Daniel Van Buyten déboule sur les quais du port de Cassis au volant d'un splendide coupé BMW noir. Les joueurs de pétanque le reconnaissent immédiatement. "Hé, c'est le Belge de l'O.M.", lâche un vieux monsieur avec l'inimitable accent des gens de là-bas. Un autre pensionné enchaîne: "Ah ouais, Van Bouitène..."
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Daniel Van Buyten déboule sur les quais du port de Cassis au volant d'un splendide coupé BMW noir. Les joueurs de pétanque le reconnaissent immédiatement. "Hé, c'est le Belge de l'O.M.", lâche un vieux monsieur avec l'inimitable accent des gens de là-bas. Un autre pensionné enchaîne: "Ah ouais, Van Bouitène..."Cassis, c'est la banlieue chic de Marseille. Le Waterloo du Midi. Plusieurs joueurs de l'O.M. y ont trouvé refuge. Jurgen Cavens est voisin de Van Buyten. Par contre, Vedran Runje a préféré s'installer en pleine ville et les autres ex-Standardmen le voient beaucoup moins depuis la naissance du petit Roko. Le contraste est saisissant par rapport au train de vie que menait Van Buyten à l'époque de ses premiers pas en équipe A du Sporting de Charleroi. Oubliée, l'Opel d'un autre âge, rongée par la rouille et bonne pour la casse. Et le revenu moyen par habitant, à Cassis, doit être au moins trois fois plus élevé que celui des citoyens de Froidchapelle, qui a sa place dans le top 10 des communes belges les moins riches. Si l'environnement a changé, l'homme est heureusement resté le même qu'avant son départ pour Marseille: simple, accessible. Il joue dans le club des milliardaires mais ne se prend pas la tête. Son accent et ses expressions belges mettent de l'ambiance dans le vestiaire, et cela le fait rire. "Quand je demande à un joueur de me resonner, quand je parle d'un tir sur la latte ou si je dis que j'ai lu des choses incroyables dans la gazette, ils sont pliés en deux", explique-t-il. Lorsque nous le rencontrons dans une taverne avec vue sur la Grande Bleue, Daniel Van Buyten rentre d'une partie de karting avec ses coéquipiers. Il a la pêche: "J'ai terminé deuxième derrière Pascal Nouma. Je me suis découvert un don pour le pilotage; quand j'allais au karting avec les joueurs de Charleroi, j'étais le plus mauvais..." Le joueur le plus cher de l'histoire du football belge a connu une adaptation délicate. Mais il a entre-temps trouvé ses marques et se sent aujourd'hui comme un poisson dans l'eau, dans la deuxième ville de France.Daniel Van Buyten: Pendant les premières semaines, je n'étais pas bien dans ma tête. Je ne parvenais pas à me faire à l'idée que je laissais ma famille à un millier de kilomètres. Tout était nouveau pour moi: les coéquipiers, l'environnement, la culture. J'ai eu de sacrés coups de cafard. Je cochais sur mon calendrier les dates auxquelles je pourrais faire un saut jusqu'en Belgique. En plus, j'étais privé de ce que j'avais mérité tout au long de la saison dernière: jouer en Coupe d'Europe avec le Standard. Heureusement, je me suis rarement retrouvé seul ici: mes parents et des amis sont venus me voir régulièrement. Le fait de voir des têtes connues a facilité mon adaptation. Le climat a aussi joué un rôle: c'est plus motivant de partir s'entraîner quand il fait beau et chaud que quand il pleut. Je ne suis pas sûr que j'aurais pu m'adapter dès maintenant en Angleterre, par exemple: la météo là-bas aurait accentué ma déprime et j'aurais souffert en ne parlant pas la langue.Comment est l'ambiance dans un club aussi instable et chahuté que l'O.M.?Entre les joueurs, elle est parfaite. Nous nous voyons très régulièrement en dehors des entraînements et nous faisons un tas d'activités. Le club prend un maximum d'initiatives pour que le groupe se soude. C'était nécessaire, car presque tous les joueurs étaient nouveaux en début de saison et il n'y avait pas d'affinités naturelles. Moi, j'avais la chance de connaître les anciens du Standard. Mais beaucoup d'autres n'avaient aucun point de repère. Nous avons enchaîné deux stages pendant l'été et il y avait des allées et venues en permanence. Un footballeur qui n'est pas bien dans sa tête perd 50% de ses moyens. Le club l'a bien compris et a cherché à nous réunir le plus souvent possible pour créer des liens.Vous êtes-vous demandé, en début de saison, si vous aviez fait le bon choix?J'ai douté. Au moment où le Standard m'a parlé de la possibilité d'un transfert à Marseille, je n'étais