Mi-avril, le leader Benfica affronte le Vítória Setúbal, 11e du classement. Benfica vient d'être éliminé en demi-finale de la Coupe du Portugal par son voisin du Sporting, après avoir préalablement été éliminé par Porto en Coupe de la Ligue. Pourtant, l'euphorie est présente, après le beau 4-2 réalisé contre Francfort en quart de finale aller de l'Europa League. João Félix, l'un des deux attaquants de l'équipe locale, est aux anges : il a marqué trois buts dans ce match. Il s'est fait un nom dans toute l'Europe.
...

Mi-avril, le leader Benfica affronte le Vítória Setúbal, 11e du classement. Benfica vient d'être éliminé en demi-finale de la Coupe du Portugal par son voisin du Sporting, après avoir préalablement été éliminé par Porto en Coupe de la Ligue. Pourtant, l'euphorie est présente, après le beau 4-2 réalisé contre Francfort en quart de finale aller de l'Europa League. João Félix, l'un des deux attaquants de l'équipe locale, est aux anges : il a marqué trois buts dans ce match. Il s'est fait un nom dans toute l'Europe. On approche de la 57e minute du match contre Setúbal lorsque l'ailier droit Pizzi, qui a déjà délivré 15 assists en championnat, adresse un centre. Dans la surface, Félix devance son adversaire direct et prolonge le ballon dans le but du pied droit. Le stade explose. Félix court en direction du but, acclame d'abord le public et voit ensuite un ramasseur de balles derrière le but. Il le prend dans ses bras. Une partie de l'équipe donne de grandes tapes sur le dos du jeune garçon. Lorsque les joueurs remontent sur le terrain, João donne encore un baiser au gamin. Celui-ci devient célèbre au Portugal. Son prénom ? Hugo. Son nom de famille ? Félix. Il est effectivement le frère de... João s'est exprimé dans The Player's Tribune à propos de son frangin, qui joue aussi dans les équipes de jeunes de Benfica : " Il a quatre ans de moins que moi et on dit déjà qu'il est meilleur que moi au même âge. Mais je n'en suis pas encore très sûr. " (Smiley) Ce bisou n'avait cependant rien d'anodin. Car dans tous les portraits réalisés par la presse portugaise sur le successeur de Cristiano Ronaldo, un élément ressort : sa famille est tout pour lui. On s'en rend mieux compte en découvrant l'histoire de Jõao Félix, qui est passé en une saison d'illustre inconnu au quatrième transfert le plus cher de tous les temps. L'Atlético a, en effet, payé davantage pour lui que le Real pour Eden Hazard ( voir encadré). Il faut le faire. Il a grandi comme footballeur à Benfica, mais c'est à Viseu, dans le nord du Portugal, qu'il a grandi tout court. Et plus précisément à São João de Lourosa, l'un des quartiers périphériques de la ville. Là-bas, tout le monde connaît la famille. Il faut dire que le quartier ne compte que quelques milliers d'habitants. Et lorsque l'un d'entre eux devient footballeur à Benfica, cela ne passe forcément pas inaperçu. Le 6 novembre 2018, Rádio Renascença envoie une journaliste sur place afin de réaliser un reportage sur l'enfant prodige. Elle s'arrête dans le café Penedo, où elle interroge quelques clients. Avec une question bien précise : Félix deviendra-t-il le nouveau Cristiano ? L'un des clients, clairement un sportinguista, pense que c'est possible, mais il ajoute : " Il aurait mieux fait de signer au Sporting plutôt qu'à Benfica. " C'est un bon gars, affirme le patron du café, José Alberto, dans ce reportage. " Et, ce qui ne gâte rien, c'est aussi un bon footballeur. Nous sommes très heureux qu'il soit originaire de ce village ". " Un joueur à qui l'on peut prédire un bel avenir ", ajoute Micael Almeida à la radio, " même s'il porte les couleurs d'un club dont je ne suis pas particulièrement fan. Je n'oserais pas me risquer à une comparaison avec Ronaldo. À cet âge-là (19 ans), Cristiano ne savait pas encore très bien ce qu'il deviendrait non plus. Mais João me semble en mesure de l'approcher. " Il n'est pas le premier footballeur de cette région à s'être fait un nom. Viseu est une ville où il fait bon vivre. Sur les sites touristiques, elle est décrite comme une ville ancienne avec des maisons en pierres grises, un centre historique bien conservé, mais aussi une cité verdoyante. Conviviale et vivante, elle a jadis été considérée comme la ville portugaise où la qualité de vie était la plus élevée. Paulo Sousa, l'actuel entraîneur de Bordeaux, est aussi originaire de cette région. Il a remporté la Ligue des Champions avec la Juve et Dortmund. D'autres sont aussi devenus footballeurs professionnels. Mais Félix peut