Sa rage n'a d'égale que sa frustration. Il court comme jamais on ne l'a vu courir après un but. Il file vers le camp belge, voit sa famille, et hurle sa joie, balançant son épaule contre un mur de pierre. Rapidement, sa joie solitaire devient collective, submergée par l'arrivée de tous ses coéquipiers, conscients d'avoir évité un camouflet face à l'Algérie. Le son de la révolte a retenti et c'est Marouane Fellaini qui l'a initiée. En une minute, il a concentré toute sa frustration. Il fallait qu'il montre à tous ces gens qui ont douté de lui qu'il n'avait pas perdu les qualités qui avaient placé toute l'Angleterre à ses pieds, il y a un an.
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Sa rage n'a d'égale que sa frustration. Il court comme jamais on ne l'a vu courir après un but. Il file vers le camp belge, voit sa famille, et hurle sa joie, balançant son épaule contre un mur de pierre. Rapidement, sa joie solitaire devient collective, submergée par l'arrivée de tous ses coéquipiers, conscients d'avoir évité un camouflet face à l'Algérie. Le son de la révolte a retenti et c'est Marouane Fellaini qui l'a initiée. En une minute, il a concentré toute sa frustration. Il fallait qu'il montre à tous ces gens qui ont douté de lui qu'il n'avait pas perdu les qualités qui avaient placé toute l'Angleterre à ses pieds, il y a un an. Il fallait qu'il leur montre, à tous ces abrutis, qu'il savait encore marquer des buts, lui qui a connu la panne sèche en cette funeste saison mancunienne. Et voilà donc qu'il cloue le bec à ses détracteurs de la plus belle manière. Il en avait d'ailleurs rêvé toute la saison, de cette apothéose. Marquer un but en Coupe du Monde ! " C'est un but typiquement fellainien ", reconnaît Rory Smith, journaliste au Times. " Sans doute est-il libéré en équipe nationale, bien loin de la tristesse de Manchester United. " La vengeance est éclatante et pourtant il ne le reconnaîtra pas. Pour lui, ce n'est qu'un but qui a relancé son équipe dans un match pourri d'entrée de jeu par un penalty assassin, et l'a conduite vers un premier succès sur le sol brésilien. Rien de plus. " Je n'ai jamais douté de mes qualités ", clame-t-il d'ailleurs d'entrée de jeu. Mais il a tort. Le symbole est plus fort. Assez fort du moins pour donner son prénom à un bébé né ce soir-là du côté de Gand. Lui qui n'a jamais donné un sens politique à son appartenance à cette équipe des Diables Rouges, le voilà fêté comme un héros national d'Ostende à Arlon en passant par Molenbeek et Anvers, faisant la nique aux extrémistes de tout bord. Derrière le symbole, il y a avant tout l'histoire de ce médian sympathique, dont la timidité ressemble parfois à une certaine gaucherie aux interviews (du moins les interviews collectives car il est beaucoup plus détendu et profond en tête-à-tête), et qui a vécu une saison délicate. Et voilà qu'il débute la Coupe du Monde sur le banc ! Mais en football, la roue tourne et lui le mesure aujourd'hui. De remplaçant, le héros est devenu incontournable pour le deuxième match face à la Russie. Dans un autre style (plus défensif), il a confirmé qu'il devait faire partie de l'entrejeu de cette équipe. " Le coach m'avait demandé de rester davantage en position et d'aller dans le rectangle quand je voyais une ouverture. On a beaucoup travaillé dans l'entrejeu et je pense qu'on a bien tenu la baraque. " De poison offensif, il s'est mué en travailleur incessant. Et si cette Coupe du Monde lui permettait de clore en beauté une première saison à United qui devait pourtant servir d'aboutissement à une carrière linéaire et progressive ? Tout avait commencé sous de mauvais auspices. On se souvient d'un rassemblement en équipe nationale, pour la rencontre en Ecosse. Jusqu'au finish, il avait négocié son transfert avec Manchester United, qui avait finalement déboursé 32,5 millions d'euros pour s'attacher ses services lors du dernier jour du mercato. Il était arrivé avec un jour de retard au rassemblement des Diables Rouges. Le lendemain, il se présentait devant une presse, plus étonnée que fière de