C'est avec le sourire, et peut-être en signe d'hommage à son enfance passée à Auderghem, que René Taelman a installé son bonheur, sa femme, Carine, et leur trésor de trois ans, Luna, à deux pas de l'église Saint-Julien. " Tu vois, cela on ne me l'enlèvera jamais ", dit-il avec la ferme intention de résister aux épreuves. " Je suis soigné de façon extraordinaire ; quand tout sera rentré dans l'ordre, je retrouverai les terrains et, de toute façon, il y a la lecture et l'écriture aussi. " Même si son moral est à la hauteur, il sait aussi que le chemin ne peut qu'être long, très long.
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C'est avec le sourire, et peut-être en signe d'hommage à son enfance passée à Auderghem, que René Taelman a installé son bonheur, sa femme, Carine, et leur trésor de trois ans, Luna, à deux pas de l'église Saint-Julien. " Tu vois, cela on ne me l'enlèvera jamais ", dit-il avec la ferme intention de résister aux épreuves. " Je suis soigné de façon extraordinaire ; quand tout sera rentré dans l'ordre, je retrouverai les terrains et, de toute façon, il y a la lecture et l'écriture aussi. " Même si son moral est à la hauteur, il sait aussi que le chemin ne peut qu'être long, très long. Il a du lait sur le feu avec deux ouvrages qui succéderont un jour à son neuvième livre récemment présenté à la presse : Les aventures exotiques d'un entraîneur de foot. De 1981 à 2012, il a vendu 140.000 bouquins, principalement en France et dans les pays francophones. En Espagne aussi, ce que lui fait plaisir car il adore la Liga et le Barça tout particulièrement. L'Union belge ne lui a pas envoyé un mot de félicitations et ne l'a jamais invité à un débat sur le football, la formation ou les aléas de la vie d'un entraîneur belge à l'étranger. Chez René et Carine, les livres trônent sur les étagères, prêts à s'offrir aux nombreux amis de la maison. Il y a toujours un bout de fromage, quelques tranches de chorizo et un peu de vin blanc au frigo pour improviser un apéro sous le regard de masques africains qui montent la garde au mur. Le living n'est pas grand mais la lumière y entre généreusement, comme pour être aux côtés de Taelman. " Je suis content de l'existence que j'ai vécue jusqu'à présent ", dit-il. " Je n'ai pas de regrets, j'ai réalisé mes rêves. Ma vie a été et est toujours intéressante. Je l'apprécie encore plus. Ce n'est pas ce gros accroc de santé qui change quoi que ce soit. J'ai entraîné dans de nombreux pays, ce qui m'a notamment permis de sillonner l'Afrique de long en large. A côté de beaux moments sportifs, j' y ai apprécié des cultures, des traditions, la richesse et la chaleur des relations humaines. " Son frère, le docteur Henri Taelman, grand médecin engagé dans la lutte contre le sida, est mort à la tâche en Afrique, le c£ur usé par le travail. " Son exemple m'a toujours inspiré. On ne peut pas passer sur terre sans avoir un idéal. " Quand il revient du Chili il y a quelques mois, Taelman a un manuscrit sous le bras ; son roman se déroule dans le monde parfois glauque et inquiétant du football sud-américain. De grands éditeurs sont intéressés et les responsables des éditions La Boîte à Pandore , Véronique de Montfort et Alain Jourdan, lui demandent de passer de la fiction à la réalité et de raconter ses aventures. Cela lui demande des mois de travail. Il ramasse ses souvenirs, vérifie des résultats, cherche des photos, contacte des joueurs, des entraîneurs et des dirigeants qui ont bossé avec lui au fil de sa carrière. Au total, cela fait 354 pages passionnantes qu'on dévore sans se retourner. Le livre de la vie d'un premier globe-trainer belge, titre Vers l'Avenir. Une belle expression qui cerne bien cet entraîneur atypique. C'est avant la sortie de cet excellent récit, tant attendue par l'auteur, que l'alerte est donnée : soudainement essoufflé, Taelman passe des examens médicaux approfondis qui révèlent un grave problème. Il en faut plus pour déstabiliser ce baroudeur mais son dernier livre lui permet aussi de penser à autre chose, à la vie. Ce mésothéliome s'attaque à son poumon gauche. Même si le diagnostic génère son étonnement et des interrogations, il prépare la riposte. Pas question de perdre ce match très difficile et il avance ses pions pour surprendre cet adversaire sournois qui tacle sa santé. Cela passe par la confiance, un solide dialogue avec la Faculté, des séances de chimiothérapies bien supportées. Réaliste, sur les conseils de sa nièce, Taelman contacte un chirurgien de l'UZ de Louvain (Clinique universitaire, Gasthuisberg), le Dr Philippe Nafteux, une sommité dans ce genre d'intervention, qui s'est spécialisé aux Etats-Unis avant de revenir en Belgique. Le courant passe d'autant mieux que le médecin est un grand amateur de football. Ancien joueur et entraîneur des jeunes de Waterloo, il s'est inspiré en lisant quelques livres techniques de Taelman. Cela les rapproche sans aucun doute. La chimiothérapie a ses limites dans le cas d'un cancer dû à une exposition souvent ancienne à des fibres minérales, le plus souvent de l'amiante. Le diagnostic est sans appel : s'il s'en tient à la chimio, son espérance vie ne dépasse pas les 18 mois. Seule l'opération peut lui offrir plus de temps. Sportif, féru de jogging et surtout de longues sorties à vélo, Taelman se demande encore où cela a pu lui arriver. La malchance. Le mésothéliome frappe le plus souvent dans les pays industrialisés, aux Etats-Unis et en Europe, certainement. " L'opération est lourde mais je l'ai tout de suite acceptée ", explique Taelman. " Je n'avais pas le choix. Ma femme et moi avons une petite fille qui a besoin de moi. Je dois passer ce cap pour Carine et Luna. Le poumon gauche est atteint, pas le droit. Pour le chirurgien, c'est une bonne nouvelle car l'intervention est techniquement plus compliquée à droite. Mais il faut aussi que tous les examens préopératoires permettent cette intervention qui n'est permise que dans 5 % des cas. J'ai eu de la chance dans mon malheur. A l'hôpital, j'ai vu des situations plus compliquées que la mienne. "La marge de man£uvre est étroite mais les nouvelles sont rapidement bonnes : l'opération peut se dérouler dans de bonnes conditions. Grâce au remarquable travail du Dr Nafteux et de son équipe, c'est l'éclaircie que Taelman et sa famille attendent. Toute l'équipe du docteur se plie en quatre avant, pendant et après la longue intervention de près de 10 heures. " Grâce à mon frère, j'ai toujours été émerveillé par ces médecins qui sont animés par la vocation ", souligne Taelman. " Ils sont à la base des incroyables progrès de la médecine. Grâce à cela, je vais gagner plusieurs années, ce qui est impossible rien qu'avec la chimio. Le Dr Nafteux a opéré son premier mésothéliome il y a quelques années et son patient se porte bien. "A Louvain, les blouses blanches sont étonnées chez lui par sa résistance et ses progrès. Son kiné aussi. Taelman prolonge sa convalescence après avoir frôlé le pire. Il a repoussé ce qui va mal, les inquiétudes au plus grand bonheur de sa femme et de Luna. Le temps des projets est revenu. Le FC Saint-Michel et ses dirigeants lui ont demandé un coup de pouce. Taelman a l'intention de coordonner le travail des nombreux entraîneurs de ce club. Il a rassemblé des piles de livres que les coaches du club peuvent consulter s'ils le veulent. Taelman envisage de donner des cours à ceux qui travaillent avec les jeunes de Saint-Michel : " Je suis persuadé que c'est le plus grand club véritablement amateur de Belgique, peut-être d'Europe. Ici, les joueurs ne sont pas payés. Ce n'est pas le cas partout dans les séries provinciales où pas mal de clubs