devenir le plus grand d'entre tous, s'il confirme les espoirs placés en lui. António Silva, dans ce café qui regorge apparemment de supporters du Sporting, a déclaré à la journaliste : " Malgré le fait qu'il défend les couleurs de Benfica, c'est un bon gars, et s'il continue à travailler, j'ai bien l'impression qu'il pourrait atteindre les objectifs qu'il s'est fixés. " Filipe Simões joue à Viseu United et connaît João depuis des années : " Je l'ai encore vu jouer chez les jeunes de Benfica. Il est très bon, il joue des deux pieds, il fait la différence sur le terrain. Mais il est différent de Cristiano. Ronaldo est davantage un finisseur, l'homme qui inscrit des buts. Félix est plutôt un créatif, l'homme qui aidera l'équipe à trouver le chemin des filets. " Les parents de João sont enseignants. Son père a aussi joué au football. Lorsque, au début février, le Jornal do Centro s'intéresse à la progression de ce joueur originaire de la région, il tombe sur Carlos Pedro Rodrigues. C'est le président d'Os Pestinhas, une école de football dans le village voisin de Tondela. Il se souvient que, lorsqu'il était enfant, le petit João était déjà très à l'écoute aux entraînements et ne manquait pas de talent. " Je ne suis pas surpris du niveau qu'il atteint aujourd'hui. Dans nos méthodes de formation, nous ne tenons pas compte des catégories d'âge. Lorsqu'on est bon, on joue dans une catégorie supérieure. Il avait l'âge de jouer en U9, mais il s'entraînait avec les U10. Partout, les éloges pleuvaient. Il faisait tout très sérieusement. " Le journal a également donné la parole à Tó Zeca, le premier entraîneur avec lequel Félix a joué des matches. " Il était différent des autres ", se souvient-il. " Il avait la morphologie d'un U9, mais il avait tellement de talent que nous avons estimé qu'il devait disputer des compétitions et ne plus se contenter de la formation qui était dispensée dans notre école de football. Il adorait s'entraîner et jouer au football, ne ratait jamais une séance et s'adaptait facilement aux équipes qui alignaient des joueurs plus âgés. " Il laissait déjà apparaître les qualités qu'on lui reconnaît aujourd'hui, estime Zeca : " Il lisait rapidement le jeu, comprenait tout et adressait de très bonnes passes. Il réfléchissait tellement vite qu'il savait déjà à qui il allait adresser le ballon avant même de l'avoir dans les pieds. " Tó Zeca a dirigé le jeune Félix pendant une saison : en 2007-2008. " On voyait qu'il avait beaucoup de talent, mais surtout que c'était un travailleur. Il n'arrêtait jamais, et encore moins lorsqu'il a su que des scouts de Porto le suivaient. " Le coach en était déjà persuadé : " Il deviendra l'un des plus grands joueurs que le Portugal a connus. Je ne dis pas qu'il deviendra le nouveau Cristiano Ronaldo, car je pense qu'il est inégalable, mais un crack, ça oui : il le deviendra. " João doit beaucoup à ses parents, estime Tó Zeca : " Ils l'ont soutenu de manière fantastique, lui ont donné une très bonne base. Il sait qu'il pourra toujours se reposer sur sa famille, qui l'a toujours encouragé. " João Félix Sequeira, c'est le nom complet de la nouvelle vedette mondiale. Carlos Sequeira est le nom de son père, Carla Félix celui de sa mère. Les deux parents sont enseignants, on l'a déjà dit, et le père a aussi joué au football. Plus tard, il est aussi devenu entraîneur/formateur. C'était une bête sur le plan physique. En 2017, O Jogo, le journal sportif de Porto, l'a rencontré. João commence en effet à se faire un nom au sein de l'équipe B de Benfica, se met en évidence dans la Youth League et est déjà surnommé le nouveau Bernardo Silva. Le journal se demande pourquoi la fierté de la ville, le FC Porto, a laissé échapper cette perle, alors que le garçon a joué pendant sept ans dans les équipes de jeunes du club, de façon relativement anonyme, avant de s'en aller sur la pointe des pieds. Le père explique à O Jogo ce que João confirmera plus tard sur le site de Player's Tribune, sous forme de monologue. Carlos emmenait son fils aux entraînements, lorsqu'il était adjoint à Tondela, et entraîneur à Os Pestinhas, l'école de football. " Chez nous, il jouait constamment au football et c'est la raison pour laquelle je le prenais avec moi. Lorsqu'on avait un match, il montait sur le terrain pendant la mi-temps, et se mettait à jongler avec le ballon. Il n'avait que cinq ans. " À la maison, les ballons frappaient constamment les murs du salon. Il a fallu tout sécuriser, et encore davantage plus tard, lorsque Hugo est devenu assez grand pour jouer avec lui et que les deux garçons jouaient à l'intérieur. Il y avait toujours au moins 15 ballons. Ses parents devaient souvent en rigoler. L'aîné jouait déjà au football avant de savoir marcher. Après une année de compétition avec Tó, les scouts de Porto en étaient persuadés également : le club ne pouvait pas laisser échapper un tel talent. Il a été invité pour un test et quelques entraînements. Il a été mis à l'essai pendant une semaine, et a ensuite pu s'affilier. À partir de ce moment, les problèmes logistiques ont commencé. 