"Nous sommes prêts à former des Chinois. " Bart Lammens, le président du STVV, a glissé cette phrase étrange dans la lettre ouverte qu'il a adressée aux supporters en colère, sur le site du club. Il avait vendu JuniorEdmilson et Jean-LucDompé puis Rob Schoofs, le seul talent du cru. Le capitaine, en plus. C'en était trop pour les supporters du club, menacé de relégation. Lammens a contré leur scepticisme : l'avenir s'annonce rose, notamment grâce à des Chinois.
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"Nous sommes prêts à former des Chinois. " Bart Lammens, le président du STVV, a glissé cette phrase étrange dans la lettre ouverte qu'il a adressée aux supporters en colère, sur le site du club. Il avait vendu JuniorEdmilson et Jean-LucDompé puis Rob Schoofs, le seul talent du cru. Le capitaine, en plus. C'en était trop pour les supporters du club, menacé de relégation. Lammens a contré leur scepticisme : l'avenir s'annonce rose, notamment grâce à des Chinois. " Si tout se déroule bien, ils seront ici dans un mois ", explique le président-propriétaire à Sport/Foot Magazine. Le premier contact date de novembre. Une sélection d'espoirs de Shanghai SIPG avait joué un match au Stayen. Le club portuaire de la plus grande ville chinoise, est entraîné par Sven-Göran Eriksson. Il a débarqué grâce à Geert Smets, l'ancien manager commercial du STVV. Lammens affirme avoir des contacts avec trois clubs chinois. Dans une première phase, quatre jeunes Chinois vont effectuer un stage d'un mois, voire deux. Un test. La nourriture et la langue constituent des barrières. " Les Africains parlent souvent français ou anglais et ils ne réussissent pas toujours ", observe-t-il. De plus en plus de Chinois débarquent en Belgique. Les U20 préparent la Coupe d'Asie par un stage d'un mois en Europe, en Espagne et au Portugal puis aux Pays-Bas. Avant leur retour, ils ont conclu un match amical à Anderlecht. " Notre agenda était rempli mais ils ont tellement insisté que nous avons fini par accepter ", précise le directeur de la formation, Jean Kindermans. Les Chinois se sont imposés 0-1. " J'ai été surpris par leurs qualités. Ils ont des talents à tous les postes, la vitesse d'exécution est bonne et ils sont disciplinés tactiquement. Ces Chinois m'ont plu. " Lammens a apprécié les jeunes de Shanghai. " Le niveau était bon. L'équipe n'alignait que des Chinois. Pendant le match, quinze autres joueurs se sont entraînés sur le terrain destiné à l'échauffement. Ce n'était pas de l'amateurisme. Ils ont refait un retard de 3-0. Ils ont donc une bonne condition physique. " Cette visite serait passée inaperçue si elle n'avait coïncidé avec l'appétit des Chinois pendant le mercato hivernal. Le pompon n'est pas revenu à la Premier League ni à la Primera Division mais à la Super League chinoise. Cinq des six transferts les plus chers ont été effectués par un club chinois et Jiangsu Suning détient le record avec les 48 millions dépensés pour le Brésilien Alex Teixeira. Etonnant pour un pays qui, malgré son 1,3 milliard d'habitants, n'a jamais connu le succès dans le premier sport mondial. Le président Xi Jinping veut effacer cette tache. Entré en fonction en mars 2013, il est fou de football. Deux ans avant son élection, interrogé sur son agenda politique, il avait émis trois priorités, avec le plus grand sérieux : revoir la Chine à un Mondial, en organiser un et enfin devenir champion du monde. En février 2015, il a lancé un décret présidentiel destiné à concrétiser ses rêves. Les entreprises ont pris le train en marche, histoire d'être bien vues par le parti communiste et, depuis, le pays du dragon ne connaît plus de limites. La Super League agit comme un aimant. Elle a conquis les USA et s'attaque maintenant à l'Europe. En décembre, China Media Capital a acquis 13 % des parts du City Football Group pour un montant estimé à 350-400 millions d'euros. Ce groupe d'investissements appartient à la famille royale d'Abu Dhabi, propriétaire de Manchester City. Le président Xi Jinping a effectué une visite remarquée au club pendant un voyage en Grande-Bretagne, avant le deal. " Il a même fait un selfie avec quelques joueurs ", raconte Steve Wang. " C'est le seul selfie du président qui circule sur internet. Il ne fait jamais ça, même pas avec