Le matin du 1er mai 2014, c'est l'effroi dans le quartier de La Gavotte, un ensemble de trois buildings et de quelques blocs plus petits. Sur un parking abandonné, un promeneur a découvert le corps d'un adolescent effondré sur le volant d'une Renault Twingo. Il a été exécuté de deux balles dans la tête. Cette année-là, c'était la dixième exécution dans l'idyllique département des Bouches-du-Rhône, proche de la Côte d'Azur.
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Le matin du 1er mai 2014, c'est l'effroi dans le quartier de La Gavotte, un ensemble de trois buildings et de quelques blocs plus petits. Sur un parking abandonné, un promeneur a découvert le corps d'un adolescent effondré sur le volant d'une Renault Twingo. Il a été exécuté de deux balles dans la tête. Cette année-là, c'était la dixième exécution dans l'idyllique département des Bouches-du-Rhône, proche de la Côte d'Azur. Ce genre de scène appartient au passé à Septèmes-les-Vallons, une commune coincée entre les autoroutes A7 et A51 et les districts nord de Marseille, dont fait partie Plan de Campagne, le plus grand zoning commercial d'Europe avec 250.000 mètres carrés. Pour le moment, La Gavotte Peyret est plutôt accablé par les cigales masculines, qui se nichent dans les arbres et entonnent un concerto assourdissant pour attirer les femelles. Ici et là, entre les cordes à linge, on aperçoit le drapeau algérien. C'est un souvenir de la liesse qui a éclaté lors de la victoire de l'Algérie à la Coupe d'Afrique quelques jours plus tôt. Une peinture murale féerique rappelle à chaque visiteur dans quelle cité il se trouve. Bienvenue à La Gavotte. C'est du propre dans mon quartier. Jusqu'en 2008, Samir Nasri a été domicilié dans cette enclave de Septème-les-Vallons, qui abrite 1.500 des 10.000 habitants. À la fin des années '60, ces bâtiments ont été conçus comme zone de transit pour des familles nombreuses originaires du Maghreb, qui vivaient dans les bas quartiers de Marseille. Depuis, le quartier est un mélange de première, deuxième et troisième générations de Français originaires d'Algérie, du Sénégal, des Comores, de Madagascar, du Cambodge, d'Arménie et du Maroc. Les gens aiment Marseille mais sont surtout fiers de vivre à Septème. " Il y règne encore une mentalité de villageois ", explique Riad Boukhiane, un ami d'enfance de Nasri. " Pour les Marseillais, c'est la campagne ici. Les adolescents peuvent faire leurs humanités dans la commune. Avant, on devait aller au collège Saint-Antoine, situé un peu plus loin, dans le 15e arrondissement de Marseille, et on nous considérait comme des étrangers. Notre isolement par rapport au reste de la ville a du pour et du contre. D'une part, on n'a jamais eu de problèmes avec les jeunes qui traînent dans d'autres quartiers car on ne les voit qu'aux tournois, mais on n'a pas, non plus, de transport en commun direct vers Marseille. Maintenant, un bus passe toutes les 45 minutes mais quand Samir et moi étions jeunes, on devait parfois aller à pied à la plage de l'Estaque. Quand on avait de la chance, un automobiliste nous emmenait." Pour survivre à La Gavotte Peyret, il faut se retrousser les manches. Jour après jour. La misère guette les habitants à chaque coin de rue et les perspectives d'avenir des jeunes sont tout sauf roses. La population doit même se battre pour avoir droit à des services publics minimum comme le transport et les soins de santé. Mais c'est un de ces quartiers où règne la paix grâce au contrôle social, très important. " Le voisin participe aussi à l'éducation de votre enfant ", confirme le travailleur de quartier Djelloul Ouaret, qui a été le premier entraîneur de Nasri au Sporting Club Gavotte Peyret. " Il ne fera pas semblant de rien si vos enfants font des bêtises. Au contraire. Il viendra vous dire qu'il a vu votre fils fumer. Samir a été élevé par ses parents, tout comme par ses oncles, ses tantes et ses voisins. " Sa mère Wacila et son père Abelhamid Nasri ont déménagé à dix kilomètres au nord, à Cabriès. Quand leur fils a signé son premier contrat professionnel à l'Olympique Marseille, à 17 ans, ils n'ont pas voulu entendre parler de déménagement. Le futur grand talent du football français a donc continué à vivre dans un modeste appartement avec ses parents, ses deux frères et sa soeur. Ouaret se rappelle comment le quartier est subitement devenu une attraction touristique. " Les gens étaient curieux. Il voulaient voir où Samir habitait... Comme il n'avait pas encore son permis de conduire, ses parents le conduisaient à l'entraînement avec leur Renault Espace. De temps à autre, on voyait Franck Ribéry et Djibril Cissé venir le chercher avec leur