Le 572e match de l'équipe nationale, sur les terres de son puissant voisin néerlandais, exhalera à jamais l'arôme de la confiance retrouvée. Ce splendide 5-5 décroché sous Robert Waseige dans le Kuip de Feyenoord, médusé, sidéré par l'intensité du spectacle et l'esprit offensif des Belges, ressemblait à un bouquet de fragrances positives.
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Le 572e match de l'équipe nationale, sur les terres de son puissant voisin néerlandais, exhalera à jamais l'arôme de la confiance retrouvée. Ce splendide 5-5 décroché sous Robert Waseige dans le Kuip de Feyenoord, médusé, sidéré par l'intensité du spectacle et l'esprit offensif des Belges, ressemblait à un bouquet de fragrances positives. Trois semaines plus tôt, après la défaite essuyée en match amical contre la Finlande (3-4), le 18 août 1999, à Bruges, Georges Leekens avait été mis au parfum : l'Union Belge avait décidé de le défenestrer. Deux mois avant cela, la Belgique avait tiré son épingle du jeu lors de la Keirin Cup (Pérou-Belgique : 1-1, Japon-Belgique : 0-0) et en Corée du Sud : 1-2. Malgré cela, il avait des tas de problèmes et cela puait le négatif, la défaite, le découragement, l'absence de motivation sur la route de la phase finale de l'Euro 2000 organisé en Belgique et aux Pays-Bas. Long Couteau avait tenté un dernier coup de poker en lançant un nouveau dans la bagarre contre la Finlande : Branko Strupar (Genk), fraîchement naturalisé. Le pivot offensif du Limbourg prit la place de Sandy Martens (Club Bruges) après le repos, signa un bon match mais ce ne fut pas suffisant pour embaumer la fin de parcours de Georges Leekens à la tête de l'équipe nationale. Il était temps de passer à d'autres senteurs comme ce fut le cas, plus récemment, quand René Vandereycken se glissa à la place d' Aimé Anthuenis. Ce ne sont jamais des moments faciles. Le défenseur Gordan Vidovic défraya la chronique en mettant un terme à sa carrière internationale. Il lia son sort à celui de son mentor qui l'avait révélé au grand public à Mouscron. Chaque coach a ses habitudes de travail, sa vision de choses, un staff à installer, des repères à prendre. Si Vandereycken n'a pas désigné tout de suite sa garde rapprochée, Waseige oui : une bonne semaine après son intronisation, tout était en ordre. Les premiers contacts avec les joueurs sont très importants. Si le climat est tout de suite à la confiance, le gain de temps est appréciable. " Je ne m'attendais pas à cette intronisation ", avance Waseige. " Il en avait été question avant que Leekens ne succède à Wilfried Van Moer. Sans employeur, j'étais en stand-by, attendant un autre défi, quand l'Union Belge me contacta. J'ai immédiatement été impressionné par un très grand président : Michel D'Hooghe. Il dirigeait la maison de verre avec tact et résolution. Cette fermeté et cette compétence me convenaient. Je me dois d'ajouter que l'équipe nationale constituait à mes yeux une cellule à part. A mon sens, elle avait son fonctionnement, ses mécanismes propres et devait d'abord rendre des comptes au président de l'Union Belge ". " Je n'ai pas tout jeté par la fenêtre ", se souvient-il. " Eddy Snelders, adjoint de Leekens, avait préféré se retirer tout comme le préparateur physique de l'époque. Je me suis assez rapidement tourné vers Vince Briganti que j'avais appris à connaître à Winterslag. J'ai dû réfléchir un jour ou deux, pas beaucoup plus. En plus de son passé de joueur, le Limbourgeois était bardé de diplômes d'entraîneur. Il avait déjà l'art de décortiquer les matches, d'analyser les tactiques, de souligner les qualités et les défauts des adversaires. Briganti est un expert. Je voulais que le tandem soit efficace et complémentaire. En ce qui concerne la préparation physique, j'ai préféré engager un spécialiste pour des périodes bien définies. Ainsi, Michel Bertinchamps nous a rejoints afin de préparer la phase finale de la Coupe du Monde 2002. Jacky Munaron est resté afin de s'occuper de l'entraînement des gardiens. J'avais gardé un souvenir extrêmement positif des années que nous avions passées au FC Liégeois où il avait pris la succession de Ranko Stojic. Frans Masson s'est occupé de scouting et ce fut le cas aussi, ponctuellement, d' André