7 novembre 1991. La dépêche est sèche. Magic Johnson est séropositif. Le monde est sous le choc. Magic Johnson, le meilleur joueur de basket du monde. L'homme qui, avec ses copains Larry Bird et Michael Jordan, a fait de la NBA la compétition numéro un du monde. L'homme des passes les yeux fermés, du showtime, l'homme à la technique raffinée et au sourire éternel.
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7 novembre 1991. La dépêche est sèche. Magic Johnson est séropositif. Le monde est sous le choc. Magic Johnson, le meilleur joueur de basket du monde. L'homme qui, avec ses copains Larry Bird et Michael Jordan, a fait de la NBA la compétition numéro un du monde. L'homme des passes les yeux fermés, du showtime, l'homme à la technique raffinée et au sourire éternel. Magic s'exprime sur le virus comme si, après cinq titres nationaux et une volée de titres MVP, il avait jeté son dévolu sur une maladie mortelle. Il est bel et bien porteur, suite à des escapades sexuelles au bureau, dans l'ascenseur et avec des partenaires multiples. Le revers de la vie d'une étoile de la NBA... Il s'est passé beaucoup de choses en dix ans. Jordan a arrêté, il est revenu, a encore arrêté et est une fois de plus de retour. Bird a rangé sa vareuse, définitivement. Le bastion des Lakers a vacillé mais est resté en place, grâce à l'arrivée de Shaq et de Kobe Bryant. Et Magic Johnson est toujours en vie. Il a même l'air en bonne santé. Savons-nous tout sur le sida? Magic est-il quand même un peu gonflé? A-t-il dû intégrer une lourde thérapie dans son quotidien? La maladie ne va-t-elle pas l'anéantir d'un coup? Nul ne le sait. La seule chose dont on soit sûr, c'est que Magic est loin d'être mort. Il fait du sport tous les jours, ses affaires sont un succès, il a gardé sa charmante épouse et est père de trois enfants. Magic est le représentant le plus célèbre d'un nouveau groupe de la société américaine: les séropositifs. Dans le cas de Magic, le sport continue à jouer un rôle important. Chaque jour, il se lève tôt pour effectuer son programme au complexe sportif de l'UCLA: un footing d'un kilomètre et demi, un quart d'heure de tirs au panier et enfin une heure et demie de musculation. Ensuite, il joue au basket presque tous les jours. Et ce six jours par semaine. On le voit. Depuis qu'il a quitté la NBA, il a développé sa musculature. Il a pris dix kilos mais il reste affûté. "Earvin a la condition physique d'un homme de 30 ou 31 ans", affirme Charles Glass (47 ans), son entraîneur privé. "Il est très fort et il a une endurance incroyable. Son corps est puissant, surtout ses triceps et son dos. Quand il jouait, on ne voyait jamais ces muscles-là". Magic a une vie chargée. Il consacre les six premières heures de la journée à l'entretien de son corps. Il est convaincu que son hygiène de vie lui permet de contrôler le virus. "Le fait que Magic ait transformé quelque chose de négatif en positif est un facteur essentiel de sa santé actuelle", estime Eric Daar, un spécialiste en maladies contagieuses du Cedars-Sinai Medical Center de Los Angeles. "Il n'existe aucune étude définitive sur la relation entre les maladies et l'aspect psychique, mais la plupart des médecins disent que les patients qui ne s'accommodent pas bien de leur maladie vont plus mal que les autres". Les affairesAprès le work-out, commence la journée de travail. Aux alentours de midi, il rejoint les bureaux de Magic Johnson Enterprises, au Wilshire Boulevard, un quartier chic de Beverly Hills. C'est un des rares endroits au monde où Magic est Mr. Johnson. Ses 25 employés savent exactement ce qu'il attend d'eux et ce qu'ils peuvent en espérer. Malgré le respect qu'il exige à son bureau, Magic ne se laisse pas déborder par le succès. Parfois, il semble difficilement apprécier le sérieux des affaires. Il est déshinibé. Il veut être sous les feux des projecteurs et exagère parfois. C'est ce qui