coûteuse voiture de sport. C'était sans doute la première fois qu'ils s'aventuraient au nord de Marseille. Le club conseillait aux joueurs de s'installer dans la périphérie sud de la ville. Ou sur la Côte d'Azur, dans des endroits très sécurisés comme Cassis. Ces endroits étaient à mille lieues du quartier où vivait Samir. " La famille Nasri reste omniprésente à Septèmes-les-Vallons. Les jumeaux jouent au FC Septèmes, le père vient faire ses courses toutes les semaines au magasin du coin et les grands-parents y vivent toujours. Nasri soutient financièrement le Centre Social La Gavotte Peyret, via l'organisme grâce auquel, petit, il a été hébergé à Angleur, dans la périphérie de Liège. Nasri considère La Gavotte comme une oasis de paix, un endroit où il peut se ressourcer à son aise, sans affronter le monde extérieur et sa pression étouffante. Les gens ne voient pas en lui un grand footballeur. Il est simplement un des leurs. " Septèmes est son foyer et nous le laissons tranquille ", confirme Ouaret. " Quand Samir a purgé sa suspension pour dopage de 18 mois, il a travaillé à son retour ici, en toute tranquilité. Il a demandé aux habitants de ne pas prendre de photos de lui et ils ont respecté son souhait. En juin dernier, il a effectué une partie de sa préparation avec l'équipe première du FC Septèmes. Aucun joueur ne s'est posé de question. Pour eux, Samir est un garçon d'ici. Point. " Parmi ceux qui ont vu Nasri grandir, la plupart sont convaincus qu'il était prédestiné au succès. Du moins en dehors de son habitat naturel. L'équipe de quartier, le Sporting Club Gavotte Peyret, n'avait pas assez de gamins de son âge pour inscrire une équipe et, faute de mieux, il a été jouer chez les voisins du J.S. des Pennes Mirabeau, au Stade Basile Boli. Un an plus tard, un spectateur attentif l'envoie à Marseille. " C'est mon père qui a vu Samir à l'oeuvre en direct, pour la première fois ", explique Roger Giovannini, alors responsable des U11, U12 et U13 de Marseille. " J'ai transmis son nom aux scouts, qui le connaissaient déjà. Il y avait déjà eu des contacts mais la direction du J.S. des Pennes Mirabeau ne voulait pas collaborer à un transfert. Même s'il n'était pas affilié chez nous et qu'il avait un an de moins, nous l'avons fait jouer à un tournoi dans les environs de Florence. Nous avons perdu la finale mais toutes les équipes ont découvert Nasri. L'Ajax, l'Inter, l'AC Milan : tout le monde le voulait. On était vraiment disposé à l'embaucher mais son club bloquait tout. Certains dirigeants ont été très clairs : jamais Samir n'allait rejoindre Marseille. La raison officielle ? Il était trop jeune. Je pense que ce club voulait quelque chose. De l'argent, peut-être." Giovanni ne voulait plus attendre l'accord du J.S. des Pennes Mirabeau. En outre, les parents de Samir ne savaient pas que l'OM s'intéressait à leur fils mais que son club actuel le bloquait. En une heure, il a tout arrangé avec la famille Nasri. Par la suite, des membres de l'ancien club de Samir ont accusé l'OM de kidnapping. Giovannini : " La mère n'avait qu'une exigence : je devais m'occuper de Samir en personne. Elle vient encore de me le dire : jamais elle n'aurait signé les papiers si je n'avais pas été d'accord. Pendant deux ans, trois fois par semaine, je suis allé chercher Samir à l'école ou chez lui et je l'ai ramené à la maison à l'issue de l'entraînement. Idem pour les matches le week-end. Je suis en quelque sorte devenu son grand frère. Pendant un de nos trajets, nous avons parlé de Zinédine Zidane. Il n'était pas son idole mais Samir l'appréciait beaucoup. Il m'a raconté qu'il serait très content s'il réussissait le tiers de la carrière de Zidane. Je lui ai répondu en riant : - Si tu passes pro, tu me donneras les jantes d'une de tes autos..." Wacila est le prototype de la mère-poule. Elle est très possessive et continue à parler de Samir comme s'il était encore un petit garçon. Ils sont très attachés l'un à l'autre. Même les autres membres de la famille ne peuvent comprendre la force de ce lien. Elle est également proche de ses trois autres enfants mais elle entretient une relation passionnelle avec Samir. Lui-même assume parfaitement son rôle de fils hyper protégé. " On érige une forteresse autour de nos mères ", explique Boukhiane. " Je suis comme ça, Samir aussi, et nos amis aussi. C'est dans notre culture. On grandit dans un milieu où il n'est pas habituel de quitter tôt le cocon familial. Il faut vraiment avoir une bonne raison pour pouvoir quitter le domicile parental. Avant, c'était bien pire. J'ai été approché par Nice mais ma mère a refusé que je parte. Je peux comprendre qu'envoyer Samir à l'internat