Celui qui n'est jamais allé à Eibar ne sait pas ce qui l'attend le dimanche après-midi. Dans les rues, une sirène retentit comme si tout le monde devait courir aux abris parce qu'un avion ennemi avait été repéré. Dans les années '30, malheureusement, c'était la réalité. Lors de la guerre civile espagnole, des combats ont eu lieu dans les villages de montagne basques comme Eibar. Au début de la Deuxième Guerre mondiale, la moitié de la commune était rasée. À l'endroit où se trouve désormais Ipurua, le stade d'Eibar, il y avait des maisons. Aujourd'hui, le dimanche après-midi, on y joue au football.
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Celui qui n'est jamais allé à Eibar ne sait pas ce qui l'attend le dimanche après-midi. Dans les rues, une sirène retentit comme si tout le monde devait courir aux abris parce qu'un avion ennemi avait été repéré. Dans les années '30, malheureusement, c'était la réalité. Lors de la guerre civile espagnole, des combats ont eu lieu dans les villages de montagne basques comme Eibar. Au début de la Deuxième Guerre mondiale, la moitié de la commune était rasée. À l'endroit où se trouve désormais Ipurua, le stade d'Eibar, il y avait des maisons. Aujourd'hui, le dimanche après-midi, on y joue au football. La sirène n'annonce plus la guerre mais le match. Elle retentit une demi-heure avant le coup d'envoi et signifie qu'il est l'heure de quitter les bars de la place pour se rendre à Ipurua. La petite ville compte moins de 30.000 habitants, la taille d'Arlon. Le stade peut contenir 7.000 personnes, soit près d'un quart de la population. Il y a cinq ans, il accueillait des clubs comme L'Hospitalet ou Ontinyent CF. Maintenant, on y voit jouer l'Atlético, le Real ou Barcelone, des clubs dont les stades pourraient contenir trois fois la population locale. Le SD Eibar a été fondé en 1940, sur les vestiges d'une ville-fantôme. Pendant des décennies, le club a évolué en Segunda División B, l'équivalent de notre D1 Amateur mais avec 80 équipes réparties dans des séries régionales. Les tickets pour rejoindre la Segunda A, la D2 espagnole, sont très chers. Eibar est monté à quelques reprises mais souvent pour faire du yoyo. On l'a rarement vu lutter pour accéder à la Liga. Quelle que soit la division dans laquelle il évoluait, Eibar a toujours été petit. Même lorsqu'il a rejoint la Liga, il avait le plus petit budget de D2 (3,9 millions d'euros). Logique car il y a peu de potentiel dans cette petite ville de 30.000 habitants, située dans une vallée du Pays basque. Avant, le club de coeur des jeunes de la région, c'était la Real Sociedad ou l'Athletic Bilbao. Le dimanche, ils allaient voir Eibarrito, le petit Eibar, où jouait un ami, un oncle ou le fils du boucher. Ces gens-là s'entraînaient le soir sur un petit terrain de 50 mètres de long à côté du stade. Et aucun supporter n'habitait en dehors d'Eibar. " Notre vraie place, c'est chez les amateurs ", disait encore récemment le président. " C'est un miracle ", dit Xabi Alonso qui, au début de sa carrière, avait été prêté à Eibar pendant un an. Il connaît l'histoire et l'âme de ce club, qui respire la modestie et l'ambiance locale. En 2013, Eibar montait de Division Amateur en Segunda B. Il survolait le championnat et atteignait le tour final. Le foot professionnel n'était pas loin mais, outre ses adversaires classiques, le club devait faire face aux lois. Eibar n'avait pas un euro de dette. Selon Amaia Gorostiza, la seule femme présidente de Liga, il est même le seul club de D1 et de D2 espagnole dans cette situation. Car tout le monde sait que, dans le reste du pays, les clubs ont des problèmes financiers. Leur dette cumulée frôle les 3,5 milliards d'euros, dont plus d'un million et demi au fisc espagnol. Mais selon une loi édictée en 1992, chaque club pro est obligé d'émettre des actions et de les déposer en garantie pour un certain montant, afin de couvrir ses dépenses. La somme varie de saison en saison mais elle tourne souvent autour des deux millions d'euros. Pour Eibar, c'était difficile. Le club était à l'équilibre et n'avait pas besoin d'investisseurs à court terme en vue de dépenses supplémentaires. En plein milieu du tour final 2014, alors qu'il luttait pour la montée en D1, Eibar se voyait obligé de trouver 1,9 million d'euros, sous peine de redescendre en D3. En d'autres termes : un club sans dette qui battait tout le monde avec ses propres moyens risquait d'être pénalisé et de descendre de deux divisions. Il lui restait à trouver de l'argent, tout en conservant ses valeurs. " Eibar ne peut pas tomber dans les mains d'un cheikh ou d'un groupe d'investisseurs : personne ne peut faire de notre club une friandise ", disait le président de l'époque, Alex Aranzábal. Eibar lançait donc une idée novatrice : " Le club doit littéralement appartenir à ses fans. " Le plan d'Aranzábal était simple. N'importe qui pouvait acheter une action du club. Chaque titre coûtait 50 euros et chaque investisseur ne pouvait dépenser plus de 100.000 euros. Le département relations publiques misait sur les réseaux sociaux et lançait l'action 'Defiende al Eibar' (Aidez Eibar). L'image de la sympathique équipe de village qui ne pouvait monter malgré un budget en équilibre parce qu'elle n'était pas assez riche plaisait énormément. Outre Xabi Alonso, Asier