Qu'ont en commun la Juventus, l'Inter Milan, le Milan AC, le Bayern Munich, Manchester United, Liverpool, Porto et l'OM ? Avoir gagné l'édition moderne de la Ligue des champions, bien sûr. Mais pas seulement. Toutes ces grandes équipes comptent dans leur effectif un ou plusieurs joueurs issus de la région parisienne, l'Île-de-France.

Dont certains des plus prometteurs de la nouvelle génération : PaulPogba, KingsleyComan et AnthonyMartial. Une richesse dont profite aujourd'hui pleinement l'Equipe de France, composée pour cet Euro à domicile de 40 % de joueurs franciliens (alors que l'Île-de-France représente 18 % de la population totale), malgré les absences de LassanaDiarra (blessure), MamadouSakho (suspension) ou encore HatemBenArfa (non sélectionné).

A titre de comparaison : les Franciliens représentaient 12 % des Bleus champions d'Europe en 1984 et 16 % des champions du monde de 1998. " 40 %, c'est aussi la moyenne actuelle chez les sélections de jeunes, précise Jean-ClaudeGiuntini, à la tête des U17 français. Entre 70 et 80 joueurs par an et par catégorie d'âge quittent la région chaque année pour rejoindre des centres de formation de province. C'est un vivier extraordinaire. "

Peut-être même le plus pourvu du monde, avec ceux des mégalopoles argentines et brésiliennes. Pour le plus grand bonheur des centres de formation de l'Hexagone, donc, mais aussi des clubs étrangers, essentiellement des européens. La preuve : dans un rapport d'octobre 2015, le Centre International d'Etude du Sport (CIES), basé en Suisse, à Neuchâtel, répertorie les pays les plus exportateurs de footballeurs professionnels.

Avec 758 joueurs évoluant à l'étranger (dont 687 en Europe), la France arrive en troisième position, derrière l'Argentine (929) et le Brésil (1784). Environ 30 % de ces Français de l'étranger sont issus de la région parisienne.

FINI L'ACCENT DU SUD

Si, aujourd'hui, l'Île-de-France est bien une fabrique à champions, cela n'a pas toujours été le cas, comme l'explique LoïcRavenel, collaborateur scientifique au CIES. " Des années 1950 jusqu'aux années 1990, on disait plutôt que le joueur professionnel français avait l'accent du sud. Il venait souvent de la côte méditerranéenne. Depuis, ça a complètement changé. "

La région parisienne est désormais l'incontestable locomotive du football national. Une transformation qui s'explique par plusieurs facteurs. Il y a, en premier lieu, le " terreau social ". Loïc Ravenel, toujours : " Paris est une ville-monde, et sa banlieue est fortement concentrée en population issue de l'immigration. Or, les dernières générations d'immigrés sont toujours surreprésentées dans l'accès au professionnalisme en France : il y a eu les Polonais, les Italiens, les Espagnols et les Maghrébins. Aujourd'hui, les fils des migrants d'Afrique-sub-saharienne sont les plus convoités par les centres de formation. "

La démographie y est pour beaucoup : la banlieue parisienne ne cesse de croître (près de deux millions d'habitants en plus en Île-de-France depuis 1990), de nouvelles villes émergent et avec elles une multitude de nouveaux clubs. " Cela change la donne ", confirme LucRabat, joueur du Paris FC dans les années 1970 et sélectionneur des jeunes de l'Equipe de France dans les années 2000.

" Il y a 30 ou 40 ans, on avait quelques clubs phares : le Racing, le Red Star, le Stade Français, le Paris Université Club (PUC) et l'Athletic Club de Boulogne Billancourt (ACBB). Aujourd'hui, il y en a partout dans toute la région. La densité de clubs et de joueurs est exceptionnelle et crée une émulation entre tous. "

Avec sa croissance démographique, la région parisienne devient ultra-compétitive et les clubs, anciens ou nouveaux, s'adaptent. " Alors que l'encadrement était la plupart du temps géré par les parents, peu à peu des éducateurs formés et rémunérés se sont installés, poursuit Luc Rabat. En une vingtaine d'années, les clubs se sont structurés, et de nombreuses nouvelles compétitions ont vu le jour. "

Les clubs s'arrachent entre eux les meilleurs joueurs du coin, qui passent facilement d'une équipe à l'autre pour essayer de se faire repérer par les clubs professionnels. Exemple : avant de rejoindre l'Institut national du football (INF) de Clairefontaine à 14 ans, BlaiseMatuidi, le milieu de terrain du PSG et de l'Equipe de France, était déjà passé par trois clubs différents du Val-de-Marne (l'US Fontenay, le CO Vincennes et l'US Créteil-Lusitanos).

