Après le plat de riz accompagné de poisson grillé et de sauce rouge, Youssou N'Dour et Salif Keita se lâchent. Les amis d'enfance de Cheikhou débarquent, ils rient, crient, se déhanchent au son de la guada, la nouvelle danse du Sénégal. Ils augmentent le son et la pièce de 14 mètres carrés vibre au rythme de 11 jeunes, d'un petit bout de maternelle affublé de lunettes solaires et de deux écoliers. La pièce comporte des étagères, un meuble TV, une table de salon et un divan, deux fauteuils, une banquette et un ventilateur.
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Après le plat de riz accompagné de poisson grillé et de sauce rouge, Youssou N'Dour et Salif Keita se lâchent. Les amis d'enfance de Cheikhou débarquent, ils rient, crient, se déhanchent au son de la guada, la nouvelle danse du Sénégal. Ils augmentent le son et la pièce de 14 mètres carrés vibre au rythme de 11 jeunes, d'un petit bout de maternelle affublé de lunettes solaires et de deux écoliers. La pièce comporte des étagères, un meuble TV, une table de salon et un divan, deux fauteuils, une banquette et un ventilateur. De l'autre côté de la cour intérieure, derrière le fil à linge, le père Bandiougou regarde les quarts de finale de la CAN qui opposent l'Egypte au Cameroun. Le score est de 1-1 et Ahmed Hassan a marqué, nous apprend-il. Au mur, deux photos de Cheikhou. Dans une armoire, le maillot d'Anderlecht que son fils lui a envoyé en décembre, après l'avoir porté en Europa League, contre l'Ajax. Depuis des années, Bandiougou est souffrant. Le succès de son fils aîné le comble de joie : " Je ne peux pas suivre le championnat de Belgique mais Sport +, une chaîne française, montre les joutes européennes. J'adore le football. Moi-même, j'ai joué pendant 25 ans. J'ai rencontré ma femme dans le milieu du foot et mes fils jouent. Je suis heureux de les voir doués. Chaque fois que Cheikhou téléphone, je lui recommande de continuer à travailler. Quand on travaille, on réussit. Il n'y a pas de secret : il faut retrousser ses manches pour progresser. Son talent a toujours sauté aux yeux. Dans le quartier, quand il avait dix ans, on le surnommait Del Piero. Certains lui trouvaient une ressemblance avec Adebayor mais mon fils répondait qu'il était meilleur ! Il est numéro dix mais joue plus défensivement maintenant. Yaya Touré aussi était un meneur mais il est progressivement devenu un numéro six. Mon fils défend vite et bien. Son retour en défense est d'ailleurs exceptionnel. " Il montre une photo où Cheikhou arbore le maillot de Courtrai et est engagé dans un duel de la tête. " Regardez sa détente : formidable ! C'est le résultat de son travail. Mais je lui tiens un autre discours : - Ce n'est pas normal car tu es capable de sauter plus haut encore. Tu ne travailles pas assez. On peut toujours en faire davantage en football. Quand on est physiquement fort, on peut frapper à toutes les portes. Cheikou a également évolué mentalement. Il a eu des problèmes au Brussels. Il n'était plus payé et sa grand-mère est décédée sans qu'il puisse assister à l'enterrement. Au téléphone, je sentais qu'il était mal. Ma mère représentait beaucoup à ses yeux. Elle l'a élevé et c'est elle qui rêvait qu'il enfile un jour le maillot de l'équipe nationale. Une nuit, elle a vu en rêve le drapeau du Sénégal devant sa porte. Deux mois plus tard, il a été sélectionné pour le double match des Juniors contre le Ghana et deux semaines plus tard, il était à Bruxelles. L'agent grec qui l'a conduit en Europe venait visionner le numéro neuf mais Cheikhou a livré un match formidable et l'homme a changé d'avis. Depuis, il a vécu des moments très pénibles mais ainsi va la vie. Il ne faut jamais oublier que tôt ou tard, les