1 Le foot féminin et le foot masculin sont deux sports différents.

HELEEN JAQUES : Oui, si on ne prend en compte que le physique et la condition. C'est aussi le cas en tennis et dans d'autres disciplines, d'ailleurs. Mais il y a peu de différences sur les plans technique et tactique.
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HELEEN JAQUES : Oui, si on ne prend en compte que le physique et la condition. C'est aussi le cas en tennis et dans d'autres disciplines, d'ailleurs. Mais il y a peu de différences sur les plans technique et tactique. KATRIEN JANS: Ce qui me frappe, c'est qu'on parle nettement moins de ces différences en tennis qu'en football. HANNAH EURLINGS: Idem en athlétisme. Les hommes courent plus vite, mais les gens ne disent pas: il y a l'athlétisme féminin et le masculin. J'ai joué contre des garçons en équipes d'âge et à un moment donné, j'ai remarqué les différences physiques mais je n'ai jamais eu le sentiment de pratiquer un autre sport. JANS: Il ne faut surtout pas oublier que le football féminin en est encore à ses débuts. Il suffit de regarder l'évolution qu'il a suivie pendant les Mondiaux du Canada (2015) et de France (2019) pour remarquer à quel point l'intensité et la qualité des matches augmentent. On rattrape clairement notre retard. JAQUES: Le football masculin a suivi le même chemin. Il a aussi dû grandir. Comparez le football actuel à celui de la génération de Jan Ceulemans ou Enzo Scifo et vous remarquerez aussi une différence de vitesse et de développement physique. Il faut regarder le football féminin avec les mêmes lunettes: on a trente ans de retard. On a donc besoin de temps et de patience pour suivre la même évolution. EURLINGS: Les Red Flames utilisent des paramètres physiques professionnels, à juste titre, mais ils sont adaptés à la morphologie féminine. JANS : Nous sommes dans une phase de transition. Les jeunes talents ont une toute autre formation et un autre suivi médical que les joueuses de la génération d'Heleen. Le professionnalisme va s'accroître et la qualité du jeu va s'améliorer. Plus le vivier de joueuses formées professionnellement est grand, plus il y a de concurrence et meilleur est le niveau. Jusqu'à présent, cette dynamique nous faisait un peu défaut. JAQUES: Le problème, certainement de mon temps, était la grande différence de niveau. Anderlecht et les Flames travaillent professionnellement, avec beaucoup d'intérêt pour la tactique et le physique, mais c'est moins le cas des autres. Donc, on joue à des vitesses différente. Les équipes nationales apportent beaucoup d'informations aux filles. Il faut que les clubs suivent. EURLINGS: Beaucoup de joueuses d'OHL suivent les cours de l'école de sport de haut niveau de Louvain. À partir de quatorze ans, on y bénéficie d'une bonne formation tactique. Ça m'aide à assimiler plus facilement les informations tactiques des matches en équipe nationale. Ça m'intéresse d'ailleurs: comment va-t-on exercer notre pressing, comment les attaquantes vont-elles se déplacer, les backs vont-elles monter ou converger vers l'axe? C'est passionnant. JAQUES: Les entraînements sont évidemment la base de tout. Avant, on s'entraînait deux ou trois fois par semaine, maintenant, c'est tous les jours. Ça offre plus de temps pour dispenser des séances tactiques. JANS: Certaines joueuses n'ont de leçons tactiques que quand elles rejoignent une équipe A de Scooore Super League. Les entraîneurs doivent s'adapter. Je peux imaginer que Johan Walem, qui vient du football masculin, soit surpris. JAQUES: Accordez-nous le temps de grandir. Les écoles de sport de haut niveau nous offrent déjà une bonne base. JANS : Je comprends la frustration que ça suscite ( certains clubs de Scooore Super League sont fâchés car OHL profite de la proximité d'une école de sport de haut niveau, ndlr.), mais je dirais ceci aux clubs: si vous pouvez proposer vingt heures de football à un jeune talent, c'est avec plaisir. Mais si vous ne pouvez pas, envoyez les jeunes filles dans une école de sport de haut niveau. JANS: C'était un objectif important, car ça a des conséquences sur les campagnes médiatiques, le marketing et notre stratégie. Notre précédente campagne l'a démontré. Le prochain objectif, c'est d'atteindre le deuxième tour, même si on est versées dans un groupe très difficile, avec l'Islande, la France et l'Italie. JAQUES: On doit surtout être régulièrement présentes dans les grands tournois, pour déclencher quelque chose. À l'EURO 2017, tout était nouveau, on était très stressées avant le premier match. On a été trop modestes, on doit croire davantage en nos moyens. Surtout si on est en bonne condition physique, comme maintenant. Quelques joueuses de 2017 sont toujours dans l'équipe. Elles vont lui apporter leur