COMME AU MARCHÉ

Cette nouvelle dynamique en région parisienne ne vient pas toute seule. Dans le même temps, le marché du football se dérégule, avec l'arrêt Bosman en 1995. Depuis, les gros clubs européens, libres de venir s'approvisionner partout dans le monde, aimantent les meilleurs jeunes de Buenos Aires, de Sao Paulo, de Paris et d'ailleurs.

" Avec cet arrêt, les joueurs ne sont plus obligés de signer un contrat pro avec leur club formateur ", rappelle ThierryMorin, joueur du Paris-Saint-Germain et du Red Star dans les années 1970 et 1980, et aujourd'hui membre du staff dans les catégories jeunes du PSG. " Tout est allé très vite avec le business que cela a engendré. Si vous vous rendez aujourd'hui à un match des U17 du club au Camp des Loges, vous verrez qu'il y a plus d'agents que de parents au bord du terrain. On se croirait au marché. "

Le football s'internationalise et se professionnalise à toute vitesse. En France, les clubs pros changent de politique de recrutement : finies les simples détections dans les 30 kilomètres à la ronde. Tout le territoire est désormais observé à la loupe. La région parisienne en particulier. " C'est aussi une question d'économie d'échelle ", dit Loïc Ravenel, du CIES. Dans un marché devenu très concurrentiel, se focaliser sur une région aussi riche en joueurs et en matchs est rentable. "

PierreDréossi, actuel manager général du Paris FC, a longtemps officié pour le Stade Rennais (2002-2013). Il raconte : " La région parisienne était notre priorité, on avait parfois jusqu'à 50 % de nos joueurs originaires de l'Ile-de-France, qu'on avait divisé en trois, avec un recruteur à temps plein sur chaque secteur. "

La Fédération Française de Football (FFF) ne reste pas sur la touche. Très tôt, en 1988, elle ouvre l'INF à Clairefontaine-en-Yvelines, à 50 kilomètres au sud-ouest de Paris. L'objectif : fouiller la région, détecter les plus grands talents et leur offrir une formation de haut niveau. Jean-ClaudeLafargue en est l'actuel directeur.

" L'Ile-de-France est un bassin de joueurs énorme, peut-être le meilleur du monde. Nous, on s'appuie sur les districts de la région, qui pré-sélectionnent des joueurs pour nous. Ensuite, en février, on va voir entre 40 et 50 joueurs par département. Et on constate que les clubs amateurs travaillent de mieux en mieux avec les jeunes. "

RÉACTION AU PSG

De Clairefontaine sortiront plusieurs grands joueurs de l'Equipe de France : NicolasAnelka, ThierryHenry, WilliamGallas, LouisSaha ou encore Hatem Ben Arfa et donc Blaise Matuidi. Pendant longtemps, le PSG, le plus grand club de la capitale, a eu du mal à tirer profit du vivier au milieu duquel il se trouvait.

" J'avais insisté là-dessus quand j'étais l'entraîneur ", assure LuisFernandez, coach de l'équipe première entre 1994 et 1996 puis entre 2000 et 2003. " J'avais comme projet de mettre en place une politique de recrutement adaptée au territoire, mais on m'avait dit que c'était trop cher. "

Face à une concurrence de plus en plus nombreuse sur ses propres terres, le locataire du Parc des Princes voyait les talents locaux lui échapper. Avec les rapides progrès de la communication, certains clubs faciles d'accès depuis la capitale et ayant fait de la formation une spécialité (Auxerre, Le Havre, Sochaux, Caen, Rennes voire Nantes) ont réussi à attirer les plus grands espoirs franciliens.

