduction de l'estomac - à 45 ans. Son âme tourmentée se laisse aisément manipuler : soirées, drogue, scandales sexuels, procès suite à des insultes, des actes de violence et association de malfaiteurs. L'écrivain uruguayen Eduardo Galeano a bien résumé son drame dans son livre, Gloire et tragédie du football : " Maradona portait un poids qui s'appelle Maradona. Ses jambes le faisaient souffrir s'il ne prenait pas de pilules, il ne pouvait pas dormir sans médicaments. La responsabilité d'être un dieu dans les stades était insupportable mais il ne pouvait y renoncer. Il était soumis à la tyrannie de l'effort surhumain, bourré de cortisone, d'antidouleurs et de compliments, accablé par les exigences de ses admirateurs et par la haine des grands de ce monde. "Après son exclusion au Mondial 1982 et sa grave blessure à Barcelone, suite à un tackle assassin d'Andoni Goikoetxea (1983), il attend 1985 pour retrouver foi en l'équipe nationale. Le sélectionneur, Carlos Bilardo, s'est présenté à sa porte, à Naples. Il s'est littéralement mis dans le cerveau de la vedette accablée et a agité le brassard sous son nez : " Je me suis figé. Les larmes me montaient aux yeux. J'aurais suivi ce fou jusqu'à la mort. " Arrive le Mondial 1986. En quarts de finale contre l'Angleterre, Maradona affiche ses deux visages. Il y a la main de dieu et le dribble du siècle. Il lève le voile dans son livre : " J'ai démarré à droite, derrière la ligne médiane, j'ai slalomé entre Peter Beardsley et Peter Reid. Je voyais déjà le but anglais, j'ai passé Terry Butcher et je me suis rendu compte que le dernier homme, Terry Fenwick, ne bougeait pas. Je suis allé vers lui et son sliding a échoué. Le gardien Peter Shilton a surgi et a été piégé par ma feinte ". En finale, l'Allemagne a égalisé à la 78' et à la 80' Maradona a crié à Jorge Burruchaga : " Ils ont des jambes en coton. Faisons circuler le ballon : nous les aurons aux prolongations ". De fait, score final 3-2. Diego a remercié dieu : " il était à mes côtés ". Ce même dieu l'a laissé tomber au Mondial italien, qui s'est résumé, selon lui, à un tous contre un. Il domine la Serie A avec Naples - titre en 1987 et en 1990, vice-champion en 1988 et en 1989, il est l'ennemi public numéro un, ne serait-ce que parce qu'il se comporte comme le Robin des Bois du Vésuve et s'en prend régulièrement aux tifosi racistes de Milan, de Turin et de Vérone. La demi-finale contre l'Italie, qui se déroule à Naples, a un décor hallucinant : c'est pleine lune. La Squadra plie au terme de tirs au but palpitants. Avant la finale contre l'Allemagne, Maradona est sujet à différentes tracasseries. Après sa défaite 1-0, il fond en larmes et continue de pleurer jusqu'à la remise des médailles. Il refuse de serrer la main du patron de la FIFA, Joao Havelange, s'estimant volé. Il interprète l'importance du moment : il n'est plus le meilleur du monde. Huit mois plus tard, il est contrôlé positif à la cocaïne. Son conte de fées italien s'achève en cauchemar : il crie au complot ! En octobre 1994, il sombre dans une grave dépression. Il a été contrôlé positif au Mondial et la FIFA l'a suspendu pour un an et demi. Il monte dans la rue aux côtés de milliers d'Argentins au chômage, qui protestent contre le gouvernement. Il les entend chanter les paroles de Fito Paez, le compositeur rock le plus populaire du pays : Y Dale Alegría a Mi Corazon (Donnez joie à mon c£ur) ? Paez a composé cette chanson durant l'été 1986, pour surmonter son propre abattement. Il n'a jamais imaginé, à ce moment, que les supporters de football la dédieraient aux prestations d'El Diego au Mondial mexicain. Le sociologue Eduardo Archetti a cherché la signification des paroles dans son manuscrit, And give joy to my heart. Ideology and Emotions in the Argentinian cult of Maradona (1997). Selon lui, les manifestants ont entonné ce qu'ils appelaient la chanson de Maradona dans l'espoir de temps meilleurs. Par ces paroles, ils ont choisi le camp des humiliés, celui de Diego - victime de la FIFA - et le leur - victimes du gouvernement. Evoquer Maradona ranime des émotions : des dribbles interminables, des passes parfaitement calibrées, des buts superbes. Selon le sociologue, les supporters de Maradona ont considéré son football comme une expression artistique, un art issu de l'improvisation. Archetti a décelé un schéma, à sa grande surprise : le contrat de la joie. " Une communion émotionnelle entre le supporter de Maradona, généralement masculin, et son idole. En 2007, quand il apparaît dans le stade comble de Boca Juniors, la Bombonera, pour célébrer sa cure de désintoxication, il chante, avec le peuple : " Marado, Marado, la main de dieu est née. " Toute sa vie, il a été un génie déséquilibré, un rebelle dépourvu de vision, un adolescent provocateur, un prodige colérique, dépourvu d'aide. Il vit par la grâce du jeu. Sans football, pas de Diego. Inversement, sans Diego, pas de football. Il occupe une position unique dans la grande histoire du football mondial. Il a régné à sa manière sur les dures années 80. Il a extirpé tout le romantisme du jeu, il s'est réfugié dans des dribbles excentriques, fantaisistes, pour se révolter contre les tendances. Sa maîtrise du ballon n'a connu aucune limite. Il a été à la fois le patron de l'équipe et un dribbleur exceptionnel. Après le match contre le Nigeria (Mondial 1994, 2-1), il fait signe au public, accorde des interviews sur la pelouse et s'en va main dans la main avec l'infirmière qui le conduit de la pièce réservée aux contrôles antidopage aux vestiaires. C'est son ultime moment en Coupe du Monde, présenté par ARTE dans le documentaire El Pibe de Oro, le gamin en or. Par la suite, il a reconnu s'être drogué mais il a toujours nié avoir eu recours à des substances dopantes. El Diego. Qui est-il ? Le mystère demeure impénétrable. Même à 52 ans. PAR RAF WILLEMS - PHOTOS: IMAGEGLOBE" Maradona portait un poids qui s'appelait Maradona. Etre un dieu des stades constituait pour lui une charge insupportable. " Eduardo Galeano Toute sa vie, il a été un génie déséquilibré, un rebelle dépourvu de vision, un adolescent provocateur.