efforts portent leurs fruits. La religion l'a aidé. Après ses problèmes au Brussels, Cheikhou a dit : - Je ferai tout pour jouer pour Arsenal. Je préfère Barcelone car le football anglais est trop rude. Nous verrons ce que Dieu nous réserve. Peut-être dix ans à Anderlecht ! Inch Allah.Après une saison à Courtrai, Cheikhou a trouvé sa place à Anderlecht. Il a prouvé sa valeur et démontré qu'il apportait quelque chose. Il m'a téléphoné quand il s'est fracturé la pommette puis le nez et a dû être opéré. Il n'était pas content mais je lui ai dit : - C'est aussi ça, le foot. Regarde Robin Van Persie, qui est sur la touche pour six mois. De retour, tu seras frais et cela t'aidera à te sublimer dans les grands matches. Maintenant qu'il est titulaire du meilleur club belge, il réalise qu'il est capable de se sortir de n'importe quelle situation. A son arrivée en Belgique, il n'était pas intégré et quand l'âme n'est pas en paix, on ne fait rien de bon. Il est devenu conscient de ses aptitudes, il sait que tout est possible. Nous prions pour lui, nous le conseillons et il peut appeler mon frère cadet, aux Etats-Unis, à tout moment. Mon fils est sérieux, discipliné, il sait qu'ici, on attend des prestations de ceux qui reçoivent leur chance en Europe. "Le foyer des Kouyaté se trouve dans une rue en sable de Khar Yalla, un quartier populaire vivant et haut en couleur de Grand-Yoff. Khar Yalla signifie " attendre Dieu " et remonte à l'époque où les campagnards sont venus s'installer dans la banlieue de Dakar, dans l'espoir d'y trouver du travail et une vie meilleure. Mamadou Lamine, le frère de Cheikhou, joue au centre de formation Sydi Foot. Il a 17 ans. " Mamadou est un numéro neuf ", commente Bandiougou, " un gars rapide, qui marque. Il a toujours été le premier supporter de Cheikhou. Il portait son sac et allait loin, à pied, pour le voir jouer. Quand il gagne, il est heureux. Cheikhou lui donne des maillots et des chaussures. Il n'a plus qu'à travailler. Chaque fois que Cheikhou revient, je lui demande s'il pense encore à son petit frère. Il me répond que oui et je dis que c'est bien. Mamadou sait qu'il peut être invité à passer un test à tout moment. Quand ? Cela dépend de Cheikhou et de son manager, Bekir Tedik, mais il devra être prêt ce jour-là. " Son frère n'est pas le seul à compter sur lui. Ses amis de Khar Yalla aussi. Cheikhou les juge au moins aussi talentueux que lui-même. " Parfois, il téléphone avant et après un match. Je veux aussi aller en Europe et il me confère de l'espoir ", reconnaît Cheikh Tidiane Gaye. Nous avons joué ensemble en rue puis en Cadets et en juniors de l'ASC Yeggo. Il était timide mais sur le terrain, il se muait en lion. Ici, on ne vous dira que du bien de lui. " " Cheikhou est sympathique mais il sait être dur quand il le faut ", témoigne Matar Kanté. " Il ne se repose pas sur son talent. Quand je proposais d'aller danser, il refusait, répondant qu'il devait s'entraîner le lendemain. Avec lui, le travail passe avant tout. Nous avons beaucoup ri mais je l'ai aussi vu verser des larmes car il voulait toujours gagner. Il est resté inconsolable toute la journée après une défaite aux penalties dans une finale. Ce n'est pas plus mal. Il veut atteindre le sommet et il est prédestiné à se produire en équipe nationale. " " Cheikhou a toujours été obsédé par le football ", remarque Auguste Da Costa. " On le remarque car il rit quand il joue. Il est reconnaissant d'avoir obtenu sa chance. Un jour, après un match de l'ASC Yeggo contre l'AS Douanes, je lui ai demandé son maillot et il me l'a offert. "" Il est modeste. Il respecte les personnes plus âgées et n'oublie pas ses amis d'enfance ", insiste Badara A. Keita. " Il nous ramène