Jean-Alain Boumsong, 27 sélections en Equipe de France, était l'un d'entre eux au milieu des années 1990. " Je jouais à l'US Palaiseau, puis dans la sélection de l'Essone et dans celle de l'Ile-de-France. C'est simple, pendant nos matchs, tous les clubs pros étaient là. Notre objectif était de rejoindre un centre de formation de qualité. "

Le futur joueur de Newcastle et de la Juventus choisira Le Havre, comme VikashDhorasoo, LassanaDiarra, PaulPogba ou RiyadMahrez, élu meilleur joueur de Premier League cette saison et qui a, lui, choisi de porter le maillot algérien. Aujourd'hui consultant et commentateur télé, il a vu sa région d'enfance se transformer.

" Avec les indemnités d'aujourd'hui, les clubs se développent. Prenons le cas des Ulis (dans l'Essonne, ndlr), qui avaient déjà sorti ThierryHenry et FabriceEvra. Avec la vente d'AnthonyMartial à Manchester United, ils ont touché pas loin d'un million d'euros. Avec cette somme, ils peuvent se permettre de payer des formateurs et de renouveler leurs infrastructures, ce qui favorise la progression des joueurs. Pour tous ces clubs de la région, c'est devenu un modèle économique. On voit désormais des jeunes joueurs être repérés par des clubs pros sans même passer par les sélections départementales. "

Le PSG a en partie repris la main sur la région, avec la détection et l'éclosion ces dernières années de quelques promesses (Sakho, Coman, Rabiot, Areola) et des catégories jeunes performantes (les U17 et U19 ont été sacrés champions de France cette saison), mais les stars recrutées à prix d'or par les dirigeants qataris bloquent l'accès à l'équipe première pour les jeunes de la maison, forcés d'aller tenter leur chance ailleurs.

Face à cela, Pierre Dréossi a un grand projet : faire à Paris un grand club de Parisiens. " Au Paris FC, on a le meilleur vivier du monde autour de nous et un centre de formation de qualité, plusieurs fois reconnu comme un des plus performants de France. Le problème, c'est que notre équipe première peine à se maintenir en Ligue 2 (le club vient d'être relégué en National, la troisième division française, ndlr). Or, sans le statut professionnel, notre centre n'est pas agréé et nos meilleurs éléments nous quittent. L'objectif est donc de nous stabiliser et de vivre de notre formation. "

L'ancien joueur de Lille devra faire face à un nouveau concurrent : les clubs anglais, de plus en plus puissants économiquement avec l'explosion des droits télé et friands de jeunes talents français. " Officiellement, ils ne peuvent les recruter qu'à 16 ans ", dit Dréossi. " Mais il y a parfois des détournements, avec par exemple un déménagement des parents. Un de nos gamins les plus prometteurs vient justement de partir en Angleterre. "

PILLAGE EN RÈGLE

Le club du Havre est un grand habitué du pillage et des embrouilles judiciaires avec les clubs anglais : Pogba a rejoint Manchester United à 16 ans, Le Tallec et Sinama-Pongolle à 18 ans, Lassana Diarra à 19 ans. " Paris est la banlieue de Londres ", résume Loïc Ravenel, du CIES. " C'est presque logique : les gamins d'aujourd'hui suivent davantage Chelsea que l'En Avant Guingamp. "

Une perte pour le championnat français, mais aussi un danger " pour les petits ", selon Luis Fernandez. " Il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus. Il faut faire attention. L'aspect financier est toujours considéré comme le plus important, et l'humain est négligé. Or, il y a beaucoup d'échecs. Des jeunes à la formation coupée, ratée, qui finissent en CFA. "

C'est l'autre face de cet immense marché qu'est devenue la région parisienne. " On y trouve les meilleurs joueurs, mais on oublie que beaucoup se perdent en route ", regrette Gilles Grimandi, superviseur en France pour les Gunners d'Arsenal. " Les conditions de travail ne sont pas toujours idéales, entre les entourages difficiles des jeunes et l'énorme concurrence avec le PSG et les autres clubs français.

Paris a l'avantage de la mixité et de la précocité : en compétition très tôt, les joueurs évoluent plus vite et prennent de l'avance sur les jeunes de province. Mais le milieu est souvent plus sain dans d'autres ligues, comme celle de Rhône-Alpes, elle aussi très performante. " Mais nettement moins représentée que l''Île-de-France dans les 23 de Didier Deschamps, avec les seuls SamuelUmtiti, AntoineGriezmann et OlivierGiroud...

PAR LEO RUIZ - PHOTOS BELGAIMAGE

Au Camp des Loges, on trouve plus d'agents que de parents autour des terrains.