expérience, c'est un avantage. EURLINGS: On y va pour gagner. On a déjà montré de belles choses contre la Pologne dans les qualifications pour le Mondial ( elle a marqué, ndlr). Je pense donc qu'on peut viser le deuxième tour. Je préfère affronter de grandes équipes car on peut ainsi mieux développer notre jeu. L'Espagne, la France et l'Angleterre sortent du lot. Le match contre l'Islande sera crucial au premier tour. On doit absolument le gagner. On est heureuses que l'EURO se déroule en Angleterre, où le football féminin vit beaucoup. La Belgique atteint un bon niveau technico-tactique mais l'année passée, nos matches contre de grandes nations comme les Pays-Bas, la Norvège et l'Espagne ont révélé que le fossé restait encore grand sur le plan physique. JAQUES : ( opine) Ça commence en jeunes. Mes joueuses aussi sont confrontées à des filles qui ont des cuisses trois fois plus musclées. La condition de base est très importante et on doit y prêter plus d'attention, surtout après la pandémie. Jouer intensément pendant nonante minutes constitue toujours un défi. Je dois souvent expliquer l'importance des high intensity runs. Nulle n'en avait entendu parler en U16. Je leur communique les infos et je les exerce. Elles remarquent alors que ça porte ses fruits en match et elles me suivent. JANS: Ce serait bien, mais ce n'est malheureusement pas réaliste actuellement, simplement parce que le vivier n'est pas encore assez grand. Il serait préférable d'inciter les 24 clubs professionnels à offrir une formation aux filles, quel que soit le niveau de l'équipe A. Comme Westerlo qui a lancé une formation pour les jeunes il y a quelques années et est maintenant promu en deuxième division. C'est un processus progressif. Certains clubs pros ont déjà ancré le football féminin dans leur structure. C'est plus durable que d'imposer quelque chose qui n'apporte rien et serait artificiel. La saison prochaine, Malines rejoint la Scooore Super League. On aura donc onze équipes. On s'agrandit pas à pas. C'est la bonne méthode, à mon sens. C'est la province d'Anvers qui recense le plus d'affiliées alors qu'elle n'a pas de club parmi l'élite. C'est donc une bonne chose que Malines comble cette lacune. EURLINGS: Le Club YLA a aussi un chouette projet. Les femmes partagent les installations des hommes. La direction d'OHL est très impliquée. Elle assiste à quasiment tous nos matches et récemment, elle est venue à notre barbecue de fin de saison. Elle prête attention à nos aspirations. Par exemple, le club s'occupe de la lessive de nos équipements. Les supporters nous soutiennent aussi. Le stade est presque comble pour les affiches, comme la visite d'Anderlecht. La saison prochaine, chaque équipe doit compter trois semi-professionnelles. JANS : Cinq des dix clubs comptaient déjà au moins trois semi-professionnelles dans leur noyau. Ce n'est donc pas un gros effort. JAQUES : Je pense que de plus en plus de filles peuvent vivre du football, désormais, même comme semi-pros, même si ça reste un peu tabou. Il n'est plus nécessaire de s'expatrier pour faire carrière en football, comme de mon temps. J'ai même pu mettre un peu d'argent de côté à la Fiorentina et à Sassuolo, car ces clubs mettaient un appartement à ma disposition. Mon premier club étranger, Potsdam, me versait 600 euros par mois et parfois, on s'entraînait trois fois par jour. Ce n'est plus pensable de nos jours. Je comprends cependant que tous les clubs ne disposent pas d'un budget suffisant. EURLINGS: Je joue au football depuis l'âge de cinq ans, ça a toujours été ma passion. Mes parents pensaient que ça me passerait mais quand ils ont compris que c'était sérieux, ils m'ont soutenue. Ils m'ont autorisée à fréquenter l'école de sport de haut niveau et maintenant, je suis des cours à distance en management sportif et culturel. JANS : Je ne m'attends pas à ce qu'on atteigne le niveau salarial des hommes mais l'évolution est nette. Ma génération, dont Femke Maes était la porte-drapeau en Belgique, n'avait rien du tout. JANS: Personnellement, je n'aime pas ce cloisonnement. Ce sont les compétences qui comptent, pas le genre. Mais dans mon scénario de rêve, il y a au moins une femme dans le staff technique de chaque club. EURLINGS: J'ai presque toujours eu des entraîneurs masculins et ce n'est pas un problème. À l'école, Lenie Onzia m'a entraînée et en équipes nationales d'âge, il y a eu Tamara Cassimon. Est-ce différent? Oui et non. Il y a peut-être plus de distance avec un homme. Mais l'essentiel est qu'un entraîneur nous apprenne quelque chose. JANS: Il y a encore trop peu d'entraîneurs féminins et il ne faut pas jeter quelqu'un trop vite dans la fosse aux lions. JAQUES: La Fédération m'a présenté un beau projet. J'entraîne les U16 nationales et je suis adjointe des