130 kilomètres séparent en effet Porto de Viseu, et il fallait effectuer le déplacement quatre fois par semaine : le mardi, mercredi et jeudi pour les entraînements, et le dimanche pour le match. Lorsque João a grandi, un entraînement supplémentaire a été ajouté le vendredi. Certes, il pouvait séjourner à Porto, mais seulement à partir de 12 ans. Or, à son arrivée, il n'en avait encore que 9... Il a donc fallu s'organiser. Qui roule quand ? La plupart du temps, c'était la maman pendant la semaine car le papa devait encore dispenser des entraînements. Lorsque les parents rentraient à la maison, João avait déjà terminé ses devoirs. Une discipline qu'il a lui-même adoptée. Car son rêve était de devenir professionnel. Il faisait son sac lui-même également, il est rapidement devenu indépendant. À 17 heures, ils prenaient la route de Porto. Ils arrivaient vers 18h30. L'entraînement commençait à 19 heures, pour se terminer deux heures plus tard. Après une douche rapide, il remontait dans la voiture pour refaire le chemin en sens inverse. Il était de retour à la maison aux environs de 23 heures. Il était alors temps de se mettre au lit, car le même scénario recommençait le lendemain. Carla à propos de cette période : " On n'a jamais abandonné car on voyait que ça lui plaisait. Aller jouer à Porto, c'était une chance unique, son voeu le plus cher, et difficile à exaucer pour un gamin de Viseu. On ne voulait pas le décevoir. " À 13 ans, il a pris sa décision : fini les trajets. Il restera au club et habitera dans la Casa do Dragão, avec quelques douzaines d'autres garçons. Lorsque son père l'a amené une première fois et que João a pris conscience qu'il ne le ramènerait pas à la maison le soir, il n'a pas pu contenir son émotion, comme il l'a expliqué dans The Player's Tribune : " Je me souviens qu'en descendant de la voiture, j'ai pris la main de mon père et je suis entré dans la chambre où je résiderais dorénavant avec tous ces garçons. On s'est assis et je me suis mis à pleurer. J'ai dit : Papa, papa... Je ne veux pas rester ici, je veux rentrer à la maison. Je pense que mon père a pris conscience de l'importance de la décision qu'il fallait prendre. Il a jeté un oeil dans la chambre, a respiré profondément et m'a regardé dans les yeux. OK mais ce soir tu resteras ici. Et si demain, ou plus tard, tu ressens la même chose, tu pourras toujours m'appeler et je viendrai te chercher. Tu pourras alors rentrer à la maison, mais je ne te ramènerai plus jamais ici. Il a dit cela sur un ton que je ne lui connaissais pas. Solennel, sérieux. Ça a fait tilt dans ma tête. Tout est devenu très clair. Je devais être là. J'avais très peur de ce qui allait arriver, mais c'était nécessaire." Il est donc resté mais il a l'impression que Porto ne croit pas beaucoup en lui. Pourtant, il lui arrive régulièrement de briller, comme s'en souvient Tiago Moreira, l'un de ses entraîneurs de jeunes à Porto, toujours pour Maisfutebol : " À un moment donné, on a joué un match contre Benfica lors d'un tournoi. Les Lisboètes s'appuyaient sur une génération très talentueuse, qui avait déjà battu le Real Madrid. On n'était pas favoris mais on a gagné 4-2. Félix a marqué deux buts et a été élu meilleur joueur du tournoi. " Porto l'a inclus dans son projet PJE. Ces trois lettres signifient Potencial Jogador de Elite. Un joueur qui présente un certain potentiel, donc. Seuls les trois ou quatre meilleurs joueurs de chaque catégorie peuvent suivre ce programme. Les joueurs retenus suivent des entraînements supplémentaires, au niveau physique mais aussi technique. L'objectif est de créer une nouvelle génération de footballeurs de Porto, avec des joueurs arrivés au club très jeunes, afin de les entraîner selon un concept offensif bien précis. André Silva, Ruben Neves, Diogo Dalot, Queirós, Leite, Bruno Costa et... le joueur de l'Antwerp Ivo Rodrigues ont fait partie de ce projet. L'un des entraîneurs était le Néerlandais Pepijn