Par an et par catégorie d'âge, 70 à 80 jeunes quittent la région parisienne à destination des centres de formation en province.

Qu'ont en commun la Juventus, l'Inter Milan, le Milan AC, le Bayern Munich, Manchester United, Liverpool, Porto et l'OM ? Avoir gagné l'édition moderne de la Ligue des champions, bien sûr. Mais pas seulement. Toutes ces grandes équipes comptent dans leur effectif un ou plusieurs joueurs issus de la région parisienne, l'Île-de-France. Dont certains des plus prometteurs de la nouvelle génération : PaulPogba, KingsleyComan et AnthonyMartial. Une richesse dont profite aujourd'hui pleinement l'Equipe de France, composée pour cet Euro à domicile de 40 % de joueurs franciliens (alors que l'Île-de-France représente 18 % de la population totale), malgré les absences de LassanaDiarra (blessure), MamadouSakho (suspension) ou encore HatemBenArfa (non sélectionné). A titre de comparaison : les Franciliens représentaient 12 % des Bleus champions d'Europe en 1984 et 16 % des champions du monde de 1998. " 40 %, c'est aussi la moyenne actuelle chez les sélections de jeunes, précise Jean-ClaudeGiuntini, à la tête des U17 français. Entre 70 et 80 joueurs par an et par catégorie d'âge quittent la région chaque année pour rejoindre des centres de formation de province. C'est un vivier extraordinaire. " Peut-être même le plus pourvu du monde, avec ceux des mégalopoles argentines et brésiliennes. Pour le plus grand bonheur des centres de formation de l'Hexagone, donc, mais aussi des clubs étrangers, essentiellement des européens. La preuve : dans un rapport d'octobre 2015, le Centre International d'Etude du Sport (CIES), basé en Suisse, à Neuchâtel, répertorie les pays les plus exportateurs de footballeurs professionnels. Avec 758 joueurs évoluant à l'étranger (dont 687 en Europe), la France arrive en troisième position, derrière l'Argentine (929) et le Brésil (1784). Environ 30 % de ces Français de l'étranger sont issus de la région parisienne. Si, aujourd'hui, l'Île-de-France est bien une fabrique à champions, cela n'a pas toujours été le cas, comme l'explique LoïcRavenel, collaborateur scientifique au CIES. " Des années 1950 jusqu'aux années 1990, on disait plutôt que le joueur professionnel français avait l'accent du sud. Il venait souvent de la côte méditerranéenne. Depuis, ça a complètement changé. " La région parisienne est désormais l'incontestable locomotive du football national. Une transformation qui s'explique par plusieurs facteurs. Il y a, en premier lieu, le " terreau social ". Loïc Ravenel, toujours : " Paris est une ville-monde, et sa banlieue est fortement concentrée en population issue de l'immigration. Or, les dernières générations d'immigrés sont toujours surreprésentées dans l'accès au professionnalisme en France : il y a eu les Polonais, les Italiens, les Espagnols et les Maghrébins. Aujourd'hui, les fils des migrants d'Afrique-sub-saharienne sont les plus convoités par les centres de formation. " La démographie y est pour beaucoup : la banlieue parisienne ne cesse de croître (près de deux millions d'habitants en plus en Île-de-France depuis 1990), de nouvelles villes émergent et avec elles une multitude de nouveaux clubs. " Cela change la donne ", confirme LucRabat, joueur du Paris FC dans les années 1970 et sélectionneur des jeunes de l'Equipe de France dans les années 2000. " Il y a 30 ou 40 ans, on avait quelques clubs phares : le Racing, le Red Star, le Stade Français, le Paris Université Club (PUC) et l'Athletic Club de Boulogne Billancourt (ACBB). Aujourd'hui, il y en a partout dans toute la région. La densité de clubs et de joueurs est exceptionnelle et crée une émulation entre tous. " Avec sa croissance démographique, la région parisienne devient ultra-compétitive et les clubs, anciens ou nouveaux, s'adaptent. " Alors que l'encadrement était la plupart du temps géré par les parents, peu à peu des éducateurs formés et rémunérés se sont installés, poursuit Luc Rabat. En une vingtaine d'années, les clubs se sont structurés, et de nombreuses nouvelles compétitions ont vu le jour. " Les clubs s'arrachent entre eux les meilleurs joueurs du