Il est midi et la brasserie " L'Entrepôt du Congo " se prépare au rush du lunch. Le public est hétérogène. Un habitué commande une Duvel pendant que quelques collègues en costume avalent en vitesse leurs pâtes et que deux touristes étudient le plan de la ville. " Retrouvons-nous dans un endroit convivial au Sud ", a proposé Arthur Van Doren, confronté à ce choix : un rendez-vous à Anvers ou aux Dragons, son club à Brasschaat. Étonnant car comme il le dira au terme de l'entrevue : " Je ne vais pas souvent au café. "
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Il est midi et la brasserie " L'Entrepôt du Congo " se prépare au rush du lunch. Le public est hétérogène. Un habitué commande une Duvel pendant que quelques collègues en costume avalent en vitesse leurs pâtes et que deux touristes étudient le plan de la ville. " Retrouvons-nous dans un endroit convivial au Sud ", a proposé Arthur Van Doren, confronté à ce choix : un rendez-vous à Anvers ou aux Dragons, son club à Brasschaat. Étonnant car comme il le dira au terme de l'entrevue : " Je ne vais pas souvent au café. " Il vient d'achever sa première séance de fitness de la semaine avec l'équipe nationale et le soir, il s'entraîne avec les Dragons, avec lesquels il ambitionne un quatrième titre consécutif. Ce sont ses derniers mois dans ce club où il a aussi enlevé quatre médailles (une d'argent et trois de bronze), en Euro Hockey League. Les Dragons viennent de prendre l'eau en Coupe d'Europe : 8-0 au HC Bloemendaal, le recordman des titres aux Pays-Bas, qui est son futur employeur. " Je suis resté longtemps chez les Dragons par gratitude pour la chance que le club m'a offerte quand j'étais plus jeune. Je suis en équipe première depuis l'âge de quinze ans mais après huit ans, il est temps de passer à autre chose. Je dois sortir de ma zone de confort, Anvers et alentours, pour poursuivre ma progression dans un autre championnat. J'ai besoin de stimuli. Après les Jeux de Rio, je me suis occupé pendant un an des ventes dans l'entreprise de mon père, Eurodal, qui produit des planchers. C'est une expérience utile mais j'ai encore beaucoup d'objectifs en hockey. " Félix Denayer et Florent van Aubel, tes coéquipiers chez les Dragons et les Red Lions, viennent de prolonger leur contrat de deux saisons. Que pensent-ils de ton choix ? ARTHUR VAN DOREN : Ils le déplorent tout en me comprenant. Ils sont un rien plus âgés. Félix a 28 ans, Florent 26. Ils sont donc dans une autre phase de leur vie. Félix est marié, il a une maison et il achèvera sans doute sa carrière aux Dragons, ce qui n'est pas mal du tout. Félix et Flo savaient avec quels clubs je discutais - Oranje-Rood et Bloemendaal - et ils m'ont donné leur avis. C'était utile et intéressant car il est plus facile de se faire une idée de loin. C'était aussi un choix financier ? VAN DOREN : Non. L'objectif n'était évidemment pas de gagner moins mais c'est avant tout un choix sportif. Le niveau du championnat néerlandais est un rien plus élevé et la communauté du hockey est plus vaste : elle compte 400.000 membres contre 50.000 en Belgique. Bloemendaal n'a plus été champion depuis 2010 mais il reste un des plus grands clubs du monde et il forme une équipe qui peut lutter pour des trophées. Comment peut-on imaginer les négociations ? Un manager qui cite ton nom et qui règle tout ? VAN DOREN : Le hockey se trouve à la croisée des chemins. Certains joueurs, surtout les grands noms, travaillent avec un agent ou un bureau de management, pour qu'au moins les aspects juridiques soient en ordre et qu'ils puissent retirer un peu plus du contrat. Il n'y a pas encore beaucoup de managers qui connaissent notre milieu. Nous savons généralement mieux ce que gagnent les autres et ce que nous pouvons demander. Si quelqu'un