Lijnders, aujourd'hui actif à Liverpool. Celui-ci nous explique, depuis l'Angleterre : " Pendant les quatre années où j'ai travaillé avec João, j'ai constaté qu'il avait une technique qui le différenciait des autres. Il s'illustrait toujours pendant les tournois, que ce soit au niveau national ou international. Il excellait dans les feintes, il était capable de mystifier un adversaire comme personne d'autre. Il était mince, mais trouvait toujours une solution. João était très créatif : parfois une passe, parfois un dribble, parfois un tir. Il était intelligent aussi, il savait comment se créer de l'espace, ou couper une ligne de passe." Et pourtant, João a toujours l'impression que Porto ne croit pas assez en lui. La raison : il est arrivé à maturité très tard, manquait de répondant au niveau physique, accusait un retard sur les autres. Comme il jouait peu, il a dû faire un choix alors qu'il était en U16 : il fallait changer d'air. Filipe Soares, qui est devenu son équipier plus tard à Benfica : " On voulait lui offrir une chance. On savait qu'il n'était pas heureux à Porto. Benfica le connaissait déjà, grâce à des rapports de scouting. La meilleure chose que le club pouvait faire, c'était de l'attirer à Lisbonne. " Mais c'est sa décision, insiste Carla lors de son interview avec Maisfutebol : " Il n'a pas été renvoyé de Porto, il est parti de sa propre initiative. João était un poids plume, au sens propre, mais pas mentalement. Sur le plan physique, il est arrivé à maturité très tard. Il a d'abord décidé de partir, sans savoir où il irait. Benfica, Sporting, Viseu, peu importe. Il savait qu'il trouverait de toute façon un club. " Ce sera Benfica. Il déménage à Seixal, le centre de formation des Aigles. Ce n'est qu'en début de saison dernière qu'il a quitté le centre pour un appartement en ville. Ses nouveaux équipiers comme Diogo David l'accueillent à bras ouverts : " À l'entraînement, il réalisait des gestes incroyables. Beaucoup d'autres joueurs en sont capables, mais le problème, c'est qu'ils ne parviennent pas à mettre leur talent au service de l'équipe. Félix, en revanche, y parvenait naturellement. Il a rendu ses équipiers meilleurs. Il est très fort dans les petits espaces, son démarrage est fulgurant et ses mouvements sont souvent imprévisibles. C'est un très grand talent. " La famille continue à le suivre à Lisbonne. Chaque vendredi, elle parcourt les 300 kilomètres jusqu'à la capitale où les parents de Carlos, le grand-père et la grand-mère de João, ont un appartement. À Almada pour être précis, de l'autre côté du Tage. Ils vont chercher João le vendredi à l'internat et passent le week-end avec lui. En assistant au match. Le lundi, ils reprennent la route, chacun de leur côté : les parents vers l'école où ils enseignent, leur fils vers l'entraînement. À Lisbonne, João retrouve le plaisir du jeu et développe - enfin - son corps. Il prend rapidement du muscle. Jusqu'alors, Félix n'avait jamais fait beaucoup de musculation. Il reçoit plus de temps de jeu qu'à Porto, s'illustre régulièrement. C'est un argument que les responsables de Benfica avaient utilisé pour essayer de convaincre le papa, Carlos. Ils ont cité l'exemple d' André Gomes. Lui aussi a été formé au FC Porto, avant de devoir émigrer à Benfica, pour enfin percer. On lui avait donné la même explication à Porto : trop frêle. Le nouveau Cristiano, le nouveau Silva, le nouveau Gomes... Partout, au Portugal, on fait des comparaisons. Le succès est au rendez-vous : à 16 ans, João Félix, fan de Kaká et Neymar, et adepte de la PlayStation et de Fortnite, devient le plus jeune joueur à évoluer en deuxième division, et à 17 ans il devient le plus jeune buteur à ce niveau. Il marque à... Fontelo, contre l'Académico... Viseu. Un but superbe, de volée, sous les yeux de toute la famille. À donner la chair de poule. Au même moment, il est appelé chez les U21 du Portugal. Récemment, le 5 juin, il débute avec l'équipe nationale A contre la Suisse. Il ne connaît pas directement le succès, comme lors de sa première saison avec Benfica, durant laquelle il inscrit 15 buts et délivre 8 assists. Mais tout va très vite. Après une saison à peine au plus haut niveau - João Félix n'a débuté qu'en août 2018 en montant au jeu pour trois petites minutes - il reçoit une proposition de l'Atlético Madrid, qui est prêt à casser sa tirelire et à battre le record du club de 120 kilos pour acquérir ses services. Au Wanda Metropolitano, il doit devenir la figure de proue du nouvel Atlético, rajeuni.