pas sûr d'être assez mûr. L'avis des joueurs les plus expérimentés du noyau a joué un rôle: ils me disaient tous que c'était le bon moment pour partir. Alors qu'un an plus tôt, les mêmes joueurs me certifiaient que je devais patienter, que je ne pouvais pas encore être prêt pour un club comme l'O.M. après une seule saison à Sclessin.Quelques jours après votre transfert, Marseille achetait une star pour jouer à la même place que vous: Frank Leboeuf. Comment avez-vous réagi?Je me suis dit que les places en défense allaient être encore plus chères que je ne le pensais au départ. Mais j'ai vite compris que le transfert de Leboeuf était la meilleure chose qui pouvait m'arriver. Il m'a directement pris sous son aile, je suis son protégé, son chouchou. Il me présente aux journalistes qui ne me connaissent pas et me vante sans arrêt. Il dit que je peux réussir une très grande carrière. Je ne sais pas pour quelles raisons il s'est autant attaché à moi. Peut-être parce que je lui ai dit, dès notre premier entraînement en commun, qu'il pouvait me faire toutes les remarques qu'il souhaitait. Encore aujourd'hui, je lui demande de me conseiller et de me corriger. Il voit que son message porte ses fruits et cela l'encourage à continuer. Quand on a la chance d'être guidé par un champion du monde, on ne peut pas la gâcher. Plus tard, je serai fier de dire que j'ai appris mon métier avec une star pareille. Jamais un joueur ne m'avait autant impressionné depuis le début de ma carrière. Leboeuf, c'est notre Wilmots, l'homme qui tire tout le groupe et que tout le monde écoute. Il a 33 ans mais s'entraîne encore plus sérieusement que n'importe quel jeune. Lors de tous les exercices physiques, il est devant.Vous n'avez pas directement joué au stoppeur alors que vous étiez venu ici pour occuper ce poste.C'est normal: il y a six stoppeurs dans le noyau. Dont Leboeuf et Zoumana Camara, un international Espoir. Ces deux-là sont pour ainsi dire indéboulonnables. J'ai compris que j'avais intérêt à m'adapter à un autre poste si je voulais être régulièrement dans l'équipe. J'ai le plus souvent été aligné comme médian défensif et je ne m'en suis pas mal tiré. Mais Bernard Tapie dit qu'il me voit mieux dans l'axe de la défense, que c'est pour cela qu'il m'a fait venir à Marseille. J'ai joué récemment quelques matches comme stoppeur: la roue va peut-être tourner.Leboeuf n'est pas la seule star de l'équipe: il y a aussi Runje...Incroyable! Il est devenu un dieu au Vélodrome. Quand j'ai appris son transfert, j'ai rassuré tous les joueurs, je leur ai dit que la direction avait tiré le gros lot. Vedran sait ce qu'il faut faire pour séduire un public: des arrêts spectaculaires devant le kop, par exemple. Depuis qu'il a arrêté deux penalties contre Montpellier en Coupe de la Ligue, il est le chouchou des supporters. Il a la même relation avec le public de Marseille qu'avec celui du Standard.Votre premier tour a été contrarié par deux blessures.J'étais arrivé du Standard avec une fissure au cinquième métatarse. Dès que je me suis senti mieux, j'ai mis toute la gomme pour revenir le plus vite possible. Après la fin des entraînements collectifs, je restais encore trois bons quarts d'heure sur le terrain. J'ai trop travaillé et cela m'a valu une déchirure des adducteurs. Mes muscles n'ont pas supporté la surcharge de travail. Une erreur de jeunesse. Je me suis de nouveau retrouvé pendant deux mois sur la touche. Entre mes deux blessures, j'avais toutefois eu le temps de marquer un but historique, à Sedan: le 3.000e de l'O.M. en championnat de première division. C'était mon premier avec mon nouveau club, et je l'ai inscrit à deux pas de chez moi. Toute ma famille était dans la tribune. Un souvenir inoubliable. Mais j'ai souffert au moment de retourner à Marseille: je devais prendre l'avion alors que mes parents et mes amis montaient dans leur voiture pour rentrer dans ma région. A l'époque, je n'étais pas encore tout à fait acclimaté ici.Vous rappelle-t-on parfois que vous avez été transféré pour une somme astronomique?Parfois, oui. Cela me met encore un peu plus de pression sur les épaules. Je suis conscient que je n'ai pas droit à l'échec, que je ne m'appartiens plus, que je ne peux plus vivre ma petite vie de mon côté en me disant que, si j'échoue, ce ne sera pas trop grave. Les supporters de Marseille sont très chauds: ils sont prêts à me pardonner