Des yeux comme des billes. Il y avait un peu de ça chez Hendrik Van Crombrugge quand il s'est retrouvé pour la première fois à l'entraînement avec les Diables. " C'était un entraînement ouvert, il y avait un monde de fou. Plus de monde que pour un match à domicile d'Eupen... "

C'est l'histoire d'une carrière qui s'emballe. En mai, un appel de Roberto Martinez. En août, un transfert à Anderlecht. " Je me considère comme Diable parce que je suis dans le noyau élargi. Pour la place de troisième gardien, il y a match entre Koen Casteels, Matz Sels et moi. Jusqu'à cet été, ils avaient un gros avantage. Si tu es bon en Bundesliga ou en Ligue 1, tu as des meilleures chances que celui qui est bon dans le but d'Eupen. Mais là, en venant à Anderlecht, j'ai fait un pas en avant. Mon ambition, c'était d'aller à la Coupe du monde au Qatar. Mais si ça vient plus tôt, si je suis déjà repris pour l'EURO, tant mieux. "

Je resterai toujours le premier international belge d'Eupen. " - Hendrik Van Crombrugge

Que ça vienne ou pas, tu resteras toujours le premier international belge d'Eupen. C'est important ? Ou anecdotique ?

HENDRIK VAN CROMBRUGGE : Anecdotique ? Mais non ! C'est une grande fierté. Il y en aura peut-être d'autres mais je resterai toujours le premier. Sans vouloir être arrogant, je pense que j'ai signifié beaucoup pour Eupen. En six ans là-bas, on a réalisé pas mal de bonnes choses. La montée, puis le maintien trois fois d'affilée. J'étais dans un trou, sans club, quand j'ai signé là-bas. Je ne savais pas ce que j'allais devenir, j'avais même recommencé à aller à l'école - mais pas longtemps parce que ça ne me plaisait vraiment pas -... A Eupen, j'ai trouvé l'environnement parfait pour grandir. Et si je suis maintenant à Anderlecht et dans le noyau des Diables, c'est parce que j'ai fait une rencontre capitale là-bas. La clé de mon ascension, c'est Javier Ruiz, mon entraîneur des gardiens. On a travaillé un long moment ensemble, avant qu'il parte en Chine dans le club d'Axel Witsel puis au Qatar. Il a été hyper important dans mon développement, au niveau technique mais aussi mental. Je le considère comme un vrai mentor, on avait une osmose parfaite.

Qu'est-ce qu'il t'a apporté concrètement ?

VAN CROMBRUGGE : Il avait une philosophie révolutionnaire. Avant, les gardiens en Belgique étaient surtout des gardiens de ligne. On leur demandait d'arrêter les ballons, point barre. A Eupen, j'ai subitement découvert autre chose. Le staff était espagnol et l'entraîneur principal, Tintin Marquez, voulait un gardien qui jouait avec les pieds, loin de son but. Je devais être le premier attaquant. Dans tout le travail quotidien, on avait une philosophie espagnole. C'était un foot positif, orienté vers l'avant, braqué sur la possession. Le gardien qui était titulaire à ce moment-là ne répondait pas aux critères, il n'arrivait pas à s'adapter, on m'a donné ma chance et je n'ai plus quitté le but.

" Jouer au pied loin de mon but, ça ne me stresse pas "

Quand tu as été repris pour la première fois en équipe nationale, Roberto Martinez a dit que tu étais " un gardien complet ". Qu'est-ce qu'il voulait dire exactement ?

VAN CROMBRUGGE : Il voulait dire un gardien moderne, capable d'être le premier attaquant de l'équipe et d'être un atout dans les phases de possession. Si tu as un gardien qui sait jouer au ballon, tu peux créer une supériorité numérique. Si une équipe joue loin de son but et si son gardien est à l'aise assez haut sur le terrain, ça met la défense en confiance. Les défenseurs savent que si un ballon passe dans leur dos, le gardien est derrière, il saura faire le boulot. Je pense que c'est notamment à ça que Martinez faisait référence. Il y a des gardiens qui sont excellents dans un domaine, d'autres qui sont bons un peu dans tout. Je pense que je suis bon un peu dans tout ! Et j'essaye de devenir excellent dans un maximum de domaines.