coin, qui passent facilement d'une équipe à l'autre pour essayer de se faire repérer par les clubs professionnels. Exemple : avant de rejoindre l'Institut national du football (INF) de Clairefontaine à 14 ans, BlaiseMatuidi, le milieu de terrain du PSG et de l'Equipe de France, était déjà passé par trois clubs différents du Val-de-Marne (l'US Fontenay, le CO Vincennes et l'US Créteil-Lusitanos). Cette nouvelle dynamique en région parisienne ne vient pas toute seule. Dans le même temps, le marché du football se dérégule, avec l'arrêt Bosman en 1995. Depuis, les gros clubs européens, libres de venir s'approvisionner partout dans le monde, aimantent les meilleurs jeunes de Buenos Aires, de Sao Paulo, de Paris et d'ailleurs. " Avec cet arrêt, les joueurs ne sont plus obligés de signer un contrat pro avec leur club formateur ", rappelle ThierryMorin, joueur du Paris-Saint-Germain et du Red Star dans les années 1970 et 1980, et aujourd'hui membre du staff dans les catégories jeunes du PSG. " Tout est allé très vite avec le business que cela a engendré. Si vous vous rendez aujourd'hui à un match des U17 du club au Camp des Loges, vous verrez qu'il y a plus d'agents que de parents au bord du terrain. On se croirait au marché. " Le football s'internationalise et se professionnalise à toute vitesse. En France, les clubs pros changent de politique de recrutement : finies les simples détections dans les 30 kilomètres à la ronde. Tout le territoire est désormais observé à la loupe. La région parisienne en particulier. " C'est aussi une question d'économie d'échelle ", dit Loïc Ravenel, du CIES. Dans un marché devenu très concurrentiel, se focaliser sur une région aussi riche en joueurs et en matchs est rentable. " PierreDréossi, actuel manager général du Paris FC, a longtemps officié pour le Stade Rennais (2002-2013). Il raconte : " La région parisienne était notre priorité, on avait parfois jusqu'à 50 % de nos joueurs originaires de l'Ile-de-France, qu'on avait divisé en trois, avec un recruteur à temps plein sur chaque secteur. " La Fédération Française de Football (FFF) ne reste pas sur la touche. Très tôt, en 1988, elle ouvre l'INF à Clairefontaine-en-Yvelines, à 50 kilomètres au sud-ouest de Paris. L'objectif : fouiller la région, détecter les plus grands talents et leur offrir une formation de haut niveau. Jean-ClaudeLafargue en est l'actuel directeur. " L'Ile-de-France est un bassin de joueurs énorme, peut-être le meilleur du monde. Nous, on s'appuie sur les districts de la région, qui pré-sélectionnent des joueurs pour nous. Ensuite, en février, on va voir entre 40 et 50 joueurs par département. Et on constate que les clubs amateurs travaillent de mieux en mieux avec les jeunes. " De Clairefontaine sortiront plusieurs grands joueurs de l'Equipe de France : NicolasAnelka, ThierryHenry, WilliamGallas, LouisSaha ou encore Hatem Ben Arfa et donc Blaise Matuidi. Pendant longtemps, le PSG, le plus grand club de la capitale, a eu du mal à tirer profit du vivier au milieu duquel il se trouvait. " J'avais insisté là-dessus quand j'étais l'entraîneur ", assure LuisFernandez, coach de l'équipe première entre 1994 et 1996 puis entre 2000 et 2003. " J'avais comme projet de mettre en place une politique de recrutement adaptée au territoire, mais on m'avait dit que c'était trop cher. " Face à une concurrence de plus en plus nombreuse sur ses propres terres, le locataire du Parc des Princes voyait les talents locaux lui échapper. Avec les rapides progrès de la communication, certains clubs faciles d'accès depuis la capitale et ayant fait de la formation une spécialité (Auxerre, Le Havre, Sochaux, Caen, Rennes voire Nantes) ont réussi à attirer les plus grands espoirs franciliens. Jean-Alain Boumsong, 27 sélections en Equipe de France, était l'un d'entre eux au milieu des années 1990. " Je jouais à l'US Palaiseau, puis dans la sélection de l'Essone et dans celle de l'Ile-de-France. C'est simple, pendant nos matchs, tous les clubs pros étaient là. Notre objectif était de rejoindre un centre de formation de qualité. " Le futur joueur de Newcastle et de la Juventus choisira Le Havre, comme