BarackObama ou VladimirPoutine. Les Chinois ont donc saisi l'importance du football. " Wang est au téléphone, à Bruxelles. Il fait ses études à Louvain et est maintenant manager de la division belge de Huawei, la société chinoise de télécom qui est sponsor d'Anderlecht. C'est lui qui a arrangé le match de ses compatriotes à Neerpede. " Le coach de l'équipe, Li Ming, est un ami. " L'immixtion chinoise à City n'est pas un cas isolé. L'Energy Company Ltd a acquis 60 % des parts du Slavia Prague, lui évitant la faillite. Ledus, implantée à Hong Kong, a repris Sochaux et United Vansen détient ADO La Haye. Tous ces deals ont été conclus en 2015. Surtout, depuis un mois, Ledman, un fabricant d'éclairage LED, donne son nom à la D2 portugaise. Sous conditions : au départ, dix joueurs chinois devaient être alignés par les dix meilleurs clubs ibériques. Une obligation que Ledman a toutefois abandonnée, face aux protestations. Trois entraîneurs-adjoints ont été adjoints aux staffs de quelques clubs. Ce contrat n'est pas tombé du ciel : la fédération chinoise envoie depuis longtemps des talents dans des clubs portugais de divisions inférieures pour les habituer aux méthodes européennes. Chen Yanshen et son Rastar Group ont acquis 56 % de l'Espanyol. L'homme préside le second club de Barcelone depuis un mois. Huawei sponsorise le maillot de l'Atletico, qui a cédé 20 % de ses parts au Dalian Wanda Group, la multinationale du plus riche Chinois, Wang Jianlin. Celui-ci a également expédié des dizaines de jeunes compatriotes à l'Atletico et dans d'autres clubs espagnols. Comme la FIFA interdit le transfert international de mineurs, la Chine a trouvé un accord avec la fédération mondiale. Lammens suit l'évolution de près. " Si nos Chinois sont suffisamment bons et peuvent être affiliés, nous saisirons l'opportunité ", faisant référence à un Chinois qui joue à Vitesse depuis l'âge de 14 ans, ce qui explique que les U20 aient effectué un stage aux Pays-Bas. Kindermans : " Je suis surpris que tant de joueurs soient en Espagne et au Portugal. Les meilleurs sont même au Real. " Steve Wang précise que la moitié de la sélection qui a affronté le Sporting joue en Europe, depuis. " La valeur de certains d'entre eux atteint déjà 5 à 6 millions. " Ce n'est pas tout. La Chine envoie également des entraîneurs se former sur notre continent. Lammens confirme : " Shanghai SIPG nous a dit vouloir envoyer des enseignants afin que les talents puissent poursuivre leur scolarité ici. C'était un problème pour nous car il n'y a pas de place pour des adultes dans notre internat. Le troisième club avec lequel nous avons discuté a demandé s'il pouvait envoyer des coaches. Pas pour entraîner leurs joueurs mais pour être formés. " Est-ce une forme d'espionnage industriel ? Lammens : " Tout le monde veut s'imposer en football. La Chine est très franche à ce propos. Comparez-la aux Qataris d'Aspire. Ils ne veulent pas seulement organiser la Coupe du Monde, ils veulent être champions du monde. C'est pour ça qu'ils viennent en Europe, même en Belgique, à Eupen. " Jurgen Van der Velde sourit. " Saint-Trond se fait rouler dans la farine. Les Chinois viennent en Europe pour analyser la formation des jeunes. Ils sont infiltrés. Ils copient les entraînements. Partout. Depuis qu'elle est numéro un mondial, la Belgique attire l'attention des Chinois. Les stages et les tournois belges vont recevoir des demandes de Chine. " Van der Velde connaît le mode de fonctionnement de la Chine. Le Bruxellois, qui a défendu le but du RWDM en D1, a rapidement poursuivi sa carrière dans des divisions inférieures. Il y a treize ans, son travail l'a conduit à Taïwan. Il dirige maintenant une société de conseil belgo-chinoise. Depuis novembre 2014, il est impliqué dans un projet footballistique à Pékin. " Nous formons une équipe professionnelle qui sera reprise par un club de D1 ou de D2. Je suis aussi directeur technique d'une académie de 500 joueurs et j'ai lancé une école pour gardiens. " Van der Velde évoque ici des académies indépendantes des clubs. Celles-ci collaborent souvent avec des écoles classiques. Depuis septembre dernier, le football est une matière obligatoire dans des dizaines de milliers d'écoles. On a publié des tas de livres scolaires sur le football. Parce