Donc, tu pars du principe que ton jeu au pied est au-dessus de la moyenne ?

VAN CROMBRUGGE : Je me sens à l'aise là-dedans. Devoir jouer des ballons avec le pied en dehors de mon rectangle, ça ne me stresse pas. Pour ça, Eupen en D2, c'était la meilleure école. Comme on était supérieur à toutes les autres équipes, je jouais comme libero. A l'entraînement, les gardiens étaient toujours intégrés dans le jeu de possession, dans le passing. Si tu es ouvert pour apprendre ça et si tu te sens bien là-dedans, tu progresses automatiquement. Le football évolue en continu, c'est comme l'école et l'approche d'un gardien. Quand une équipe a une certaine philosophie ou un certain système de jeu, on recrute des joueurs en fonction de ce système, des joueurs qui peuvent fonctionner de la meilleure façon dans ce système ou qui apportent une plus-value. Un gardien fait partie d'une équipe, donc pourquoi ne pas recruter les gardiens de la même façon ? L'Ajax, Barcelone et Manchester City ont tous des bons gardiens qui ont des grandes qualités au niveau du jeu au pied, parce que ces clubs ont besoin de ça.

Quand tu viens de faire 99 bonnes passes, tu te dis que la centième sera bonne aussi. Et là, tu te loupes parce que tu es devenu arrogant. " - Hendrik Van Crombrugge

" Je détestais les toros, puis j'ai fini par aimer "

Tu jouais carrément dans le jeu aux entraînements d'Eupen ?

VAN CROMBRUGGE : Ça m'est arrivé quand je n'ai pas pu m'entraîner comme gardien pendant plusieurs mois à cause d'une blessure au poignet. L'entraîneur me mettait où il manquait quelqu'un. Et les gardiens participaient toujours aux toros. Je le faisais déjà parfois en jeunes au Standard. A ce moment-là, je détestais parce que j'étais moins bon que tous les joueurs de champ. Mais à force de le faire, j'ai bien progressé et j'ai fini par bien aimer ça.

Qui t'inspire dans le jeu au pied ?

VAN CROMBRUGGE : Pour moi, le meilleur, c'est Marc-André Ter Stegen. Et Manuel Neuer est le meilleur loin de son but. Je regarde aussi Claudio Bravo. Ils m'inspirent tous par leur jeu court. C'est différent de gardiens qui ont un super jeu long, qui savent donner des passes millimétrées à trente ou quarante mètres, comme Kasper Schmeichel, Mike Vanhamel ou Sinan Bolat. Ils ont une précision exceptionnelle.

On ne ressent pas une pression particulière quand on doit jouer au pied et construire ? C'est plus dangereux de relancer à quelques mètres que catapulter un long ballon.

VAN CROMBRUGGE : Je n'ai pas plus de pression mais je sens que j'ai plus de responsabilités. Je dois parfois prendre des risques mais je dois rester responsable, je ne peux pas devenir kamikaze. Dans des moments pareils, c'est important d'avoir confiance en toi, confiance en ce que tu fais. La ligne entre une grande confiance en soi et l'arrogance, elle est très fine. Parfois, je me suis fait avoir parce que j'ai basculé dans un trop-plein de confiance. Par exemple dans le match de cette saison à Genk. J'avais joué une bonne partie de la deuxième mi-temps loin de mon but, j'avais fait énormément de bonnes passes. Quand tu viens de faire 99 bonnes passes, tu te dis que la centième sera bonne aussi. Et là, tu te loupes. Ally Samatta m'a piqué le ballon, heureusement il n'a pas marqué derrière.