promettent la lune aux joueurs avant de se retrouver dans la dèche. "Il a retrouvé sa verve : " Le football de chez nous m'inquiète : je ne vois plus de ligne de conduite, c'est n'importe quoi et surtout le règne de la panique. Le recrutement massif de joueurs étrangers plus que moyens a pour effet d'appauvrir le niveau du jeu. Les grands clubs ne prennent quasiment plus la peine de regarder autour d'eux. Durant les années 80, j'ai recruté Laurent Stas de Richelle à Rixensart et Serge Takacs à La Hulpe. Ils ont alors tenu leur place en D1. En 1985-1986, Seraing et ses joueurs de provinciales ont battu le grand Anderlecht (2-1) qui avait alors la grande dimension européenne. " Taelman revient entre autres sur cet exploit dans son dernier bouquin. Il se souvient aussi du putsch organisé par un dirigeant qui veut imposer son fils en D1. Les pressions sont énormes et le coach préfère quitter la capitale du fer plutôt que d'obtempérer, de baisser la tête et de rougir. Au Cercle Bruges, certains lui plantent un couteau dans le dos. Son destin le mène ensuite dans le golfe Persique et aux quatre coins de l'Afrique. Sous sa plume, on entre dans un autre monde, celui de la géopolitique sportive, des grands groupes industriels qui misent sur le football, des réalités du continent africain. Taelman apprend à gérer des équipes durant le mois de ramadan. Il se tape des heures de vol dans de vieux coucous, au-dessus d'orages ou de déserts qui n'attendent que la chute de ces drôles d'oiseaux déplumés. Il doit éloigner des sorciers et autres féticheurs que ses joueurs consultent avant les matches, veille à la fraîcheur des aliments pour éviter des empoisonnements, lutte contre les tentatives de corruption. Ailleurs, son épouse rencontrée au Bénin est victime de racisme. En Libye, il résiste aux clubs du clan Kadhafi et s'empare du titre à la tête d'un petit club, l'Olympic Zawiya : c'est la révolution avant le printemps arabe. Pour y arriver, il prend des risques, n'aligne pas sa meilleure formation en finale de la Coupe de Libye avant le match de la vérité en championnat : choix difficile, choix dangereux mais, ouf, choix gagnant avec, à la clé, une série de 15 victoires consécutives, le record d'Afrique durant plusieurs années. Son écriture court toujours quand il raconte comment on lui chipe un titre en Côte d'Ivoire. Il n'est pas du style des coaches qui logent et s'isolent dans les 5 étoiles, loin des vérités et du quotidien de la vie africaine. Taelman adore apprécier une bière dans les quartiers les plus pauvres. En Egypte, il compte des amis dans toutes les communautés et se souvient de soirées inoubliables chez des descendants coptes de l' Aga Khan. L'entraîneur bruxellois n'oublie pas non plus de conter comment il a rencontré le sympathique Stefan Kovacs. Le célèbre technicien roumain se méfie alors des barbouzes de la Securitate de Ceaucescu. C'est l'histoire de sa vie qu'il retrace dans Les aventures exotiques d'un entraîneur de foot, un bouquin pas comme les autres, qu'aucun autre coach belge ne pourrait écrire. Il le dédie à sa femme, Carine, à ses enfants Luna, Frédéric qui vit au Chili et Vincent, chercheur dans la lutte contre le cancer en Suisse après avoir mené de brillantes études en Belgique et aux Etats-Unis. " Ma convalescence sera longue, je le sais, mais le kiné est impressionné par mes progrès ", conclut-il. " Ma condition physique est excellente. " Sa femme et lui possèdent quelques lopins de terre au Bénin et envisagent d'y planter de merveilleux bougainvilliers, frangipaniers et hibiscus au bord de l'océan Atlantique... PAR PIERRE BILIC" Le football de chez nous m'inquiète. "" J'ai réalisé mes rêves : cet accroc de santé ne va pas changer quoi que ce soit. "" Il passe des heures dans de vieux coucous, au-dessus d'orages qui n'attendent que leur chute. "