Illarramendi soutenait la campagne. Celle-ci connaissait un grand succès et même la presse internationale s'y intéressait. Les gens d'Eibar et du Pays basque achetaient des actions mais on en vendait aussi en Chine, aux États-Unis, en Russie et en Grande-Bretagne. Aujourd'hui, le club compte 11.000 actionnaires de 65 pays différents, ce qui en fait le club le plus international au monde. Eibar récoltait très rapidement le capital nécessaire. Entre-temps, il avait aussi rejoint la Liga en battant Alavés (1-0). C'était sa deuxième montée d'affilée et pour la fêter, il avait acquis des confettis rouge et bleu de seconde main au FC Barcelone. Le match d'ouverture de la toute première saison en D1 opposait Eibar à la Real Sociedad, le club qui avait formé la plupart des joueurs d'Eibar. Et ceux-ci l'emportaient en pressant haut, pas en s'enterrant dans leur rectangle comme le faisaient la plupart des petites équipes. Aujourd'hui, Eibar est réputé pour son football viril, physique et intense. Il empêche l'adversaire de développer son jeu dans sa propre moitié de terrain et part rapidement en contre. Il joue homme contre homme, va au duel et joue le hors-jeu très haut puis balance des longs ballons. " Nous jouons au football comme les gens d'Eibar sont dans la vie ", disait l'ex-entraîneur et ex-joueur Gaizka Garitano. " Ils travaillent dur et ne se prennent pas au sérieux. Dès lors, tout est possible. " C'est aussi ce qui explique que les fans sont fiers de leurs couleurs. Les joueurs d'Eibar sont surnommés " Los Armeros " (les armuriers) parce qu'avant, on y produisait des armes. Bizarrement, la population vivait des guerres. Plus il y avait de conflits, plus on vendait d'armes et mieux les habitants se portaient. La sirène qui retentit aujourd'hui pour appeler les gens à rejoindre Ipurua est celle qui sonnait le matin pour indiquer aux ouvriers qu'il était l'heure d'entrer à l'usine. Cela dit tout : Eibar, avant, c'était l'industrie. Et aujourd'hui, c'est le foot. Le football laborieux que l'équipe produit est important car il permet aux gens de s'identifier à elle. Ils savent que ceux qui travaillent sont toujours récompensés. Eibar battait la Real Sociedad (1-0) avec des Basques de la région, des joueurs arrivés gratuitement parce qu'ils étaient en fin de contrat dans leur ancien club ou des éléments loués. Cela aussi, c'est le modèle Eibar. Pour le président et le directeur sportif, chaque cent compte. L'histoire des confettis de seconde main en dit long. Si Eibar joue en rouge et bleu depuis 1940, c'est parce qu'il a reçu des maillots offerts par le FC Barcelone. C'est un club économe. Jusqu'en 2014, son transfert le plus cher avait coûté 75.000 euros. La tâche principale de la cellule sportive consiste à dénicher des jeunes talents qui ont besoin de temps de jeu. Comme David Silva et Xabi Alonso, qui ont joué à Ipurua, avant de connaître le succès en Liga. Selon Iñaki Sáez, ex-sélectionneur national, ce n'est pas un hasard. " À Eibar, on apprend à lutter pour chaque ballon et on s'entraîne dur. Le foot, ce n'est pas seulement le tiki-taka, c'est du boulot. " Le foot à l'anglaise d'Eibar portait ses fruits. La première saison, après 18 journées, il comptait 27 points et était même virtuellement européen. Mais au second tour, il ne prenait que six unités et terminait dix-huitième. En principe, il devait redescendre mais Elche était rétrogradé à sa place, pour avoir enfreint les règlements financiers pour la deuxième saison consécutive. Le mauvais deuxième tour coûtait tout de même sa place à l'entraîneur, Garitano. Il était remplacé par JoséMendilibar, qui parvenait à faire souffler un vent nouveau sur Ipurua, sans pour autant remettre en question les valeurs d'Eibar : le pressing haut, la défense individuelle et le jeu rapide. Mendilibar changeait plus souvent son équipe et utilisait différents systèmes défensifs. La saison dernière, Eibar luttait pendant longtemps pour les places européennes, avant de terminer dixième. Et cette saison, il est à nouveau très proche de la septième place, qui donne droit à un ticket pour les tours préliminaires de l'Europa League. Même face aux grandes équipes, Eibar ne change pas de stratégie. En février dernier, au cours des premières minutes face à Barcelone, ses joueurs n'ont cessé de centrer. Le Barça ne parvenait pas à se défaire du pressing et avait même de la chance lorsqu'un ballon heurtait le montant. Eibar tirait plus souvent au but que les Catalans, qui ne s'en sortaient que grâce à deux éclairs de génie de Lionel Messi. Ernesto Valverde savait que ce serait un match compliqué car Eibar est l'équipe de Liga qui centre le plus. Ce n'est pas un hasard si le roi des assists est l'arrière gauche, José Ángel, qui balance énormément de longs ballons vers les attaquants. Ajoutez-y les dribbles et les centres du Chilien FabiánOrellana ou du Japonais Takashi Inui et vous comprendrez qu'il s'agit d'une équipe qui peut poser des problèmes. Ce week-end, c'est le Real qui débarque à Ipurua. L'équipe de Zinédine Zidane n'aime pas le jeu de tête : elle dispute moins de 20 duels aériens par match et en perd la moitié, tandis que les joueurs d'Eibar donnent 40 coups de boule et remportent la plupart des duels. Une passe sur cinq est longue et ils courent comme des fous. Le Real est prévenu.