Hendrik Van Crombrugge  : " Tu penses que c'est simple de rester zen quand tu encaisses 75 buts par saison ? ", BELGA / HATIM KAGHAT
Hendrik Van Crombrugge : " Tu penses que c'est simple de rester zen quand tu encaisses 75 buts par saison ? " © BELGA / HATIM KAGHAT

C'est important de rester sain dans la tête, parfaitement concentré, de la première à la dernière minute. Quand tu joues comme libero ou premier attaquant, tu ne peux jamais te relâcher. Après mon premier match avec Anderlecht, j'étais cuit mentalement. A cause de cette obligation de rester concentré à fond pendant 95 minutes. Quand j'étais à Eupen, je faisais mes dégagements loin devant. Automatiquement, j'avais quelques secondes pour relâcher mon attention, pendant que le ballon était dans l'autre camp et qu'il n'y avait aucun danger pour moi. Quand tu construis de derrière, tu n'as pas ça. Pendant les quelques secondes qui suivent ma passe, je dois rester hyper attentif parce que le ballon n'est pas loin et risque toujours de me revenir.

Et puis, je sais que je risque de recevoir un ballon à tout moment, aussi bien d'un coéquipier que d'un adversaire. Donc, j'anticipe en permanence, je réfléchis à l'usage que je vais faire de ce ballon d'un défenseur s'il vient vers moi. Si tu n'es pas préparé, tu vas devoir passer par plusieurs phases : la surprise, le contrôle puis la relance. Et si tu n'y as pas réfléchi avant, ça risque d'être trop tard. Mais quelque part, c'est plus facile avec Anderlecht qu'avec Eupen. Ici, comme il y a plus de qualités techniques, il y a des plus grandes chances que le coéquipier à qui je donne le ballon le contrôle sans problème. A Eupen, si le gars ratait son contrôle, on allait peut-être dire que le gardien avait raté sa passe.

" Je ne lis rien et je ne suis pas sur les réseaux, ça m'aide "

La qualité de ton jeu au pied a été un argument fort pour qu'Anderlecht te prenne ?

VAN CROMBRUGGE : Je suis conscient que ça a beaucoup joué pour moi. Dans les premières conversations que j'ai eues avec Vincent Kompany, il m'a dit qu'il avait été marqué par la qualité de mon jeu au pied aux entraînements de l'équipe nationale.

Thomas Didillon a été condamné pour avoir mal négocié deux ballons au pied pendant l'été, c'est dur ! Si un attaquant rate deux buts, on n'achète pas directement un autre joueur pour le remplacer.

VAN CROMBRUGGE : C'est l'injustice du métier de gardien. C'est clairement le poste le plus compliqué.

Tu as toujours voulu être gardien ?

VAN CROMBRUGGE : Oh non ! Quand j'étais gosse, je jouais parfois dans le but s'il manquait quelqu'un, et chaque fois que j'encaissais, j'avais les larmes aux yeux. Mais j'ai fini par devenir gardien à temps plein, j'étais apparemment plus fort là que dans le jeu.

Tu disais depuis plusieurs années que tu visais un gros transfert mais tu as signé à Anderlecht au moment où le club vivait une des plus graves crises de son histoire. Pas de bol ?

VAN CROMBRUGGE : Je sais que le timing n'était peut-être pas idéal. Mais je ne suis pas du genre à me poser plein de questions, à m'occuper la tête avec les trucs qui ne vont pas bien. Mes priorités étaient ailleurs quand je suis arrivé : m'intégrer, gagner la confiance et le respect des gens. Maintenant que c'est fait, je peux me concentrer un peu plus sur le collectif, essayer d'améliorer les choses sur le terrain et en dehors.

C'est possible de zapper tous les soucis, de ne pas voir tous les changements dans le staff, les mouvements dans les bureaux ? Tu arrivais à te dire que ce n'était pas ton problème ?

VAN CROMBRUGGE : Déjà, je ne lis aucun média de sport et je ne suis pas sur les réseaux sociaux, ça aide... Si des gens importants d'Eupen avaient quitté le club quand j'y étais depuis plusieurs années, ça m'aurait fait bizarre. Mais à Anderlecht, pour moi tout le monde était nouveau, donc c'était différent, ça me touchait beaucoup moins. Je n'avais pas encore de connexion avec eux.