que c'est la volonté du président. Dans sa quête de jeunes enseignants pour les écoles partenaires de son académie, Van der Velde a recruté quelques compatriotes. Céderique Tulleners, entraîneur des jeunes à OHL, a relevé le défi. " Ma société s'appelle ClubFootball China ", explique Tulleners. " Je parle de société car nous ne sommes pas liés à un club. On pourrait dire que c'est un club indépendant mais nous n'avons pas d'équipe première. Nous ne nous occupons que de la formation. Il s'agit moins de faire monter des talents que de gagner de l'argent. Notre société se mue toutefois en véritable académie. " ClubFootball China est, d'après Tulleners, la plus grande école de football Nike d'Asie. La marque considère ça comme une pub. Le jeune Belge coordonne et entraîne ce qu'il appelle des équipes de sélections, alignant les meilleurs et jouant dans un championnat organisé par ses soins entre les écoles de football du district Est de Pékin. " Pour le moment, nous allons jusqu'aux U15 mais nous comptons aller jusqu'en U21. " Mads Davidsen a assisté à toute l'entreprise. " Il y a des académies privées partout en Chine. Des dizaines de milliers. It's a money machine. " Davidsen est l'adjoint danois de Sven-Göran Eriksson à Shanghai SIPG. Il entame sa quatrième saison en Chine. " Si vous êtes choqués, c'est parce que vous ne vous êtes jamais occupés de ce côté du monde. Pour moi, ce n'est qu'un pas de plus dans un processus en mouvement depuis des années. Franchement, à mon arrivée ici, le niveau n'était pas bon mais depuis, il s'est incroyablement amélioré. Quand vous engagez un homme comme Sven, vous prenez tout un staff. Cela entraîne la professionnalisation de tous les niveaux. " Tout a commencé en 2012, explique Davidsen depuis l'Australie, où Shanghai SIPG a lancé la campagne de Ligue des Champions asiatique contre Melbourne Victory, la semaine dernière. " Le plus grand club du pays, Guangzhou Evergrande, a enrôlé des étrangers très chers et des internationaux. Mercato après mercato, les autres clubs ont embrayé. Pour l'heure, dix clubs peuvent payer ces coûteux footballeurs. " Ce ne sont pas des vedettes sur le retour comme en MLS américaine, style Frank Lampard ou Steven Gerrard. La Chine a dépassé ce stade. Plus de Nicolas Anelka ni de Didier Drogba donc. " Maintenant, ce sont de bons Brésiliens, au sommet de leur art. Pourquoi ? Parce que la compétition est devenue attrayante sur le plan sportif aussi. " Evidemment, il n'y a pas de plafond salarial en Super League. Le football de la république communiste, c'est du capitalisme pur-sang. Steve Wang estime que le revirement a eu lieu il y a longtemps. En 2004, quand le football chinois a failli sombrer à cause d'un gigantesque scandale de corruption. Pendant que la Chine excellait aux Jeux olympiques de Pékin en 2008, son équipe nationale de football était KO. " On achetait des matches, on pariait. Même le président de la fédération. La corruption était si profondément ancrée que les investisseurs ont fui le football et que les enfants ont même arrêté d'y jouer. " Les autorités se sont décidées à ouvrir les yeux : la police et les services anticorruption ont fait le ménage. Les dirigeants ont été emprisonnés, comme des dizaines de joueurs et des coaches, ainsi que le meilleur arbitre. Avant même son intronisation, Xi Jinping a promis au peuple des succès footballistiques à la mesure de sa taille. Cet espoir prend déjà forme. La saison passée, seules les Premier League et la Bundesliga ont réalisé de meilleures assistances que la Super League. Wang : " Les investisseurs sont revenus. A partir de 2013, tout est allé de mieux en mieux. " Ces efforts produiront-ils rapidement leurs fruits en équipe nationale ? Mads Davidsen : " Il faut dix, quinze, voire vingt ans pour ça. Le président veut organiser la Coupe du Monde 2026. Pas la gagner. Ce sera pour 2050, espère-t-il. Il faut donc attendre plus de trente ans. Le timing me semble réaliste. " PAR JAN HAUSPIE - PHOTOS BELGAIMAGE" Les Chinois veulent s'imposer au football. Comme les Qataris d'Aspire. " - BART LAMMENS, PRÉSIDENT DE SAINT-TROND " A mon arrivée, il y a quatre ans, le niveau n'était pas bon mais il a subi un changement incroyable. " - MADS DAVIDSEN, ADJOINT DE SVEN-GÖRAN ERIKSSON À SHANGHAI SIPG