explique l'échec de son aventure TV. Sa Magic Hour était vouée à l'échec. Un beau costume, un sourire et une volée de célébrités de second rang ne font pas nécessairement une personnalité TV de quelqu'un. Magic ne s'en est pas troublé. Après tout, on peut parfois rater. Ce qui compte, c'est le défi. "Ce show TV n'était pas un succès", admet-il. "Et après? J'aime les paris et je n'en redoute pas les conséquences. Le jour où cette émission a pris fin, je m'occupais déjà d'autre chose". Magic doit surtout utiliser ses capacités de meneur. Il en allait déjà ainsi aux Lakers. Maintenant, il distribue le jeu au bureau. Il donne des tapes sur l'épaule et fait des assists impressionnants. Magic sait combiner les deux et obtenir le meilleur de ses hommes. Il ne faudrait pas sous-estimer son talent pour les affaires. Très tôt dans sa carrière sportive, il a pris soin de demander les conseils de Jerry Buss, le propriétaire des Lakers, avant de suivre sa propre route. Il a arrangé des réunions entre les plus puissants directeurs du monde économique. Ce qu'il apportait à ces réunions, à part des anecdotes sur Larry et Michael? Lui-même, c'est tout. Magic Johnson couvait déjà un rêve à dix ans, quand il a ouvert sa petite affaire à Lansing, là où il est né: l'entretien de petits jardins. "Celui qui croirait que Magic a du succès en affaires grâce à sa personnalité ne connaît pas ce monde", précise Jerry Buss. "Posséder un restaurant à votre nom est autre chose que de diriger tout un empire". Aidé par Ken Lombard, président de Johnson Development Corp., Magic ne commet pas de faux-pas en affaires. La simplicité de Magic est stupéfiante. Il impose aux consommateurs afro-américains des modes que d'autres n'oseraient suggérer, de peur d'être traités de racistes. Un exemple: Magic est convaincu que, si Blancs et Noirs aiment les mêmes films, les Noirs préfèrent les regarder entre eux. Donc, les MagicTheaters comblent un vide. Même la nourriture est adaptée. Les boissons sont plus sucrées et on vend des saucisses. Dans ses restaurants Starbuck, les tartes et le café sont inégalables. Et dans les TGI Friday's, on offre du Martini à la pomme, car les femmes noires en raffolent. La période noireLa popularité de Magic n'a jamais décliné. Son sourire continue à conquérir les coeurs des Américains. Le virus n'a pas ruiné sa vie. Magic fonctionne normalement et se sent bien. Sa solide constitution l'aide à combattre la maladie et ses moyens financiers lui permettent de bénéficier des meilleurs soins au monde. Mais Magic n'est qu'un homme. Il a beaucoup souffert en 1992. Avant les Jeux de Barcelone, auxquels Magic a participé, les premières questions quant aux risques de contamination ont surgi. La transpiration de Magic est devenue un sujet de discussion international. Chaque perle de sueur devenait un mystère viral, voire, pour certains, une bombe à retardement. Des membres de l'équipe australienne ont émis des craintes et l'équipe a menacé de boycotter les Jeux, sans passer aux actes. Des joueurs de la NBA se tracassaient aussi à cause du contact avec la salive et la transpiration, sur le terrain. Une affaire difficile. "On avait connaissance d'un échange de salive et de sueur qui a contaminé quelqu'un", explique David Stern, le patron de la NBA. "Quelqu'un d'autre nous a raconté avoir contracté le virus pendant un match de football. Nos médecins estimaient toutefois que ce n'était pas possible et la NBA a adopté leur point de vue". Dix mois après le terrible diagnostic et la froide conférence de presse, peu après la médaille d'or aux Jeux de Barcelone du Dream Team I, la discussion a refait surface. Magic annonce son retour en NBA et sa décision suscite une fameuse levée de boucliers. Bien que les médecins estiment nul le risque d'infection sur le terrain, beaucoup de joueurs sont opposés à son comeback. Karl Malone, Mark Price et même des joueurs des