" J'invite n'importe quel gardien à s'installer pendant un an dans le but d'Eupen "

Tu avais des contacts avec Frank Arnesen ?

VAN CROMBRUGGE : Il venait parfois voir les entraînements, rien d'autre.

Juste après son départ, il a dit dans un journal qu'il n'avait pas validé tous les transferts de cet été, dont le tien.

VAN CROMBRUGGE : J'ai parlé avec Vincent Kompany et Michael Verschueren. Tout a été très vite. J'ai joué le premier match du championnat avec Eupen, on avait congé le lendemain et je suis venu me balader avec la famille, par hasard près de Bruxelles. J'avais laissé mon téléphone dans la voiture pour avoir la paix. Quand je l'ai repris, j'ai vu que mon agent avait voulu m'appeler plusieurs fois. Je l'ai rappelé, il m'a dit : Anderlecht s'intéresse à toi, il faut qu'on reste disponibles aujourd'hui. Je lui ai répondu : OK je ne vais nulle part, et je ne suis pas loin... A partir de là, tout a été réglé en 72 heures.

Souvent, quand le collectif ne va pas bien, tous les joueurs sont aspirés dans la spirale négative. Je ne suis pas tombé là-dedans. " - Hendrik Van Crombrugge

On savait que le projet Kompany serait difficile mais on ne s'attendait pas à ce que ce soit compliqué à ce point-là au début. Comment tu vois la suite ?

VAN CROMBRUGGE : Je n'ai pas de boule de cristal mais je suis confiant. On va réussir. N'importe quel nouveau projet prend du temps, qu'il soit sportif, politique ou économique. Le club a choisi de prendre une autre direction, pas la plus facile, mais ce n'est pas parce qu'un chemin est tortueux qu'il est mauvais. Si, chaque fois qu'un truc est difficile, tu renonces, tu n'iras jamais bien loin, tu n'avanceras pas dans la vie. Les gros challenges, c'est bien. On s'est longtemps focalisé sur notre nombre de points mais il y a déjà trois matches où on a fait 0-0 et qu'on aurait dû gagner à tous les coups, si on les analyse bien. Donne-nous six points de plus et tout serait déjà fort différent.

Dans la période la plus difficile, tu étais une satisfaction individuelle. Ça console ?

VAN CROMBRUGGE : Simplement, ça pousse à ne pas douter. Souvent, quand le collectif ne va pas bien, tous les joueurs sont aspirés dans la spirale négative. Je ne suis pas tombé là-dedans.

C'est peut-être plus facile de se mettre en évidence pour un gardien qui a plein de ballons chauds que pour un attaquant qui ne reçoit pas de bons ballons ?

VAN CROMBRUGGE : OK, dans ce cas-là le gardien a plus de possibilités de se mettre en évidence, mais s'il n'est pas fort dans la tête, s'il est dans le négatif comme le reste de l'équipe, il ne pourra pas avoir le même degré de concentration que le joueur d'une équipe qui gagne. Ce n'est pas parce que tu as plus d'occasions de te mettre en valeur que ton job est plus facile. J'entendais parfois des commentaires du style : C'est facile pour toi, tu as dix ballons, tu en arrêtes six et tu en prends quatre, on ne va rien te reprocher. Mais c'est beaucoup trop réducteur comme analyse. Tu penses que c'est simple de rester zen quand tu encaisses 75 buts par saison ? En prendre trois ou quatre dans beaucoup de matches, ce n'est pas du tout évident à vivre. J'invite n'importe quel gardien à s'installer pendant un an dans le but d'Eupen !

© BELGA / HATIM KAGHAT

" Il était grand temps de quitter Eupen "

Tu as dit dans une interview que tu atteignais ton meilleur niveau quand tu étais sous pression. Donc, c'est normal que tu sois à ton meilleur niveau dans l'Anderlecht actuel !

HENDRIK VAN CROMBRUGGE :J'ai dit ça parce que quand j'étais à Eupen, dans les moments où l'équipe avait besoin d'un bon Van Crombrugge, je répondais présent !