Van Maldeghem, Julien Cools, Emile Lejeune, etc. Tout s'est mis en place progressivement mais le noyau était formé avant le premier match : moi, Briganti, Munaron, Masson et, très important, le responsable de tout le travail administratif propre à l'équipe nationale : Piet Huys ". Le premier rendez-vous de Waseige n'avait rien de commun avec le voyage de Vandereycken au Grand-Duché de Luxembourg. Les premiers contacts avec le groupe furent-ils placés sous le signe de la difficulté de ce match amical ? " Non, pas du tout ", précise Waseige. " Ce match avait été conclu avant mon arrivée. Je ne l'ai pas choisi. Je ne dis pas que mon choix aurait été le même mais cela ne me déplaisait pas du tout. Je n'ai pas joué de la balalaïka lors de la première entrevue avec les joueurs. J'ai tout simplement été très cool. J'étais moi-même et je crois que cela a plu aux joueurs. Il m'a semblé que le groupe se libéra. Une chape de béton les bloquait suite à quelques résultats hésitants. J'étais certain que nous avions des potentialités. Certainement dans le domaine offensif. Il aurait été impensable pour moi de ne pas exploiter ces forces. J'avais retenu la très belle performance de Branko Strupar face à la Finlande. Malgré la défaite, il avait apporté autant en équipe nationale qu'à Genk et ce n'était pas peu dire. Strupar était à l'époque l'attaquant référence de la D1. C'était la classe. Il avait pris de la place dans son club. Le pivot de Genk était un point d'appui, un relais pour les médians et il créait des espaces pour ses équipiers. De plus, Strupar était aussi très présent dans le trafic aérien et ses coups de pieds étaient appréciables ". " A côté de lui, il y avait moyen d'aligner, entre autres, Emile Mpenza. J'ai fait revenir Bart Goor qui " était capable de faire la différence sur le flanc gauche avec ses infiltrations. A droite, je pouvais compter sur un solide grognard : Gert Verheyen. Mais la pierre angulaire se nommait Marc Wilmots. Au Standard, j'avais mesuré à suffisance son impact, sa force de travail, son désir de gagner, son effet d'entraînement sur ses équipiers. Avec lui au milieu du jeu, près des attaquants, bien protégé par Yves Vanderhaeghe dans son dos, et Lorenzo Staelens, dans l'axe de la défense, je disposais déjà d'une colonne vertébrale. Ajoutez-y Eric Deflandre, NicoVan Kerkhoven, Johan Walem, et tous les autres : cela donne un très bon groupe. Il n'y avait aucune raison de craindre la visite chez les monstres hollandais. La Belgique avait acquis des habitudes assez défensives et il fallait trouver autre chose. Dès le départ, j'ai opté pour une occupation de terrain différente. Je voulais jouer plus haut pour avoir droit au chapitre, être présent dans le jeu, porter le plus souvent possible le danger dans le camp adverse. Je ne désirais pas me rendre à Rotterdam avec la seule intention de boucher les chemins menant à notre gardien de but. A mon avis, les Hollandais n'attendaient d'ailleurs que cela afin de poser leur jeu et de nous étrangler quand ils le décideraient ". " Dès que je leur en ai parlé, les Diables Rouges ont adhéré au projet tactique : ils savaient que notre 4-4-2 était une clef pour les mener loin lors de ce match amical. J'étais persuadé que la Belgique pouvait gagner à Rotterdam. Les joueurs aussi. Mentalement, cette prise de conscience était importante. Elle a probablement marqué positivement notre préparation. La concentration n'est jamais un problème avant un tel match. Mais le tout est de l'aborder avec confiance et conviction. L'ambiance à Feyenoord, c'est évidemment quelque chose et cela fait partie de la mythologie des rencontres entre les deux pays. Mais il n'y avait quand même pas de quoi nous paralyser. Il était, au contraire, très motivant de rentrer tout de suite dans le vif du sujet. De plus, quatre jours plus tard, la Belgique avait rendez-vous avec le Maroc à Sclessin. Ces deux affiches me convenaient même si ce n'était forcément pas un cadeau. Sentimentalement, c'était chouette pour moi de retrouver le stade du Standard en tant que coach des Diables Rouges. Mais avant cela, il y avait Pays-Bas-Belgique ". On ne compare pas l'atmosphère qui règne au Kuip de Rotterdam à celle du stade Josy