me représente, il doit refléter mon image et pas dire : " Nous voulons ci, nous voulons ça... " Je préfère entretenir un contact personnel avec le club. J'ai eu la chance que mon père investisse beaucoup de temps dans ces négociations. Il m'a évité de trop creuser le sujet et donc de m'impliquer émotionnellement. Les succès de l'équipe nationale ont intéressé les entreprises. En profites-tu ? VAN DOREN : J'ai un contrat à long terme avec un équipementier (Osaka, ndlr) mais à part ça, je ne fais pas grand-chose. Je refuse les produits ou les entreprises qui ne me conviennent pas. Mes amis savent que je ne bois pas de café. Comment pourrais-je effectuer la promotion d'une marque de café ? (Il ouvre son album photos et montre sa nouvelle Land Rover) Super, non ? Quand j'ai été élu World Hockey Player of the Year, j'ai reçu beaucoup de propositions mais je ne les ai pas acceptées. Je ne veux pas rouler une année avec une auto puis avec une autre marque l'année suivante. Colin Batch t'a convoqué en équipe nationale peu après ta cinquième place aux Jeux de Londres 2012. Te souviens-tu encore de ton premier entraînement ? VAN DOREN : Passer des U21 aux Red Lions était fantastique. Puis, à la réunion, Colin a déclaré : " Nous avons passé des années fantastiques mais je vais relever un nouveau défi en Nouvelle-Zélande. " J'ai pensé : " Ma carrière en équipe nationale a duré quinze minutes... " (Rires) Mais Marc Lammers m'a aligné d'emblée. En Australie, contre Jamie Dwyer, élu meilleur joueur du monde à cinq reprises. Un beau souvenir. En six ans, l'encadrement de l'équipe nationale s'est énormément professionnalisé. Est-ce encore comparable à 2012 ? VAN DOREN : Absolument pas. A l'arrivée de Marc Lammers, nous nous entraînions deux fois par semaine alors que maintenant, nous sommes occupés tous les jours. Pendant la préparation des Jeux et du Mondial, nous sommes ensemble du lundi au jeudi. Les autres jours, nous nous entraînons au club ou individuellement car chacun a des besoins différents pour s'entretenir. Le staff tient compte des remarques des joueurs, de ce qu'ils apprécient ou non. Toutes les décisions sont prises pour le bien de l'équipe. Celle-ci exerce un contrôle social important. Si quelqu'un fait un pas de travers, il se trouve toujours quelques joueurs, jeunes ou vieux, pour dire : " C'est très bien mais ça suffit. " Ce genre de remarque est plus facilement accepté quand ça vient de l'équipe. Je ne crois pas en l'efficacité d'une personne qui contrôlerait tout. Est-ce la principale différence entre Shane McLeod et les deux sélectionneurs précédents, Marc Lammers et Jeroen Delmee ? VAN DOREN : Lammers et Delmee étaient plus distants et plus directifs. L'arrivée de Shane a surtout libéré les attaquants, qui ont retrouvé la joie de jouer. Ils ont plus de liberté, ils peuvent effectuer leurs choix, souvent en suivant leur intuition. Ils sont moins prévisibles, ils tentent des actions qui ont peut-être moins de chances d'aboutir mais qui, justement pour ça, peuvent entraîner un but ou un corner. J'éprouve un profond respect pour Shane, un homme charismatique avec lequel je resterai en contact quand il ne nous entraînera plus mais Lammers et Delmee ont leurs mérites aussi. Il ne faut pas tout jeter. Nous avons eu du succès à l'époque, bien que nous ayons réalisé nos meilleures performances sous les ordres de Shane. Jouons les avocats du diable : aux Jeux de Rio comme à l'EURO néerlandais, vous avez échoué à un souffle de la médaille d'or. VAN DOREN : Quand nous avons entamé ce projet, nous avons souvent dépassé les attentes et battu de grandes nations mais en finale, nous avons souvent perdu face à des équipes plus rusées, plus avancées. Personne n'aime perdre mais quand ça se produit contre une meilleure