A l'heure où les jeunes footballeurs, souvent poussés par leur entourage (pas seulement les agents de joueurs mais aussi les parents), ne songent plus qu'à gagner un maximum d'argent en un minimum de temps, Mohamed Sarr a conservé l'Audi A3 qu'il possédait lorsqu'il jouait en Italie et ne clame pas partout que le championnat de Belgique n'est qu'un passage obligé pour lui.
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A l'heure où les jeunes footballeurs, souvent poussés par leur entourage (pas seulement les agents de joueurs mais aussi les parents), ne songent plus qu'à gagner un maximum d'argent en un minimum de temps, Mohamed Sarr a conservé l'Audi A3 qu'il possédait lorsqu'il jouait en Italie et ne clame pas partout que le championnat de Belgique n'est qu'un passage obligé pour lui. Il négocie actuellement une prolongation de trois ans de contrat au Standard, où il est déjà très heureux de s'être imposé après une première saison qu'il considérait comme un apprentissage, lui qui était pourtant passé par des clubs aussi prestigieux que le Milan AC ou Galatasaray. " Ce n'est pas parce que je viens de livrer cinq ou six bons matches que je suis au top ", dit-il. " J'ai encore besoin d'acquérir de l'expérience alors, autant prolonger dans un club où j'ai déjà des repères. Mon épouse, Diarra, se plaît à Liège et c'est ici que notre petite fille, Aïcha, a vu le jour il y a sept mois. " Autant de sagesse dans la bouche d'un jeune homme de 22 ans peut étonner mais Sarr ne fait que vérifier sur le terrain de la vie les principes que son père lui a inculqués. Il est le digne descendant de son ethnie, les Serere. " J'ai parcouru un long chemin ", dit celui qui a quitté Dakar à 16 ans et a posé successivement ses valises à Trévise, Milan, Galatasaray, Ancone, Atalanta Bergame et Vittoria avant de s'installer à Sclessin. " Je n'habitais pas à Namur et mon père ne m'amenait pas tous les jours à l'entraînement en voiture... mais il m'a toujours fait comprendre que les Serere étaient un peuple de travailleurs. Comme bon nombre d'entre eux, il a quitté l'intérieur du Sénégal pour Dakar, où ils sont appréciés pour faire les ménages et garder les maisons. Je suis un Serere moderne car je suis né dans la capitale et pas dans un village mais nous accordons beaucoup d'importance à nos traditions. Je m'appelle Mohamed mais, comme mes deux autres frères, je porte aussi le prénom de mon père : Adama. Je suis l'aîné d'une famille de cinq enfants et cela implique beaucoup de responsabilités. Je dois être un exemple, leur montrer le chemin. Je suis très dur, très exigeant avec eux. Ils doivent avoir un esprit de battant, connaître les choses de la vie. Mon plus jeune frère a 17 ans et joue très bien au football. C'est un médian défensif. Il est aussi robuste que moi mais possède une meilleure technique car il joue des deux pieds. J'espère qu'il pourra bientôt me rejoindre en Europe. Je ne l'ai pas inscrit dans un club mais dans une école de football car il y est plus facile de se libérer. C'est comme cela que je suis parti en Italie, grâce à Monsieur Postel, un Hollandais installé à Monaco et qui m'a renseigné à des agents italiens. " Lancé sur les routes d'Europe, il ne se fait pas une joie d'abandonner l'école : " J'ai suivi les cours jusqu'au dernier jour et, si j'avais pu jouer dans un pays francophone, j'aurais poursuivi mes études. En Italie, le décalage était cependant trop important mais j'ai tout de même tenu à apprendre l'italien et l'anglais. " Lorsqu'il déménage à Galatasaray et s'y impose comme titulaire, il pense que sa carrière est enfin lancée mais doit vite déchanter : " Du mois d'août au mois d'octobre, j'étais sur la lune : je jouais, j'inscrivais même des buts. Puis je me suis blessé aux adducteurs et j'ai vu combien la patience était un atout important dans le football. Regardez Drogba : il avait déjà 26 ans lorsqu'il a éclaté. J'ai failli craquer mais je me suis ressaisi. Ces expériences à l'étranger m'ont aidé à bien comprendre la vie, à faire preuve de beaucoup de lucidité et à garder la tête froide. " Ce qui ne l'empêche pas de se faire respecter, comme lorsqu'un incident l'oppose au bouillant Vedran Runje, en début de saison dernière, au terme d'un match amical au Portugal : " Je venais à peine d'arriver et notre gardien m'a insulté. Je n'ai aucun problème à admettre que je suis mauvais mais je veux qu'on me respecte. J'ai mis les points sur les i et nous sommes restés de bons équipiers. Cela n'a pas non plus influencé le reste de ma saison. " Une saison empreinte du sceau de la difficulté pour ce jeune joueur qui n'eut pas la chance de gagner