Barthel de Luxembourg. C'est le jour et la nuit. Les Grands Ducaux de Guy Hellers sont en phase de réveil, n'alignent que deux ou trois professionnels. La Hollande présente chaque fois une armada de corsaires qui se sont distingués sur tous les océans. Ils étaient tous là, ceux de la Juventus, d'Arsenal, de Manchester United, de Barcelone, etc. C'était presque la Belgique en visite chez les Harlem Globe Trotters du football. Le début de la rencontre fut épique. Strupar frappa rapidement aux 9e et 30e minutes. Le stade était sidéré par cette équipe belge pétillante, attractive, offensive, moderne, entreprenante. Pour ajouter un peu de piment au plat du jour, Edgar Davids réduisit la marque à la 37e minute : 1-2. Quatre minutes plus tard, Philippe Vande Walle cédait sa place à Frédéric Herpoel. " Personne n'aurait alors pu deviner que c'était la fin de la carrière de notre gardien de but ", égrène Waseige. " Herpoel eut à peine le temps de s'installer devant ses filets. Davids a égalisé à la 43e minute et Patrick Kluivert fit 3-2 dans la foulée. Ce sont des événements marquants qui restent sur la rétine. Au repos, je n'ai pas insisté sur le score. J'ai bien sûr relevé le retour néerlandais mais j'ai préféré insister sur la qualité de notre jeu. C'était la preuve que notre option du départ était la bonne : nous l'appliquions pour gagner. Il était important de dire aux joueurs que nous étions dans le bon. Je n'avais pas cédé à la griserie pendant notre bon début de match mais j'avais retenu la joie communicative, débordante, qui s'était emparée du banc. Tout le monde vibrait, tout le monde était concentré à 100 %. On a rêvé, on y a cru durant 45 minutes : ce qui était possible durant la première mi-temps l'était aussi après la pause. Même si j'ai râlé après le retour hollandais, je savais que nous n'allions rien lâcher. Tout en ne levant pas la garde, il fallait continuer à amener des ballons dans le grand rectangle hollandais. Cette volonté avait illuminé notre jeu durant la première moitié de la rencontre : c'était quand même indicatif, un sillon à creuser ". A la 50e minute, Bart Goor frappe : 3-3. Le match fou n'est pas encore terminé. Alfred Hitchcock a encore quelque chose dans sa poche. Est-il monté sur le terrain comme on le devinait brièvement dans ses films. Allez savoir. Frank Rijkaard, le coach néerlandais, a dû pousser un juron en wallon quand Wilmots donna encore un peu plus de travail au préposé au marquoir : 3-4 à la 52e minute, dank u. Kluivert n'avait jamais entendu parler de la Brabançonne et de la Muette de Portici : il fait 4-4 à la 59e et 5-4 à la 70e. " C'est le seul moment du match où je me suis quand même un peu énervé ", se souvient Waseige. " Il me semblait que nous avions fait preuve, durant quelques minutes, d'un manque de rigueur. Il fallait resserrer les boulons et tenter d'égaliser. Emile s'en chargea à la 77e minute de jeu. Il restait un petit quart d'heure de jeu. Je n'ai jamais tremblé. Le score final (5-5) dit tout. Ce fut du pur bonheur. J'ai savouré : je ne pouvais pas rêver de débuts plus enthousiasmants à la tête de l'équipe nationale. Après un tel feu d'artifice, il était important de revenir les pieds sur terre. Cet exploit n'aurait servi à rien en cas de mauvaise prestation quatre jours plus tard contre la Maroc. A Sclessin, la Belgique marqua quatre fois : Staelens, Walem, Emile Mpenza, Strupar. Les Diables Rouges avaient su surfer sur la vague de Rotterdam. Mais je retiens aussi un autre moment. Avant le coup d'envoi, un international marocain que j'avais coaché au Sporting Portugal traversa le terrain pour venir me saluer : cela me fit vraiment grand plaisir ". Waseige se penche sur le terrain du Subbuteo Club Brussels ( www.brussels-sc.be), place ses joueurs comme s'il était encore à Rotterdam. Il sourit. Le subbuteo lui rappelle sa jeunesse et... Rotterdam. Vandereycken a choisi l'autre bout du Benelux pour son vernissage en tant que sélectionneur national. Le football passionne toujours le technicien de Rocourt : " J'ai pris ma pension. Je vais moins au stade mais je suis tout à la télévision. Je m'occupe de mes petits-enfants. Ma femme est contente : pas mal, non, après 45 ans de mariage ? " PIERRE BILIC