a été une décision très difficile pour ses parents. " Nasri s'intègre aisément à La Commanderie, le centre d'entraînement de Marseille. Le responsable de la formation, Robert Nazaretian, montre sa chambre aux parents qui visitent l'internat. Il la range soigneusement chaque matin. Giovannini n'a dû intervenir qu'une fois, pour mettre fin aux frasques de Samir et de son meilleur copain, Ahmed Yahiaoui. " Ça n'était pas bien méchant mais je leur ai sèchement expliqué ce que je pensais de leur attitude. Je les avais enrôlés à Marseille et leur comportement constituait un manque de respect à mon égard. Ahmed en a eu les larmes aux yeux mais Samir n'a pas bronché. C'était typique. Il avait énormément de personnalité. Mais il n'était absolument pas un mauvais garçon. " À partir des U15, Nasri a formé un trio en or dans l'entrejeu avec Yahiaoui et Thomas Deruda. Nasri était le distributeur, Yahiaou avait un gros volume de jeu et Deruda était l'homme des longs ballons précis. " Les gens ne venaient pas aux matches pour supporter l'équipe mais pour voir Nasri ", se rappelle Deruda, qui a disputé une dizaine de matches pour la Première. " Je me rappelle un match contre Nîmes. C'était 0-0 au repos et l'entraîneur a sommé Samir de se réveiller. Il a été piqué au vif. Il a dribblé sept joueurs avant d'envoyer le ballon dans la lucarne. On a gagné 1-0. Parfois, il souffrait des nombreux sacrifices qu'il devait faire. Vous devez savoir qu'on n'a pas eu une jeunesse normale. Dès l'âge de douze ans, toute notre vie a tourné autour du football. On avait trois semaines de vacances en juillet, c'est tout. On était tout le temps en route, on devait refaire notre retard de sommeil dans le bus. On était fou de joie, à seize ans, quand on a enfin pu aller en discothèque, pendant les vacances de Noël. La boîte s'appelait Le Millenium, si je ne me trompe pas. C'était une expérience particulière : nos premiers pas dans le monde des adultes. On a aussi été confrontés aux filles." Le 12 septembre 2004, quatre mois après son triomphe à l'EURO U17, Nasri effectue ses débuts tant attendus pour Marseille, sur le terrain de Sochaux. Pour l'occasion, on a installé un écran géant sur la terrasse du snack de La Gavotte Peyret. OMtv, la chaîne du club, est de la partie. Les gens portent un maillot flanqué du 22 de Nasri. Ils voient leur héros faire tourner Souleymane Diawara en bourrique. Ce jour-là, le futur personnage de Nasri prend forme : celui du petit prince de Marseille. Les habitants de la Cité phocéenne ont trouvé leur nouveau minot, un modèle auquel s'identifier. " Nasri est un footballeur made in Marseille ", dit Deruda. " Il a réalisé le rêve de milliers de jeunes du nord de la ville. Paradoxalement, les supporters n'ont réalisé sa véritable valeur que quand Arsène Wenger l'a transféré à Arsenal. " Suite à l'éclosion de Nasri, la direction du club phocéen réalise qu'elle dispose d'un potentiel quasi inépuisable de joueurs dans la région. " On dit souvent qu'à part Nasri, aucun jeune n'a émergé à Marseille ces vingt dernières années mais ce n'est que partiellement vrai ", déclare Nazaretian, un des conseillers du président Jacques-Henri Eyraud. " Cédric Carrasso, Seydou Keita, Mathieu Flamini, les frères Jordan et André Ayew, Garry Bocaly, champion avec Montpellier... et j'en oublie quelques-uns. Je peux former une équipe avec des footballeurs formés par l'OM et qui jouent encore. Personne en France ne battrait cette équipe... Mais Marseille ne donne pas aux entraîneurs le temps de travailler avec les jeunes. Samir est celui qui est allé le plus loin. On le critique souvent mais il avait la mentalité requise pour réussir. Il a sciemment prolongé son contrat à Marseille pour permettre au club de passer à la caisse. Samir était très attaché à Marseille. Même après l'EURO 2004, quand tous les grands clubs d'Europe lui couraient après, nous savions qu'il signerait son premier contrat professionnel chez nous." Nasri est toujours très apprécié à La Gavotte Peyret. Le quartier a donc été chagriné quand la famille a été entraînée dans la querelle entre Nasri et Didier Deschamps. La presse française a même traité Nasri de crapule qui avait été mal élevée. " Samir a fait beaucoup de bien. Et il a aussi fait des mauvais choix ", raconte Hocine Coco Bensaid, un oncle maternel. " Il y a une chose que je ne comprends pas : on demande aux footballeurs d'être des vainqueurs, des battants. On emploie même le terme de killer. Mais quand un joueur est authentique et assume ses opinions, on le démolit. Samir a été beaucoup trop exposé à l'inimitié de certains journalistes. Il ne méritait certainement pas pareil traitement. "