Tu disais depuis plusieurs années que tu avais envie de partir, mais cet été, l'envie semblait plus forte que jamais. Tu étais saturé ? Tu avais l'impression d'être tombé dans une routine ?

VAN CROMBRUGGE : Non mais j'ai remarqué que pendant toute la saison dernière, je m'énervais sur plein de choses, dans l'extra-sportif. J'étais là depuis six ans, le club et moi on avait évolué, progressé ensemble. Mais la saison passée, la direction a pris quelques décisions avec lesquelles je n'étais pas d'accord. Les priorités n'étaient pas toujours les bonnes à mes yeux. OK, je suis joueur, et mon job est sur le terrain. Mais après six ans, en étant devenu une icône et le capitaine du club, son bien-être me tenait à coeur. Et je sentais que je n'étais plus vraiment sur la même ligne. Comme je voulais continuer à évoluer et avancer, il était temps de quitter Eupen parce que je sentais une stagnation.

Tu veux parler de la marche arrière dans le projet Aspire ?

VAN CROMBRUGGE : Si tu regardes les deux dernières années, tu vois une tendance. Il n'y a plus de Qataris et moins d'Africains venant d'Aspire. C'est un fait. Cette année, Eupen prend un nouveau départ, dans un certain sens. Et le meilleur transfert est, pour moi, Beñat San José. Un très bon entraîneur, très intelligent. Mais pour moi, le temps était venu de prendre un nouveau départ. Ma sélection en équipe nationale, c'était le signal parfait. Le moment idéal pour conclure mon histoire à Eupen.

Tu as contribué au troisième maintien consécutif, tu es le deuxième joueur le plus utilisé dans l'histoire d'Eupen en D1, tu es devenu le premier international belge du club, tu t'es dit : " Good job, je peux partir l'esprit tranquille " ?

VAN CROMBRUGGE : Exactement ! Le résumé est parfait.