voir un nouveau Diable intégrer le gratin du foot européen. Certains se demandaient s'il arriverait à se hisser au niveau de ses coéquipiers. Lui répondait déjà du tac au tac. " Je n'ai jamais douté de mes qualités. Et si Manchester United est venu me chercher, c'est qu'il y a quand même une raison. " Que voulez-vous qu'il réponde ? L'inverse ? Qu'il croit qu'il va se planter et qu'il n'arrive pas à la cheville des Ryan Giggs, Tom Cleverley ou Michaël Carrick ? Pourtant, lui qui n'a jamais connu l'échec, va vivre une saison pénible et difficile, à l'image de celle de Manchester United, qui ne parviendra jamais à combler le départ de son entraîneur emblématique, Alex Ferguson. Inévitablement, ses performances face à l'Algérie et la Russie l'ont replacé sur la carte du football belge. Non pas qu'il ait totalement disparu mais sa saison compliquée à Manchester United avait eu pour résultat d'exposer ses faiblesses davantage que ses qualités. " Quand on lisait les journaux, on se demandait s'il avait encore des qualités ", nous raconte un proche. Il en a voulu à la presse belge. Non pas que celle-ci l'ait trop chargée mais il reproche aux journalistes belges d'avoir repris in extenso les critiques acerbes et virulentes parues dans les tabloïds anglais sans en faire une lecture critique et objective. Alors, il a coupé les ponts cette saison. Il s'est fait discret, refusant toute interview individuelle, se renfermant sur son clan en espérant que l'orage passe. Et c'est vrai qu'il avait des circonstances atténuantes. Il est arrivé à Old Trafford, une fois la saison entamée. Le prix exorbitant de son transfert, le fait qu'il soit la seule cible estivale que David Moyes parvienne à transférer, et sa blessure ne l'ont pas aidé à s'adapter au statut du club et à s'intégrer facilement. " Pour beaucoup, il s'agissait d'un troisième choix, Moyes ayant raté les transferts de joueurs beaucoup plus glamours aux yeux de l'opinion publique comme Cesc Fabregas ou Wesley Sneijder ", explique David Meek, journaliste du Guardian. Pour beaucoup, MU a mis la somme prévue pour un créateur comme Sneijder ou Luka Modric sur Fellaini, qui aurait dû coûter beaucoup moins cher. Sur le dossier de sa blessure, il ne fut pas non plus aidé par le club qui a patienté deux mois avant de l'opérer. Pendant deux mois, il a joué avec une attelle. Cela ne devait pas l'empêcher de jouer, me diriez-vous ? Faux. Cela l'a considérablement gêné. Avant le départ pour la Croatie, le match de la délivrance de la campagne qualificative, il nous avait d'ailleurs confié qu'il ne pouvait ni tomber sur son bras, ni aller trop fort au duel pour protéger sa main. Or, un Fellaini qui ne peut ni tomber, ni aller au duel, perd la moitié de sa puissance et de son utilité. Enfin, dernière excuse : son équipe ne tournait pas et Moyes ne l'a jamais utilisé dans la position qui était la sienne à Everton. " Il a sombré avec Moyes ", explique Ian Herbert qui suit Manchester United pour The Independent. " Il était en quelque sorte devenu le symbole de l'ère Moyes et le bouc émissaire tout trouvé pour les mauvais résultats. Je trouve que les critiques ont largement épargné les anciens de l'époque Ferguson. Or, les défenseurs centraux, Nemanja Vidic et Rio Ferdinand ont été calamiteux. Johnny Evans qui restait sur une très bonne saison et était appelé à les remplacer, a sombré. Et dans l'entrejeu, ni Michaël Carrick ni Tom Cleverley n'ont été à la hauteur. Quant aux ailiers Nani et Antonio Valencia, ils semblaient n'être plus que l'ombre d'eux-mêmes. " " Le plus grand mystère de cette saison réside dans le choix de Moyes de ne pas mettre Fellaini à sa meilleure place ", ajoute Steve McManaman, ancien joueur de Liverpool et du Real Madrid, aujourd'hui consultant. " Fellaini est plus efficace, certainement en Premier League, quand on le place en faux numéro dix, comme targetman, qui peut peser sur la défense et faire le ménage dans le jeu aérien, juste derrière l'attaquant. Or, à Manchester United, Moyes l'utilisait plus bas. Or, il n'a pas le sens de la passe ni