parfois des cadeaux et il organise un tournoi avec une petite somme d'argent en guise d'enjeu. Il sait ce qu'il veut. Il a brossé l'école pour jouer au football et il gagne sa vie grâce à sa passion. " " Jamais je n'oublierai le jour où nous avons grimpé dans un arbre pour cueillir des mangues et qu'il est tombé sur un poulet ", rigole Mbaye Faye. " Depuis, il n'a pas changé, il fréquente toujours les mêmes amis. Ceux qui ne le connaissent pas ne peuvent pas croire qu'il est pro et c'est bon signe. Quand il séjourne à Dakar, il passe son temps avec nous et en est heureux. Quand il le peut, il essaie de résoudre nos problèmes. Beaucoup de joueurs ici ont assez de talent pour devenir pros mais c'est lui qui a consenti le plus de sacrifices. " " Cheikhou est un battant ", lance Mohamed Yade. " Nous savions qu'il deviendrait un grand joueur. " " Quand je le vois à la télévision, je suis frappé par ses progrès ", conclut Salif Bebe Diallo. " Ici, il ne jouait que dans les airs, il était rapide et fort de la tête. J'étais sûr qu'il réussirait en Europe car il a une volonté de fer. J'ai 17 ans et je suis attaquant. Depuis quelques mois, je suis dans un centre de formation scandinave. Bientôt, je vais effectuer un test d'un mois en Norvège puis un autre en Islande. Je m'y prépare. J'ai déjà perdu du poids. " " Cheikhou et moi avons joué l'un contre l'autre, à l'école, pour 5.000 et même 10.000 CFA (environ 15 euros, ndlr) ", explique Mamadou Konaté. " Nous savions que si l'un d'entre nous sortait d'ici, il réussirait. Il avait une détente formidable et pouvait tout gagner de la tête. Il ne supporte pas qu'on parle de lui derrière son dos et donne l'impression d'être nonchalant. Quand il marche, il se laisse aller. A l'entraînement aussi, il donne l'impression d'être faible. Il ne montre ses qualités qu'en match. Dès qu'il joue, il se métamorphose. Sa vitesse, sa mobilité et sa rage de vaincre en font quelqu'un de différent. Quand il perd, il vaut mieux le laisser tranquille. " Nous rencontrons Aminata Diatta, la mère de Cheikhou et de Mamadou, à la terrasse du restaurant Histoires de Gourmandises au Point E, un quartier chic de Dakar, où résident consuls, ambassadeurs et hommes d'affaires étrangers. Elle parle Wolof, le dialecte le plus répandu au Sénégal. Mariama Sow, l'amie de son fils aîné depuis l'été dernier, se charge de la traduction en français. " Tout petit, Cheikhou avait déjà son propre chemin. Parfois, je le giflais car je voulais qu'il arrête de jouer football, mais en vain. Il s'est inscrit dans une école de football avec l'argent que lui donnait sa grand-mère pour manger à l'école. Quand son père et moi avons décidé de nous séparer, nous ne l'avons pas dit aux enfants. Nous leur avons raconté que si j'étais absente, c'est parce que j'avais trouvé du travail en Casamance alors que j'habitais chez ma mère. Quand nous avons enfin expliqué à Cheikhou que nous étions divorcés, il a réagi avec sérénité. Son succès en Europe me surprend un peu d'un côté mais je dois dire qu'enfant, il surmontait tous les obstacles possibles et imaginables afin de jouer. Cheikhou passait les vacances avec moi et répétait : - Laisse-moi faire et travailler, devenir quelqu'un pour toi. Maintenant, il me dit : -Maman, si je possède un palais mais que tu n'en as pas, je n'en ai pas car mon palais est le tien. Merci Cheikhou. Il est pur, généreux, affectueux et rieur. Ma mère dit toujours qu'on voit ses 32 dents avant même qu'il soit arrivé. " Elle éclate de rire. "Quand il perd, il pleure. Il s'assied sur le terrain et il faut le laisser tranquille. (Ses amis)""Il s'est inscrit dans une école de foot avec l'argent que lui donnait sa grand-mère pour manger à l'école. (Sa mère)"