Des yeux comme des billes. Il y avait un peu de ça chez Hendrik Van Crombrugge quand il s'est retrouvé pour la première fois à l'entraînement avec les Diables. " C'était un entraînement ouvert, il y avait un monde de fou. Plus de monde que pour un match à domicile d'Eupen... " C'est l'histoire d'une carrière qui s'emballe. En mai, un appel de Roberto Martinez. En août, un transfert à Anderlecht. " Je me considère comme Diable parce que je suis dans le noyau élargi. Pour la place de troisième gardien, il y a match entre Koen Casteels, Matz Sels et moi. Jusqu'à cet été, ils avaient un gros avantage. Si tu es bon en Bundesliga ou en Ligue 1, tu as des meilleures chances que celui qui est bon dans le but d'Eupen. Mais là, en venant à Anderlecht, j'ai fait un pas en avant. Mon ambition, c'était d'aller à la Coupe du monde au Qatar. Mais si ça vient plus tôt, si je suis déjà repris pour l'EURO, tant mieux. " Que ça vienne ou pas, tu resteras toujours le premier international belge d'Eupen. C'est important ? Ou anecdotique ? HENDRIK VAN CROMBRUGGE : Anecdotique ? Mais non ! C'est une grande fierté. Il y en aura peut-être d'autres mais je resterai toujours le premier. Sans vouloir être arrogant, je pense que j'ai signifié beaucoup pour Eupen. En six ans là-bas, on a réalisé pas mal de bonnes choses. La montée, puis le maintien trois fois d'affilée. J'étais dans un trou, sans club, quand j'ai signé là-bas. Je ne savais pas ce que j'allais devenir, j'avais même recommencé à aller à l'école - mais pas longtemps parce que ça ne me plaisait vraiment pas -... A Eupen, j'ai trouvé l'environnement parfait pour grandir. Et si je suis maintenant à Anderlecht et dans le noyau des Diables, c'est parce que j'ai fait une rencontre capitale là-bas. La clé de mon ascension, c'est Javier Ruiz, mon entraîneur des gardiens. On a travaillé un long moment ensemble, avant qu'il parte en Chine dans le club d'Axel Witsel puis au Qatar. Il a été hyper important dans mon développement, au niveau technique mais aussi mental. Je le considère comme un vrai mentor, on avait une osmose parfaite. Qu'est-ce qu'il t'a apporté concrètement ? VAN CROMBRUGGE : Il avait une philosophie révolutionnaire. Avant, les gardiens en Belgique étaient surtout des gardiens de ligne. On leur demandait d'arrêter les ballons, point barre. A Eupen, j'ai subitement découvert autre chose. Le staff était espagnol et l'entraîneur principal, Tintin Marquez, voulait un gardien qui jouait avec les pieds, loin de son but. Je devais être le premier attaquant. Dans tout le travail quotidien, on avait une philosophie espagnole. C'était un foot positif, orienté vers l'avant, braqué sur la possession. Le gardien qui était titulaire à ce moment-là ne répondait pas aux critères, il n'arrivait pas à s'adapter, on m'a donné ma chance et je n'ai plus quitté le but. Quand tu as été repris pour la première fois en équipe nationale, Roberto Martinez a dit que tu étais " un gardien complet ". Qu'est-ce qu'il voulait dire exactement ? VAN CROMBRUGGE : Il voulait dire un gardien moderne, capable d'être le premier attaquant de l'équipe et d'être un atout dans les phases de possession. Si tu as un gardien qui sait jouer au ballon, tu peux créer une supériorité numérique. Si une équipe joue loin de son but et si son gardien est à l'aise assez haut sur le terrain, ça met la défense en confiance. Les défenseurs savent que si un ballon passe dans leur dos, le gardien est derrière, il saura faire le boulot. Je pense que c'est notamment à ça que Martinez faisait référence. Il y a des gardiens qui sont excellents dans un domaine, d'autres qui sont bons un peu dans tout. Je pense que je suis bon un peu dans tout ! Et j'essaye de devenir excellent dans un maximum de domaines. Donc, tu pars du principe que ton jeu au pied est au-dessus de la moyenne ? VAN CROMBRUGGE : Je me sens à l'aise là-dedans. Devoir jouer des ballons avec le pied en dehors de mon rectangle, ça ne me stresse pas. Pour ça, Eupen en D2, c'était la meilleure école. Comme on était supérieur à toutes les autres équipes, je jouais comme libero. A l'entraînement, les gardiens étaient toujours intégrés dans le jeu de possession, dans le passing. Si tu es ouvert pour apprendre ça et si tu te sens bien là-dedans, tu progresses automatiquement. Le football évolue en continu, c'est comme l'école et l'approche d'un gardien. Quand une équipe a une certaine philosophie ou un certain système de jeu, on recrute des