très souvent. A chaque fois qu'il était titularisé, ou presque, le Standard s'inclinait : " C'était très frustrant. J'avais envie de me montrer et, même s'il m'arrivait de réaliser une bonne prestation, je ne pouvais pas être satisfait. " Jamais, pourtant, Sarr n'a considéré cette saison comme une année de perdue, au contraire. Terriblement observateur, il n'a cessé d'épier Jorge Costa, de chercher à se frotter à Sergio Conceição à l'entraînement. " Je suis comme cela dans la vie aussi. Quand j'arrive quelque part, je me comporte comme un type qui ne sait rien du tout parce que celui qui pense en connaître suffisamment n'apprend rien. J'écoute beaucoup les aînés. Je ne me sens pas obligé de faire tout ce qu'ils me disent mais leurs conseils sont souvent payants. Et s'ils voient que je suis à l'écoute, ils m'en donnent d'autres. Quand j'ai vu Costa, qui ne courait presque pas, je me suis dit que si je pouvais avoir un jour son placement, avec ma rapidité, plus personne ne pourrait me passer. Ce qui ne veut pas dire non plus que je ne dois plus travailler ma vitesse : les athlètes se font bien souffrir à l'entraînement pour gagner un dixième de seconde. Mais jusqu'ici, j'ai surtout progressé en maturité et, tactiquement, je commence à mieux comprendre comment on joue au football (il rit). " En juillet, lorsque le Standard perdit presque toute sa défense, les supporters crièrent au loup : le club allait-il devoir s'en sortir avec Mohamed Sarr qui n'offrait guère de garantie de sécurité et se voyait infliger énormément de cartons jaunes ? Le début de saison leur donna raison : la ligne arrière de Sclessin ressemblait à un énorme gruyère. Mais au fil des matches, elle a pris de la consistance. Et Sarr est à présent cité en exemple, au point que sa suspension, dimanche dernier à Mons, constituait un problème de sélection pour Michel Preud'homme. " J'ai toujours dit que la critique était importante et qu'elle devait nous aider à progresser ", dit Sarr, qui ne s'est jamais offusqué du fait qu'on puisse douter de ses qualités mais cherche et trouve des explications. " Il ne faut pas oublier qu'à un certain moment, j'étais le seul rescapé de la saison dernière en défense. Moi qui, pourtant, n'étais pas titulaire. Il a donc fallu un certain temps pour trouver de la cohésion mais nous sommes en train de démontrer que nous ne sommes pas aussi mauvais que certains le pensaient. " Dans un style très différent de l'an dernier puisque, là où le Standard misait avant tout sur son expérience, c'est aujourd'hui la puissance physique qui a pris le dessus : " Il faut voir l'âge moyen de la défense l'an dernier. C'étaient des gens très mûrs, qui savaient où se placer. Nous deviendrons comme eux un jour mais, en attendant, nous devons jouer plus près de l'homme. " Le contact physique, Sarr l'aime. Un peu trop au goût des arbitres, manifestement. Depuis son arrivée à Sclessin, il s'est vu montrer 10 cartons jaunes et un rouge en 32 matches : " Mais c'était surtout le cas l'an dernier car j'ai joué au moment où l'équipe commençait à perdre et j'ai parfois perdu la tête. " Cela dit, le football est un sport de contact. Des coups, on en prend et on en donne, c'est inévitable. " Est-ce pour garder toute sa fraîcheur qu'il n'a pas sacrifié, cette année, au jeûne du Ramadan ? " Pas du tout. C'était plutôt une question d'état d'esprit : je n'étais pas prêt. Peut-être qu'un jour, Dieu me demandera des comptes mais je crois qu'il a des choses plus importantes à régler avant " (il rit). Sarr pense aussi que le retour de Preud'homme au poste d'entraîneur a changé la donne pour la défense du Standard : " Il a demandé des choses que Johan Boskamp n'exigeait pas. Je ne crois pas qu'il apprécierait que je les dévoile mais l'équipe est plus soudée, il y a plus de cohésion entre les lignes. Il a également rendu confiance à des joueurs qui doutaient. Il s'exprime aisément en français comme en portugais, c'est important. Nos problèmes étaient plus d'ordre psychologique que physique : nous prenions un but dans les dix premières minutes et nous savions qu'il serait difficile de revenir. " Aujourd'hui, le défenseur sénégalais est tellement bien dans sa tête qu'il ne craint même pas le retour de la neige : " Je vous conseille pourtant de venir voir l'entraînement quand il fait glissant parce que je tombe plus que tout le monde. Mais je m'amuse ! L'an dernier, nous sommes allés faire du ski de fond : je ne pensais pas que c'était aussi difficile et j'ai transpiré comme jamais. Mais cette saison, notre pelouse est chauffée : cela devrait déjà nous poser moins de problèmes en match... " PATRICE SINTZEN