Lakers, comme Byron Scott et AC Green, émettent des doutes. Relations bisexuelles?S'y ajoutent les ragots de son amiIsiah Thomas qui affirme que Magic a été contaminé à cause de contacts bisexuels. Magic est vraiment touché. D'ailleurs, en avouant être atteint par le virus du sida, il a perdu beaucoup de sponsors personnels. "Il a encaissé des coups terribles. Les choses que les gens ont dites, les lettres qu'il a reçues...", déclare Lou Rosen, un ami et ancien gérant de ses affaires. En plus, Magic doit supporter les regards de pitié. "Nous connaissions le déroulement de la maladie et ses symptômes et nous pensions qu'il allait mourir rapidement", explique David Stern, en revenant sur cette période noire. Un journaliste étranger présent aux Jeux a été plus direct encore. Il a demandé à Magic: "Comment se sent-on quand on sait qu'on ne verra pas ses enfants grandir?" Tout le monde en était convaincu: le virus entraînait la maladie et puis la mort. Magic n'en peut plus. Le 2 novembre 1992, 34 jours après l'annonce de son retour, il jette l'éponge. Il n'est pas présent à la conférence de presse durant laquelle on lit sa déclaration: "Je veux épargner à mes proches et à moi-même toutes ces histoires". Et de confier plus tard à des amis: "Ça n'avait vraiment plus rien de marrant". Magic a pris un fameux coup. Une vie sans basket. Mais ce virus-là ne le lâche pas et en 1995, il revient quand même. Sans que ce soit comme il l'avait escompté. "J'étais fâché, un sentiment que je n'avais jamais montré au public. Je voulais simplement jouer cinq années encore. Quand je suis revenu, en 1995, je n'étais plus le même joueur. Si je n'avais pas raté ces trois saions, je serais resté le même Magic".Il n'y a pas que le sidaJuin 1981. Un entrefilet dans un journal américain. Une série d'hôpitaux font état, dans une revue, de la mort de cinq jeunes hommes à LA. Cinq homosexuels, décédés d'une infection pulmonaire. Durant les vingt années qui suivent, 22 millions de personnes succombent au sida, dont environ 438.000 aux Etats-Unis. Actuellement, 36 millions de personnes sont contaminées par le virus, dont 25 en Afrique et 8 en Asie. Chez la plupart d'entre elles, le virus va se muer en sida et conduire à la mort. Magic est un des 900.000 séropositifs enregistrés en Amérique. En sa qualité de célébrité, il occupe une place à part dans le groupe des porteurs du virus. Ces dix dernières années, des centaines de porteurs se sont adressés à lui. Dans les aéroports, en rue, à la salle de fitness. Magic leur a toujours répondu. Il ne se considère pas comme l'ancien joueur séropositif. La Magic Johnson Foundation s'occupe de cas de sida mais l'organisation est tout aussi soucieuse d'envoyer des membres de minorités économiquement faibles à l'université. Certains restaurants Starbuck ont des folders sur le sida mais un client y trouve plus facilement le prix d'un hamburger que des statistiques sur la maladie. En 1992, Magic est devenu membre de la George Bush National Commission sur le sida. Huit mois plus tard, il s'en est retiré, car la commission n'en faisait pas assez à ses yeux pour lutter contre la maladie. Depuis lors, il n'est plus affilié à la moindre association nationale contre le sida. Est-il assez soucieux de la prévention? Transformer Magic en un symbole vivant du sida semble difficile. Magic est Magic. Chez lui, quand il songe à sa vie aventureuse, il doit bien maudire le virus. Magic a toutefois une idée bien précise à ce sujet. Sa femme, Cookie, et lui croient qu'il a été élu pour être contaminé: "Dieu avait besoin de quelqu'un et il m'a choisi". Un constat incroyable mais quand on observe de près ce qu'a atteint Magic dans sa vie professionnelle et avec quelle énergie il travaille, on est amené à réfléchir. Comme tant d'autres, Magic était voué à la mort. Mais Magic vit comme il n'a jamais vécu. Une bénédiciton et peut-être un miracle. Wim van Eck, ESM