Que représentait un match à Sclessin quand vous y veniez avec Lokeren ?
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Que représentait un match à Sclessin quand vous y veniez avec Lokeren ? On savait qu'on aurait du mal à cause de la pression qu'il y a dans ce stade. On me l'avait dit à mon arrivée en Belgique, j'en ai eu la confirmation : c'est le public le plus chaud. Il pousse son équipe. Mais quand je venais ici avec Lokeren, je voyais les choses autrement, je retournais la question. Je me doutais bien que si le Standard avait du mal à entrer dans son match, ses supporters risquaient de se retourner contre leur équipe. Et donc, je demandais à mes joueurs de tout faire pour reporter l'échéance d'un premier but. C'était ça, le plan au coup d'envoi : tenir le plus longtemps possible en espérant une réaction négative du public, en espérant que les gens s'impatientent. Je ne dis pas que c'est plus impressionnant ici, mais il y a la différence que Sclessin est fermé alors que le stade de l'Etoile Rouge est ouvert. Forcément, le bruit s'enfuit un peu ! Et ici, le public est aussi très proche de la pelouse. Au niveau de la pression que les gens mettent sur l'adversaire mais aussi sur leur propre équipe, c'est finalement comparable. Oui, j'ai entendu dire qu'ils pouvaient être durs avec tout le monde... (Il rigole). Il faudra gérer, présenter une équipe qui donne toujours tout. Il y aura de la pression mais j'aime bien la pression, c'est un chouette challenge. Les gens sont exigeants mais c'est toujours plus excitant de jouer les premiers rôles plutôt que le milieu du classement. Ça arrive à beaucoup d'entraîneurs d'avoir des problèmes relationnels avec leurs propres supporters. Mais je n'ai jamais eu de gros soucis jusqu'ici. Peut-être aussi parce que je suis un coach très ouvert. Je ne veux pas m'isoler, pas entrer dans une bulle, pas faire de mystère. Je suis toujours partant pour expliquer les choses via les journaux, et quand on a des entraînements ouverts, il arrive que j'aille à la rencontre des supporters et que je discute avec eux. Bien sûr. Certains jeunes ont du mal avec ça mais j'ai aussi travaillé avec des plus anciens qui ne s'y habituaient jamais. Quand on entre dans le stade, on a beau se dire qu'on va essayer de ne pas tenir compte du public, c'est difficile. N'oubliez pas Bordeaux qui était un gros morceau en France quand j'y étais. Et Famagouste. Même si c'est Chypre, c'est le haut du tableau. Idem pour le Raja Casablanca au Maroc. Ailleurs, vous avez raison, ce n'était pas la même chose. Mais on n'a pas toujours le choix, vous savez ! Si j'avais pu, j'aurais toujours choisi le meilleur club du pays où je me suis arrêté, je n'aurais pris que des équipes qui visaient une qualification pour la Ligue des Champions ! Oui ! Oui ! Oui ! Mes joueurs ont beaucoup de qualités et on travaille bien. On essaiera d'être là. Je ne vais pas vous dire que je connais déjà très bien nos adversaires directs, Anderlecht, Bruges, Gand et éventuellement Genk, mais j'ai visionné beaucoup de matches du Standard dans les play-offs et j'en ai conclu qu'on pourrait rivaliser. Tout à fait. A Belgrade, on est élevé pour aimer l'Etoile Rouge ou le Partizan. Moi, c'était donc l'Etoile Rouge. Avant de pouvoir quitter la Yougoslavie pour Lille à 28 ans, l'âge minimum pour pouvoir s'expatrier à l'époque, j'ai fait presque toute ma carrière professionnelle dans ce club. J'y ai vécu mes plus grands moments, comme joueur et comme entraîneur. Trois titres sur le terrain, trois autres sur le banc. Une finale de Coupe de l'UEFA comme joueur, deux Coupes de Serbie comme coach. J'ai aussi fait un doublé Coupe - championnat en Bulgarie avec le Levski Sofia, mais tout le reste de mon palmarès est à l'Etoile Rouge. Encore aujourd'hui, quand je retourne dans ce stade, je m'y vois sur des posters. J'ai chaque fois l'impression de rentrer chez moi, dans ma famille. C'est une immense fierté d'avoir marqué l'histoire d'un club pareil. Ça restera toujours mon club, à vie. Oui, oui... Résumer en trois mots ce que je fais, c'est difficile. Je dirais