Les reflets des lampadaires illuminent une Meuse sombrement douce. L'hiver pose son voile et la plus profonde des villes paraît tranquille, imperturbable. Un petit chemin grimpe parmi les arbres. Celui du cimetière. Mais plutôt qu'une petite mort, la vue sur le fleuve s'allonge progressivement à travers les feuillages. Là, un croisement. En face, on s'enfonce. À gauche, une petite pancarte rouge et blanche - les couleurs de Profondeville - indique l'objet de la soirée, cloué sur un sapin d'une vingtaine de mètres de hauteur : " Football ".
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Les reflets des lampadaires illuminent une Meuse sombrement douce. L'hiver pose son voile et la plus profonde des villes paraît tranquille, imperturbable. Un petit chemin grimpe parmi les arbres. Celui du cimetière. Mais plutôt qu'une petite mort, la vue sur le fleuve s'allonge progressivement à travers les feuillages. Là, un croisement. En face, on s'enfonce. À gauche, une petite pancarte rouge et blanche - les couleurs de Profondeville - indique l'objet de la soirée, cloué sur un sapin d'une vingtaine de mètres de hauteur : " Football ". La route prend des allures de randonnées pédestres dans les Alpes. Puis, au milieu du bois, au sommet de la butte, de la lumière. Les belligérants de la soirée s'échauffent. La fumée qu'ils dégagent donne une allure mystique au lieu. Olivier reçoit à la buvette. " Vous êtes venus parce qu'on a zéro point ? ", demande-t-il entre deux services de chopines. " Vous savez, on n'est pas Les Héros du Gazon. On tente de pratiquer du beau jeu, mais quand ça ne veut pas, ça ne veut pas. " Les 22 acteurs se placent un à un, prêts à en découdre comme jamais. Moment choisi par le " capo " local pour démontrer toute l'étendue de son organe : " Allez Profondeville ! Au ballon ! " La voix porte. Elle résonne au beau milieu de la trentaine de spectateurs et de la forêt de conifères qui les encercle. Si l'homme révèle des capacités vocales indéniables, tout s'explique par sa filiation. Il s'agit en effet du bourgmestre de la commune, qui n'est autre que le frère aîné du journaliste Marc Delire. Alors chaque coup de pied arrêté des siens s'accompagne de majestueux " à l'attaaaaaque " ou " à l'assaaaaaut ", qui explosent la barre des décibels. " C'est ma trilogie avec 'à l'abordage'. Celui-là, c'est vraiment quand ça tourne bien ", confesse l'intéressé, fossettes plissées. " Mais malheureusement, je ne suis même pas le chef du Hell Side de Profondeville. C'est un groupe ultra d'une moyenne d'âge d'à peu près 67 ans... " L'ensemble de ses membres s'accordent sur une chose. " C'est un peu comme chez les Ch'tis ", tente Maxime Nélis-Culot, défenseur de 27 ans, à la maison depuis 22. " On n'a pas envie d'y arriver mais une fois qu'on y est, on ne veut plus en repartir. " Un sentiment qui symbolise la saison passée. Le RCSP joue le maintien en P1 après avoir été champion à l'étage inférieur. Mieux, il termine troisième, synonyme de montée historique " par hasard " suite à la refonte du système. Pour le présent exercice, le club fête non seulement ses 80 printemps mais bat aussi tous les records : affluence, donc de recettes (voir cadre) ; nombre de coaches (trois, soit autant que sur les 25 dernières années) et... zéro pointé en 18 rencontres, pour 59 buts encaissés. Les Profondevilloisjouent quand même de malchance. Sur les 18 joutes, 10 sont perdues par une petite banderille d'écart. Françoise, femme à tout faire, gravite autour du bois de la " Petite Hulle " depuis 1973 : " Ce n'est pas un club à sous où les joueurs viennent faire les mercenaires. Ici, tout le monde fait tout et la hiérarchie ne se fait pas ressentir. " Assez rare au niveau national pour être souligné, les joueurs mosans ne touchent que 30 euros du point. " Le club n'a pas dépensé beaucoup d'euros, c'est l'avantage ", sourit Jean-Pierre Bailly, président et délégué du soir. La ville a dû débourser pas moins de 40.000 euros pour retaper le terrain et les vestiaires cet été. " Au début, on n'avait pas d'eau courante ", rembobine Françoise. L'endroit, où s'installe le club dans les années 50, était encore détouré par la Meuse. " C'était un monsieur qui montait jusqu'ici avec une charrette remplie d'eau pour que les joueurs puissent se laver. " Aujourd'hui, le lieu est délimité par des grillages et des fils barbelés. La cause ? La prolifération de sangliers dans le coin. La " Petite Hulle " est un arboretum où la chasse n'est pas autorisée. Il y a cinq ans, le cousin du porc débarque en bande et retourne la pelouse deux fois de suite. Mais quoi qu'il arrive, président Bailly garde le sourire et un pragmatisme de rigueur : " Au moins, avec les arbres, on n'a pas de problèmes de vent. L'avantage, c'est qu'on est à l'écart de tout. L'inconvénient, c'est qu'on est à l'écart de tout. " Retour sur le rectangle vert. Luc Delire s'époumone. L'équipe qu'il suit depuis 1969 flirte avec le marquoir. Mais le coup franc termine sa course sur le poteau adverse. " Oui, c'est très bon ça ! Voilà de la robustesse ! " Problème, les visiteurs de Rebecq dégainent les premiers à la 34e (0-1). Dans le second acte, le frère du Parisien Serge Aurier, Christopher, monte au jeu pour les Brabançons alors que les locaux poussent. Delire en profite pour compléter sa trilogie : " à l'abordaaaaage ! " Dernière action. Une volée dans le bon tempo. Le kop pronfondevillois retient son souffle, le fils du président exulte déjà et troue son jean... En vain. Le score stagne à 0-1. Pas de premier point pour Profondeville. " C'est pour les troisième mi-temps que nous sommes les plus forts ", se console Delire. Une vie saine qui attire dans le passé Benoît Poelvoorde, originaire de Lustin, entité de la commune. Eliaquim Mangala a aussi été élu " Profondevillois de l'année " en 2010. Mais les esprits sont ailleurs. " On aimerait quand même gagner une fois ou deux cette saison ", espère Jean-Pierre Bailly. " Aujourd'hui, si les joueurs avaient pris un point, ils auraient été les plus heureux. " Le bonheur est dans les choses simples. PAR NICOLAS TAIANA - PHOTO GROUNDHOPPING