joueurs en fonction de ce système, des joueurs qui peuvent fonctionner de la meilleure façon dans ce système ou qui apportent une plus-value. Un gardien fait partie d'une équipe, donc pourquoi ne pas recruter les gardiens de la même façon ? L'Ajax, Barcelone et Manchester City ont tous des bons gardiens qui ont des grandes qualités au niveau du jeu au pied, parce que ces clubs ont besoin de ça. Tu jouais carrément dans le jeu aux entraînements d'Eupen ? VAN CROMBRUGGE : Ça m'est arrivé quand je n'ai pas pu m'entraîner comme gardien pendant plusieurs mois à cause d'une blessure au poignet. L'entraîneur me mettait où il manquait quelqu'un. Et les gardiens participaient toujours aux toros. Je le faisais déjà parfois en jeunes au Standard. A ce moment-là, je détestais parce que j'étais moins bon que tous les joueurs de champ. Mais à force de le faire, j'ai bien progressé et j'ai fini par bien aimer ça. Qui t'inspire dans le jeu au pied ? VAN CROMBRUGGE : Pour moi, le meilleur, c'est Marc-André Ter Stegen. Et Manuel Neuer est le meilleur loin de son but. Je regarde aussi Claudio Bravo. Ils m'inspirent tous par leur jeu court. C'est différent de gardiens qui ont un super jeu long, qui savent donner des passes millimétrées à trente ou quarante mètres, comme Kasper Schmeichel, Mike Vanhamel ou Sinan Bolat. Ils ont une précision exceptionnelle. On ne ressent pas une pression particulière quand on doit jouer au pied et construire ? C'est plus dangereux de relancer à quelques mètres que catapulter un long ballon. VAN CROMBRUGGE : Je n'ai pas plus de pression mais je sens que j'ai plus de responsabilités. Je dois parfois prendre des risques mais je dois rester responsable, je ne peux pas devenir kamikaze. Dans des moments pareils, c'est important d'avoir confiance en toi, confiance en ce que tu fais. La ligne entre une grande confiance en soi et l'arrogance, elle est très fine. Parfois, je me suis fait avoir parce que j'ai basculé dans un trop-plein de confiance. Par exemple dans le match de cette saison à Genk. J'avais joué une bonne partie de la deuxième mi-temps loin de mon but, j'avais fait énormément de bonnes passes. Quand tu viens de faire 99 bonnes passes, tu te dis que la centième sera bonne aussi. Et là, tu te loupes. Ally Samatta m'a piqué le ballon, heureusement il n'a pas marqué derrière. C'est important de rester sain dans la tête, parfaitement concentré, de la première à la dernière minute. Quand tu joues comme libero ou premier attaquant, tu ne peux jamais te relâcher. Après mon premier match avec Anderlecht, j'étais cuit mentalement. A cause de cette obligation de rester concentré à fond pendant 95 minutes. Quand j'étais à Eupen, je faisais mes dégagements loin devant. Automatiquement, j'avais quelques secondes pour relâcher mon attention, pendant que le ballon était dans l'autre camp et qu'il n'y avait aucun danger pour moi. Quand tu construis de derrière, tu n'as pas ça. Pendant les quelques secondes qui suivent ma passe, je dois rester hyper attentif parce que le ballon n'est pas loin et risque toujours de me revenir. Et puis, je sais que je risque de recevoir un ballon à tout moment, aussi bien d'un coéquipier que d'un adversaire. Donc, j'anticipe en permanence, je réfléchis à l'usage que je vais faire de ce ballon d'un défenseur s'il vient vers moi. Si tu n'es pas préparé, tu vas devoir passer par plusieurs phases : la surprise, le contrôle puis la relance. Et si tu n'y as pas réfléchi avant, ça risque d'être trop tard. Mais quelque part, c'est plus facile avec Anderlecht qu'avec Eupen. Ici, comme il y a plus de qualités techniques, il y a des plus grandes chances que le coéquipier à qui je donne le ballon le contrôle sans problème. A Eupen, si le gars ratait son contrôle, on allait peut-être dire que le gardien avait raté sa passe. La qualité de ton jeu au pied a été un argument fort pour qu'Anderlecht te prenne ? VAN CROMBRUGGE : Je suis conscient que ça a beaucoup joué pour moi. Dans les premières conversations que j'ai eues avec Vincent Kompany, il m'a dit qu'il avait été marqué par la qualité de mon jeu au pied aux entraînements de l'équipe nationale. Thomas Didillon a été condamné pour avoir mal négocié deux ballons au pied pendant l'été, c'est dur ! Si un attaquant rate deux buts, on n'achète pas directement un autre joueur pour le remplacer. VAN CROMBRUGGE : C'est l'injustice du métier de gardien. C'est clairement le poste le plus compliqué. Tu as toujours