VikashDhorasoo, LassanaDiarra, PaulPogba ou RiyadMahrez, élu meilleur joueur de Premier League cette saison et qui a, lui, choisi de porter le maillot algérien. Aujourd'hui consultant et commentateur télé, il a vu sa région d'enfance se transformer. " Avec les indemnités d'aujourd'hui, les clubs se développent. Prenons le cas des Ulis (dans l'Essonne, ndlr), qui avaient déjà sorti ThierryHenry et FabriceEvra. Avec la vente d'AnthonyMartial à Manchester United, ils ont touché pas loin d'un million d'euros. Avec cette somme, ils peuvent se permettre de payer des formateurs et de renouveler leurs infrastructures, ce qui favorise la progression des joueurs. Pour tous ces clubs de la région, c'est devenu un modèle économique. On voit désormais des jeunes joueurs être repérés par des clubs pros sans même passer par les sélections départementales. " Le PSG a en partie repris la main sur la région, avec la détection et l'éclosion ces dernières années de quelques promesses (Sakho, Coman, Rabiot, Areola) et des catégories jeunes performantes (les U17 et U19 ont été sacrés champions de France cette saison), mais les stars recrutées à prix d'or par les dirigeants qataris bloquent l'accès à l'équipe première pour les jeunes de la maison, forcés d'aller tenter leur chance ailleurs. Face à cela, Pierre Dréossi a un grand projet : faire à Paris un grand club de Parisiens. " Au Paris FC, on a le meilleur vivier du monde autour de nous et un centre de formation de qualité, plusieurs fois reconnu comme un des plus performants de France. Le problème, c'est que notre équipe première peine à se maintenir en Ligue 2 (le club vient d'être relégué en National, la troisième division française, ndlr). Or, sans le statut professionnel, notre centre n'est pas agréé et nos meilleurs éléments nous quittent. L'objectif est donc de nous stabiliser et de vivre de notre formation. " L'ancien joueur de Lille devra faire face à un nouveau concurrent : les clubs anglais, de plus en plus puissants économiquement avec l'explosion des droits télé et friands de jeunes talents français. " Officiellement, ils ne peuvent les recruter qu'à 16 ans ", dit Dréossi. " Mais il y a parfois des détournements, avec par exemple un déménagement des parents. Un de nos gamins les plus prometteurs vient justement de partir en Angleterre. " Le club du Havre est un grand habitué du pillage et des embrouilles judiciaires avec les clubs anglais : Pogba a rejoint Manchester United à 16 ans, Le Tallec et Sinama-Pongolle à 18 ans, Lassana Diarra à 19 ans. " Paris est la banlieue de Londres ", résume Loïc Ravenel, du CIES. " C'est presque logique : les gamins d'aujourd'hui suivent davantage Chelsea que l'En Avant Guingamp. " Une perte pour le championnat français, mais aussi un danger " pour les petits ", selon Luis Fernandez. " Il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus. Il faut faire attention. L'aspect financier est toujours considéré comme le plus important, et l'humain est négligé. Or, il y a beaucoup d'échecs. Des jeunes à la formation coupée, ratée, qui finissent en CFA. " C'est l'autre face de cet immense marché qu'est devenue la région parisienne. " On y trouve les meilleurs joueurs, mais on oublie que beaucoup se perdent en route ", regrette Gilles Grimandi, superviseur en France pour les Gunners d'Arsenal. " Les conditions de travail ne sont pas toujours idéales, entre les entourages difficiles des jeunes et l'énorme concurrence avec le PSG et les autres clubs français. Paris a l'avantage de la mixité et de la précocité : en compétition très tôt, les joueurs évoluent plus vite et prennent de l'avance sur les jeunes de province. Mais le milieu est souvent plus sain dans d'autres ligues, comme celle de Rhône-Alpes, elle aussi très performante. " Mais nettement moins représentée que l''Île-de-France dans les 23 de Didier Deschamps, avec les seuls SamuelUmtiti, AntoineGriezmann et OlivierGiroud... PAR LEO RUIZ - PHOTOS BELGAIMAGEAu Camp des Loges, on trouve plus d'agents que de parents autour des terrains. Par an et par catégorie d'âge, 70 à 80 jeunes quittent la région parisienne à destination des centres de formation en province.