un moins bon match, mais pas deux d'affilée. Si je joue mal, il seront directement là pour me rappeler que j'ai coûté une fortune à l'O.M. Le public de Marseille me rappelle celui du Standard: le même enthousiasme, les mêmes chants, le même spectacle avant les matches, mais aussi la même impatience. Par contre, je préférais le stade du Standard à celui de l'O.M. 30.000 personnes à Sclessin font autant de bruit que 50.000 au Vélodrome. C'est dû à la configuration du stade de l'O.M., avec ces longs virages ouverts.Marseille vient de réussir une belle série de matches sans défaite, mais ce fut très difficile en début de saison.C'était normal, avec tous ces nouveaux joueurs. Il ne reste que trois titulaires de l'année dernière. Malgré cela, nous n'avons jamais été vraiment dominés. Nous avons perdu beaucoup de matches par un but d'écart. Nos supporters voyaient que nous nous battions de la première à la dernière minute et ils n'ont jamais disjoncté comme dans le passé. Les fans marseillais en furie, je ne sais pas encore ce que c'est.Votre défense tient la route mais vous marquez peu de buts.C'est le résumé de nos problèmes. Nous avons une des meilleures défenses du championnat. La ligne arrière et l'entrejeu sont bien soudés. Par contre, nos insuffisances offensives sont criantes. Depuis le début de la saison, nos attaquants sont dans le gaz! Les dirigeants veulent profiter du mercato d'hiver pour transférer un numéro 10 et un buteur. Si vous ajoutez à l'équipe actuelle deux bons joueurs pour ces postes-là, nous ne devrons plus avoir peur de personne. Nous remontons progressivement au classement et nous ne sommes finalement pas loin de la cinquième place. Terminer dans le Top 5, c'est l'ambition pour cette saison. Et ce serait un petit exploit d'atteindre cet objectif après notre très mauvais départ.En début de saison, Ivic parlait de qualification pour la Ligue des Champions...Nous avons accumulé trop de retard pour terminer sur le podium. Nous n'avions aucun fonds de jeu lors des premiers matches. Il fallait d'abord trouver la meilleure place de chaque joueur. Cela a été fait entre-temps, mais beaucoup d'autres équipes n'ont pas attendu les réglages de l'O.M. pour s'échapper au classement.En un an, vous avez assisté aux deux malaises cardiaques d'Ivic!Ses problèmes de santé ne m'étonnent pas à partir du moment où il ne parvient pas à prendre du recul par rapport à ce qui se passe sur la pelouse. Il vit les matches plus intensément que les joueurs et ne parvient toujours pas à contrôler ses émotions. Je pense que, cette fois, il a compris qu'il devait arrêter d'entraîner. Les médecins lui ont fait remarquer qu'il n'était plus tout jeune et il semble l'admettre. Le malaise cardiaque de Guy Roux l'a fait réfléchir. Il nous en a parlé. Les qualités de l'entraîneur sont toujours là, mais la santé ne suit plus.Ce club change d'entraîneur tous les mois, en moyenne, depuis la période de préparation: comment les joueurs gèrent-ils ces bouleversements?C'est chouette de voir souvent de nouvelles têtes quand on arrive à l'entraînement (il rit). Le plus important, c'est que le nouvel entraîneur ne balaye pas tout ce qui a été fait par son prédécesseur. Nous avons chaque fois cette chance. Je ne sais pas où nous en serions si nous avions dû, lors de chaque changement de coach, nous habituer à de nouvelles méthodes. Le nouveau arrive avec une façon de travailler qui lui est propre mais ça reste dans la continuité de ce qui a été fait avant. Comment les joueurs vivent-ils tous les remous extrasportifs qui touchent le club? Les dirigeants qui s'échangent des coups de boule, par exemple?Nous ne nous sentons vraiment pas concernés. Pour les journalistes, c'est du pain bénit, évidemment. On ne peut pas dire qu'ils soient derrière l'équipe. Dès qu'il y a le moindre incident, ils en font leur Une. S'il le faut, ils reviennent même avec des problèmes survenus deux ou trois semaines plus tôt. Un jour, Leboeuf en a eu marre et il a montré les dents: ils se sont un peu calmés... Les joueurs se sont déjà réunis plusieurs fois pour discuter de tous ces problèmes qui n'ont rien à voir avec le football. Chaque fois, nous sommes sortis de nos réunions avec un mot d'ordre: ne pas se laisser perturber par l'extrasportif. C'est là qu'on voit que Marseille a un groupe de joueurs très forts dans leur tête.Pierre Danvoye, envoyé spécial à Marseille