U19. Les deux postes m'apprennent beaucoup. Il ne suffit pas d'avoir joué. Je dois me tenir devant un groupe, gérer les jeunes... Ça s'apprend. J'ai le diplôme UEFA-A mais je dois encore apprendre à diriger des matches, en pratique, pas seulement en étudiant la théorie ni en décortiquant des matches à la télévision. J'essaie de communiquer avec mes joueuses, car c'était important pour moi pendant ma carrière. Il faut créer une atmosphère de confiance si on veut que les filles évoluent et jouent sans complexe. Le Club YLA s'adjoint les services d'un entraîneur en charge des menstruations. Est-ce bien nécessaire? JANS : La Fédération travaille aussi avec un staff médical compétent, qui connaît aussi ce sujet. Ce n'est donc pas neuf. JAQUES : Les U16 suivent des séances d'information. Peu de filles consultent un gynécologue alors que c'est important quand on n'a pas de menstruation, par exemple. Le cycle a un impact sur le corps. Je pense aux crampes, à un déficit de sommeil, à des changements d'humeur... Les filles doivent déjà pouvoir signaler un problème. Mais ce n'est en rien un obstacle pour les matches. JANS : Les règles peuvent parfois avoir un impact sur le régime. Il faut en tenir compte lors des évaluations. EURLINGS: Entre joueuses, on en parle librement, mais c'est différent vis-à-vis d'un entraîneur masculin. Il vaut mieux se tourner vers le kiné. Mais je ne sais pas si c'est un problème. EURLINGS: Je l'ai souvent entendu dire. Ça me stresse un peu. Petite, j'admirais Tessa mais on évoluait dans des registres différents. On est complémentaires plutôt que rivales. Par exemple, je joue bien dos au but et j'aime jouer en profondeur alors qu'elle est très rapide et aime aller chercher le ballon. On est toutes les deux des battantes. Et on est ambitieuses. Maintenant que je suis en équipe nationale, j'en veux plus. Je signe des deux mains pour réussir une carrière comme celle de Tessa. JAQUES: Hannah a suffisamment de qualités pour réussir à l'étranger, comme d'autres filles de sa levée. Les jeunes actuelles sont plus avancées que nous au même âge. De nouveau, c'est dû au nombre d'heures d'entraînement. JANS : Les exemples sont importants mais la Fédération souhaite surtout que toutes les Flames soient connues. Pas seulement Hannah ou Tessa. Celle-ci est évidemment excellente, elle prend beaucoup d'initiatives pour attirer l'attention de la presse et aide ainsi le football féminin à progresser. On collabore très bien avec la génération actuelle et je suis très optimiste quant à l'avenir. Le manque de diversité est flagrant. Kassandra Missipo est le seul modèle pour les jeunes filles belges d'origine différente. JANS : C'est exact, mais ça va changer aussi. J'ai récemment rendu visite aux RWDM Girls et la diversité y était considérable. Bien entendu, les rapports hommes-femmes n'ont pas évolué de la même façon dans toutes les cultures. Les jeunes filles issues de certains milieux qui veulent jouer au football sont parfois confrontées à des préjugés ou à des critiques, comme moi il y a vingt ans. Ça va également évoluer et ce sera profitable à notre football car il y a là beaucoup de talents. Les Red Flames vont suivre le même chemin que les Diables rouges. EURLINGS: On m'a souvent dit que c'était un sport d'hommes, mais ça ne m'a jamais posé problème. J'ai rapidement senti que je jouais aussi bien, voire mieux que les garçons. Depuis quelques années, je n'entends plus ce genre de commentaires dénigrants, d'ailleurs. Au contraire, on me demande de venir parler du football féminin ici et là. Je vois des équipes féminines naître partout, c'est chouette! JANS : Si on réussit cet EURO, on va booster le football féminin belge. Il va y avoir plusieurs campagnes médiatiques d'envergure, du niveau des campagnes des Diables rouges. JAQUES : Je suis convaincue que le football féminin va gagner en popularité, tant au niveau des supporters que des affiliées. Surtout si les Red Flames abordent bien les prochains tournois. La saison passée, le match Barcelone - Real Madrid a attiré 91.000 spectateurs et tous les matches de l'EURO se joueront dans des stades combles. J'ai joué avec la Fiorentina devant 45.000 personnes au Juventus Stadium, à l'occasion d'une campagne gratuite destinée à susciter l'intérêt du public. Ce genre d'action est très utile. Le Club Bruges, le Standard, Anderlecht et OHL permettent aussi aux femmes de se produire dans le stade principal. Ça bouge, donc. JANS : N'oubliez pas qu'il y a dix ans, les Flames se produisaient devant 600 spectateurs alors qu'avant la pandémie, on était à une moyenne de 7.000. Ça donne une idée des possibilités. L'année prochaine, la Belgique organise l'EURO U19 et on tente d'obtenir l'organisation du Mondial 2027 avec les Pays-Bas et l'Allemagne.