professionnalisme, exigence et discipline. Mais aussi plaisir. J'insiste beaucoup pour qu'on se fasse plaisir. Et pour qu'on en donne aux supporters. Mais le plaisir, ça passe toujours par la douleur. On ne peut pas faire autrement. Non, non, personne n'a frôlé la mort, je vous rassure. A ceux qui se sont plaints, j'ai dit : -Tu n'es ni le premier, ni le dernier à passer par là. Ce sont des pros, plus ils souffrent pendant les entraînements, mieux ils se sentiront en match. Non, c'est une combinaison de ce que j'ai vu et appris dans tous les pays où j'ai joué et entraîné. En Russie, je ne passais pas pour un entraîneur trop dur mais pour un homme pas assez exigeant par rapport à mes confrères. Ici, on dit que je suis dur... pft... Bon, je dirais juste que j'impose à mes joueurs de faire les efforts nécessaires pour être prêts en début de championnat. C'est peut-être dû à un manque d'expérience. Ils ne faisaient pas ça avant. Mais pour un footballeur qui a connu un très grand club, ce n'est que normal. Je ne dis pas qu'ils n'étaient pas sérieux au Standard ces dernières années, mais si on veut devenir une équipe sérieuse, il faut passer par tous ces sacrifices. Un patron d'entreprise doit savoir tout ce qui se passe chez lui. J'ai pleine confiance en mon staff, en mes adjoints, en mon entraîneur physique, mais avant chaque entraînement, je veux voir son plan et je lui dis ce que je veux dans les grandes lignes. Oui, je veux tout contrôler et j'estime que c'est simplement normal. Contrôler n'empêche pas de déléguer. Je reste ouvert, ils le savent. S'ils veulent s'ouvrir, je suis disponible. Je leur dis que si, même à minuit, ils ont un problème avec leur petite amie, leur femme, leurs parents ou un enfant, ils peuvent venir. C'est fréquent que des jeunes aient besoin d'un bon conseil sur un sujet qui ne concerne pas nécessairement le foot. Ils sont peut-être loin de chez eux, ils ont peut-être peu de contacts avec leur famille, et ils ont besoin de se confier. Il m'est arrivé de régler des problèmes très privés de quelques joueurs. Parfois, je provoque moi-même la rencontre. Quand je vois qu'un joueur ne va pas bien, je me doute qu'il a un souci extra-sportif, je lui en parle et je lui dis qu'il peut tout me raconter, que ça restera entre nous. Non, pas tellement. Ils vont beaucoup plus facilement vers l'adjoint qui est traditionnellement plus proche, plus copain. Pour moi, l'adjoint, c'est la maman, et l'entraîneur, c'est le papa. Et on se confie plus facilement à maman qu'à papa... Pour moi, ce n'est pas compliqué. Pour certains joueurs, c'est difficile à comprendre. Il y en a qui ne le comprendront jamais, et ceux-là, ils ont un problème avec moi. Ils croient que, parce que je suis cool en dehors du terrain, je serai cool sur le terrain. Non, ça n'a rien à voir ! Pour tout ce qui est engagement, discipline, horaires à table, utilisation du téléphone et toutes ces choses-là, je serai toujours intransigeant. Je suis relax et tranquille quand je croise un de mes joueurs dans un couloir, je peux blaguer avec lui, mais il vaut mieux qu'ils comprennent que dès qu'il est question de travail, mon exigence est totale. Bien sûr que je le sais. Mais tenir un vestiaire, c'est une des grandes difficultés de notre métier. Il faut tout voir, tout écouter, anticiper énormément de choses. Et on doit être cohérent, pareil avec tout le monde. Et ça ce n'est pas simple du tout parce que tout le monde n'est pas pareil... Je n'ai jamais hésité à me séparer d'un joueur, même un très bon, quand je voyais qu'il causait des problèmes dans le vestiaire ou dans le groupe. Ils regardent leur carrière parce que le football reste le plus individuel des sports collectifs, moi je mets le groupe et le club au-dessus de tout. Je veux aussi leur faire comprendre que dans une équipe qui ne tourne pas, un meilleur joueur sera moins bien coté qu'un moins bon qui joue dans une équipe qui tourne... Une cote individuelle monte avec les résultats. Je suis leur père, pas leur copain. Je ne peux pas être copain avec mon gosse. Impossible. Complice, oui, mais pas copain. Je ne