équipe, on peut l'accepter et poursuivre sa route. Malheureusement, à Rio, nous avons perdu contre l'Argentine, qui n'était pas meilleure mais qui a joué en fonction de ses qualités et qui a été plus réaliste. Nous avons quand même gagné des finales : 6-1 contre l'Allemagne au tour qualificatif de la Hockey World League en Afrique du Sud. Nous avons progressé et le groupe est si ambitieux qu'il va finir par remporter un grand titre. D'après toi, avez-vous gagné l'argent ou perdu l'or à Rio ? VAN DOREN : Nous voulions une médaille mais quand on repasse le fil du tournoi... Les attentes n'ont cessé de croître. Si on m'avait dit avant la demi-finale contre les Pays-Bas que je pouvais signer des deux mains pour la médaille d'argent, je ne l'aurais pas fait. Je continue à penser que nous avons été en dessous de notre niveau en finale. Ça fait mal mais il ne faut pas non plus minimiser cette médaille olympique. Ce serait injuste envers Pieter Timmers, par exemple, qui était très heureux de cette médaille d'argent. Là, nous avons d'ailleurs fêté cette deuxième place. Quand as-tu opéré le déclic entre la déception et la satisfaction ou la fierté ? VAN DOREN : Très vite. Nous avons dansé et sauté de joie pendant la cérémonie de clôture, trois jours plus tard. Je viens de revoir les images du match. Je suis un des rares à l'avoir fait. Une seule fois, pour ne pas verser dans le narcissisme ! Ça fait un peu mal mais ça ne fait qu'accroître nos ambitions. Un autre élément nous remplit de fierté. Je pense que les gens apprécient les normes et les valeurs que l'équipe reflète. 1,5 million de téléspectateurs sur Sporza pour la finale, c'est inédit en hockey. Adolescent, tu te débrouillais bien en tennis. Tu as même disputé un tournoi international. Pourquoi as-tu finalement préféré le hockey ? VAN DOREN : Je suis content d'avoir connu les deux univers : les sports individuels et les collectifs. Le samedi était mon grand jour de la semaine : le matin, je jouais au hockey et l'après-midi, je disputais les interclubs de tennis. Formidable ! Même quand j'ai été repris en équipe première des Dragons, je ne voulais pas abandonner le tennis mais une fois international, j'ai dû faire un choix. J'étais meilleur en hockey, en effet, mais c'est le vécu qui a été déterminant. J'aime la dynamique d'une équipe, la préparation en groupe des tournois et l'interaction entre les caractères. Pendant les Jeux, les deux golfeurs belges, Nicolas Colsaerts et Thomas Pieters, nous ont accompagnés en car à nos matches. Ils ont aussi adoré l'ambiance et la dynamique de l'équipe. C'est incomparable. La tension sur les visages, la décharge, la musique, la fête ensemble. Ils n'étaient pas du tout habitués à ça. John-John Dohmen a été élu World Hockey Player of the Year en 2016 et tu lui as succédé l'année passée. Qu'est-ce que ça révèle sur le hockey belge ? VAN DOREN : Déjà le fait que notre style de jeu est attractif et qu'il plaît aux autres joueurs comme à la presse. Ce qui est formidable, c'est que 75 % des suffrages viennent des collègues. Ça donne encore plus de valeur à ce trophée. J'espérais bien le remporter un jour mais je n'imaginais pas l'avoir déjà à 23 ans. Ceci dit, je suis conscient de devoir ces prix individuels à l'équipe. On ne peut pas se mettre en valeur au sein d'une équipe qui n'est pas performante. Je suis aux Dragons depuis toujours. Le niveau des entraînements était déjà très élevé en catégories d'âge et j'ai été aspiré vers le haut. J'ai été champion trois années de suite avec une équipe composée à 70 % de produits du cru. Il y a deux ans, j'ai reçu le Stick d'Or, mon frère Loïc, le deuxième gardien de l'équipe nationale, a été élu Espoir de l'Année et Félix a reçu le Prix du Public. Trois Dragons. Le club peut être fier.