la vision du jeu pour évoluer à cette position. " Retour à Mogi das Cruzes, le camp de base des Diables Rouges. Le lendemain du match face à l'Algérie. Fellaini est la star du jour. On le voit heureux mais tout en retenue. Il a bien dormi, pas trop perturbé par l'adrénaline qui lui restait du match. " Quand la fatigue te gagne, tu es obligé de dormir. " Il se rend compte qu'il a touché le peuple belge. " On voit les photos et puis, il y a la famille qui nous raconte. " Mais pas question d'avouer avoir pris son pied. Pour lui, il ne s'agit aucunement d'une revanche. " Ma saison est oubliée. Maintenant, je suis en équipe nationale. " Il botte en touche, répond à Gary Lineker en disant que le Fellaini de United et celui des Diables Rouges est bien la même personne. Pas question non plus de voir une quelconque symbolique derrière son but. Même s'il s'agissait de l'Algérie. " Dans ces cas-là, les racines, tu t'en fous. Peu importe contre qui je marquais. " Comme d'habitude, Fellaini montre beaucoup de détachement face aux choses. Pour certains, même un peu trop. " On n'en tirera pas plus ". C'est mal connaître l'homme qui se cache derrière le joueur. Certes, le lendemain de son but, il n'est pas le meilleur client du monde. Comme il ne l'a jamais été dans une séance collective. Par contre, quand on prend le temps de parler avec lui, à tête reposée, et qu'il se sent en confiance, il aime partager sa passion pour le football. " Quand il ne connaît pas le journaliste qui vient l'interviewer, il reste poli mais on voit que le contact s'établit difficilement ", explique Herbert. Nous l'avons rencontré cinq ans d'affilée lorsqu'il évoluait à Everton et, chaque année, il s'ouvrait un peu plus. " On sent qu'il a peur d'être piégé. Donc, cela devient plus facile quand il sait à qui il a affaire ", nous avait dit un jour son attachée de communication, Bénédicte Duval. Ce mercredi, il n'est donc pas très loquace. Ses émotions, il veut les garder pour lui. Pas besoin de les partager. Ni d'en garder une trace. Dans l'euphorie de cette fin de match face à l'Algérie, il a oublié de demander à Sofiane Feghouli son maillot. C'était le seul qui l'intéressait. Mais il n'en fait pas un drame. " Après tout, cela reste un match de foot. OK, c'est la Coupe du Monde. Mais mon propre maillot me suffira à me rappeler de ce match. " La semaine ne faisait que commencer. Encore devait-elle se terminer par une titularisation... Car en équipe nationale également, sa position fait débat. Longtemps, Wilmots, qui privilégiait un triangle de l'entrejeu plus joueur, ne savait pas où le placer. Parfois, il privilégiait une autre option, comme il l'a fait en ouverture de la Coupe du Monde. Et pourtant, à chaque fois qu'il a fait appel à lui, tout le monde se demandait comment on pouvait bien se passer de la présence physique d'un Fellaini. Après son match face à l'Algérie, personne n'imaginait Wilmots se priver une nouvelle fois de l'ancien Standardman. Et Fellaini de commencer d'entrée face à la Russie. " Je crois avoir marqué des points sur mes deux dernières rencontres mais c'est évidemment l'entraîneur qui fait ses choix ", dit-il simplement. Finalement, peu importe sa position (six, huit ou faux neuf), Fellaini possède des caractéristiques bien différentes des autres membres de l'entrejeu belge. Et ce sont celles-ci qui le rendent indispensable. Wilmots a parfaitement résumé l'utilité de Fellaini : " C'est un guerrier et je compte sur lui ". Car pour relever le défi physique d'une épreuve aussi rude, Fellaini répondra présent. " Si Fellaini n'a pas donné la pleine mesure de son talent à United, c'est sans doute à cause d'un système qui ne lui convenait pas ", ajoutait Dries Mertens. " On a vu contre l'Algérie comment il fallait l'utiliser. " Ce qui renforce finalement les propos de Lineker qui disait que Manchester United devrait transférer le Fellaini de l'équipe nationale belge. PAR STÉPHANE VANDE VELDE À MOGI DAS CRUZES ET À RIO DE JANEIRO - PHOTOS : BELGAIMAGE" Chez les Diables Rouges, on sait comment l'utiliser. " Dries Mertens