peux pas sortir en boîte avec mon fils, il y a des trucs qu'on ne peut pas faire ensemble. (Il rigole).Parce que je ne le savais même pas. Je n'ai jamais fait le compte... L'Etoile Rouge, d'office. Mon club de coeur, mon public, mon premier trophée. Bordeaux, c'était super aussi. Et en Russie, j'ai beaucoup aimé Krasnodar. Le club venait d'être créé, on a vite progressé et je pouvais travailler comme je le voulais. J'étais le patron sportif pour toutes les équipes, je contrôlais tout. Il y avait près de 6.000 jeunes à la base et ça se réduisait progressivement en montant dans les catégories d'âge. A partir de 12 ans, ils étaient encore à 350 dans une véritable académie où il y avait tout, dont leur école. Ils ne sortaient pas, tout était présent sur place. J'avais une super entente avec le président. Puis la politique a un peu changé, je ne m'y retrouvais plus trop et je suis parti. Sans hésiter, la dernière avant de venir ici : à Perm. J'y suis resté six mois, et entre juin et décembre, je n'ai touché qu'un salaire et deux primes de victoire. Idem pour mes joueurs. Comment voulez-vous les motiver dans des conditions pareilles ? Pourtant, ils sont restés irréprochables jusqu'au bout. Et puis il y avait ces conditions de travail... En décembre, on a travaillé pendant une semaine sous une température de -24 degrés ! La Sibérie n'était pas loin. Il n'y avait pas de salle, on s'entraînait sur un synthétique qui était praticable parce qu'il y avait un chauffage. Donc, le terrain, ça allait, mais d'un point de vue physiologique, c'était une autre histoire. On tenait trois quarts d'heure maximum. Les joueurs avaient du mal à respirer, et moi, sur le bord de la pelouse, ça me faisait mal aussi à chaque respiration, ça me brûlait. On portait des semelles chauffantes et on était recouverts des pieds jusqu'au-dessus du crâne, on ne voyait que nos yeux ! C'était vraiment l'enfer. Impossible à gérer sans être payé. J'ai engagé un avocat et je suis allé au procès avec la direction. Tout à fait. Parfois, ce serait peut-être bien d'emmener dans des endroits pareils des pros qui se plaignent pour un oui, pour un non. S'ils voyaient un peu comment ça se passe ailleurs, ça leur ferait sans doute du bien. Je confirme. Je dis toujours à mon président et à mon directeur sportif que je n'exige rien mais que je suis le seul patron sur le terrain. Je décide quand et comment on s'entraîne, qui va jouer, quel système on va pratiquer,... Je n'essaie jamais d'intervenir dans leur fonction, mais dans la mienne, il faut me laisser faire. Le travail sportif, c'est moi et personne d'autre. Et il ne faut pas essayer de m'imposer des joueurs que je ne veux pas. Ça s'est parfois passé en Russie, j'ai aussi eu des patrons qui voulaient se mêler de la composition de l'équipe. Je ne me suis pas laissé faire. Oui. La philosophie de l'Union soviétique reste quand même quelque part dans un coin de leur tête... Ils ont été élevés dans cette ambiance. Et il y a aussi ce raisonnement : -Je te paie, tu obéis. Mais pas partout, quand même. A Krasnodar, j'avais un président milliardaire, il est dans le Top 100 de Forbes. Mais lui, il a fait sa fortune proprement. Il est parti de zéro, et quand j'étais là, il était à la tête de 6.000 supermarchés partout en Russie. Ça doit être un des rares milliardaires russes à avoir bâti son empire honnêtement, sans s'approprier des ressources. Mais il a toujours été extrêmement correct avec moi, il ne m'a jamais mis une quelconque pression, il ne m'a jamais fait remarquer que je devais lui obéir sous prétexte qu'il me payait. Mes autres employeurs russes avaient moins d'argent mais je sentais toujours qu'ils avaient envie de me dire : -Je suis très riche, donc je connais tout, toi tu es une chose, ma chose, mon objet. PAR PIERRE DANVOYE - PHOTOS : BELGAIMAGE / CHRISTOPHE KETELS" J'ai entendu que les supporters du Standard pouvaient être durs avec tout le monde, même avec leur entraîneur... Il faudra gérer. " " Aux joueurs qui se plaignent parce que les entraînements sont durs, je dis : Tu n'es ni le premier, ni le dernier à passer par là. "