voulu être gardien ? VAN CROMBRUGGE : Oh non ! Quand j'étais gosse, je jouais parfois dans le but s'il manquait quelqu'un, et chaque fois que j'encaissais, j'avais les larmes aux yeux. Mais j'ai fini par devenir gardien à temps plein, j'étais apparemment plus fort là que dans le jeu. Tu disais depuis plusieurs années que tu visais un gros transfert mais tu as signé à Anderlecht au moment où le club vivait une des plus graves crises de son histoire. Pas de bol ? VAN CROMBRUGGE : Je sais que le timing n'était peut-être pas idéal. Mais je ne suis pas du genre à me poser plein de questions, à m'occuper la tête avec les trucs qui ne vont pas bien. Mes priorités étaient ailleurs quand je suis arrivé : m'intégrer, gagner la confiance et le respect des gens. Maintenant que c'est fait, je peux me concentrer un peu plus sur le collectif, essayer d'améliorer les choses sur le terrain et en dehors. C'est possible de zapper tous les soucis, de ne pas voir tous les changements dans le staff, les mouvements dans les bureaux ? Tu arrivais à te dire que ce n'était pas ton problème ? VAN CROMBRUGGE : Déjà, je ne lis aucun média de sport et je ne suis pas sur les réseaux sociaux, ça aide... Si des gens importants d'Eupen avaient quitté le club quand j'y étais depuis plusieurs années, ça m'aurait fait bizarre. Mais à Anderlecht, pour moi tout le monde était nouveau, donc c'était différent, ça me touchait beaucoup moins. Je n'avais pas encore de connexion avec eux. Tu avais des contacts avec Frank Arnesen ? VAN CROMBRUGGE : Il venait parfois voir les entraînements, rien d'autre. Juste après son départ, il a dit dans un journal qu'il n'avait pas validé tous les transferts de cet été, dont le tien. VAN CROMBRUGGE : J'ai parlé avec Vincent Kompany et Michael Verschueren. Tout a été très vite. J'ai joué le premier match du championnat avec Eupen, on avait congé le lendemain et je suis venu me balader avec la famille, par hasard près de Bruxelles. J'avais laissé mon téléphone dans la voiture pour avoir la paix. Quand je l'ai repris, j'ai vu que mon agent avait voulu m'appeler plusieurs fois. Je l'ai rappelé, il m'a dit : Anderlecht s'intéresse à toi, il faut qu'on reste disponibles aujourd'hui. Je lui ai répondu : OK je ne vais nulle part, et je ne suis pas loin... A partir de là, tout a été réglé en 72 heures. On savait que le projet Kompany serait difficile mais on ne s'attendait pas à ce que ce soit compliqué à ce point-là au début. Comment tu vois la suite ? VAN CROMBRUGGE : Je n'ai pas de boule de cristal mais je suis confiant. On va réussir. N'importe quel nouveau projet prend du temps, qu'il soit sportif, politique ou économique. Le club a choisi de prendre une autre direction, pas la plus facile, mais ce n'est pas parce qu'un chemin est tortueux qu'il est mauvais. Si, chaque fois qu'un truc est difficile, tu renonces, tu n'iras jamais bien loin, tu n'avanceras pas dans la vie. Les gros challenges, c'est bien. On s'est longtemps focalisé sur notre nombre de points mais il y a déjà trois matches où on a fait 0-0 et qu'on aurait dû gagner à tous les coups, si on les analyse bien. Donne-nous six points de plus et tout serait déjà fort différent. Dans la période la plus difficile, tu étais une satisfaction individuelle. Ça console ? VAN CROMBRUGGE : Simplement, ça pousse à ne pas douter. Souvent, quand le collectif ne va pas bien, tous les joueurs sont aspirés dans la spirale négative. Je ne suis pas tombé là-dedans. C'est peut-être plus facile de se mettre en évidence pour un gardien qui a plein de ballons chauds que pour un attaquant qui ne reçoit pas de bons ballons ? VAN CROMBRUGGE : OK, dans ce cas-là le gardien a plus de possibilités de se mettre en évidence, mais s'il n'est pas fort dans la tête, s'il est dans le négatif comme le reste de l'équipe, il ne pourra pas avoir le même degré de concentration que le joueur d'une équipe qui gagne. Ce n'est pas parce que tu as plus d'occasions de te mettre en valeur que ton job est plus facile. J'entendais parfois des commentaires du style : C'est facile pour toi, tu as dix ballons, tu en arrêtes six et tu en prends quatre, on ne va rien te reprocher. Mais c'est beaucoup trop réducteur comme analyse. Tu penses que c'est simple de rester zen quand tu encaisses 75 buts par saison ? En prendre trois ou quatre dans beaucoup de matches, ce n'est pas du tout évident à vivre. J'invite n'importe quel gardien à s'installer pendant un an dans le but d'Eupen !