Peu après avoir remporté la Coupe du Monde 1986 au Mexique, Diego Maradona est invité à rencontrer le pape Jean-Paul II au Vatican. Il s'y rend avec son épouse Claudia, et sa mère Dalma. "J'ai été très déçu", écrit Maradona dans son livre en faisant référence à cet après-midi romain. "Le pape a offert des chapelets à Claudia et à ma mère. Lorsqu'est venu mon tour, il m'a dit: -C'est un exemplaire particulier, un chapelet Diego, spécialement pour toi. Mais il était identique à celui de ma mère! Je lui ai alors demandé de ne pas m'en vouloir mais de m'expliquer où était la différence: il m'a à peine regardé, m'a tapé sur l'épaule, a esquissé un petit sourire et n'a pas répondu. Comme pour dire que je devais déguerpir et ne plus poser de questions stupides. C'est un manque total de respect".
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Peu après avoir remporté la Coupe du Monde 1986 au Mexique, Diego Maradona est invité à rencontrer le pape Jean-Paul II au Vatican. Il s'y rend avec son épouse Claudia, et sa mère Dalma. "J'ai été très déçu", écrit Maradona dans son livre en faisant référence à cet après-midi romain. "Le pape a offert des chapelets à Claudia et à ma mère. Lorsqu'est venu mon tour, il m'a dit: -C'est un exemplaire particulier, un chapelet Diego, spécialement pour toi. Mais il était identique à celui de ma mère! Je lui ai alors demandé de ne pas m'en vouloir mais de m'expliquer où était la différence: il m'a à peine regardé, m'a tapé sur l'épaule, a esquissé un petit sourire et n'a pas répondu. Comme pour dire que je devais déguerpir et ne plus poser de questions stupides. C'est un manque total de respect". Même après avoir rendu visite au pape, Maradona reste convaincu d'être un saint. Il est le Messie, celui qui apporte le bonheur et l'amour au gens. La colère que Maradona piqua l'an dernier à l'encontre de la FIFA, dans le cadre de l'élection du Joueur du Siècle, était primitive mais sincère. Le fait qu'on conteste son statut de "meilleur joueur de tous les temps" faisait, pour lui, partie d'un complot contre lui et tous les Argentins. Pour Maradona, le couronnement de Pelé constituait une nouvelle preuve de jalousie. El Diego -qui, après son coup de colère, fut déclaré vainqueur ex aequo- vit toujours de son passé. Celui qui ne l'admire pas est automatiquement considéré comme un ennemi. "C'est la colère qui me fait vivre", dit-il dans son livre. Le 24 août 1997, date de son dernier match officiel, symbolise la tragédie de la vie de Maradona. Il vient de faire sa énième rentrée. Sous le maillot de Boca Juniors, son premier grand amour. "Je ne savais pas quelle direction prendre. Un jour, je disais vouloir jouer avec Boca. Le lendemain, je voulais arrêter et quitter le pays. Tout cela était très contradictoire mais, aujourd'hui, je sais pourquoi je doutais: je ne savais pas comment vivre sans football". Un contrôle antidopage organisé au terme du duel avec son premier club professionnel, Argentinos Juniors, s'avère positif. "A nouveau la cocaïne... Je me rendais, j'avais l'impression qu'on me mettait un pistolet sur la tempe. Comme si la croix de mon intoxication n'était pas encore suffisamment lourde, on me forçait à nouveau à quitter les terrains d'une telle manière".Derrière chaque mot de Maradona, il y a des larmes. C'est le chagrin d'une victime qui cherche le malheur de sa déception dans un ennemi abstrait. Ce garçon issu de Villa Fiorito, un bidonville de Buenos Aires, a perdu trop rapidement le contact avec la réalité. Il n'a pas encore dix ans lorsque l'attention se focalise sur lui. Au début des années 70, il régale le public dans le calme des rencontres à domicile d'Argentinos Juniors. "Quand je montrais ce que je savais faire, tout le stade hurlait et frappait des mains".L'adoration va cependant vite prendre des proportions jamais vues. Le 28 septembre 1971, après un match de Maradona avec les jeunes d'Argentinos Juniors, le journal argentin Clarin parle pour la première fois d'un "garçon aux allures et à la classe d'une star". Après sa première apparition à la télévision, Maradona devient l'attraction de toute l'Argentine. "Alors que ses copains écoutent des contes, Diego n'entend que des applaudissements", écrit en 1976 le périodique El Grafico. Peu avant, Maradona a effectué ses débuts avec Argentinos Juniors. Le 20 octobre, dix jours avant son seizième anniversaire, il est appelé à monter au jeu face à Talleres. "En trois ans, je suis passé du statut de gamin anonyme à celui de bête traquée par les médias. Tout est allé si vite que j'étais terriblement nerveux avant chaque interview. Je ne comprenais pas non plus pourquoi j'étais tellement important et je racontais chaque fois la même chose: où j'étais né, comment j'avais vécu et qui étaient mes idoles. En fait, on attendait trop rapidement de moi que je sois un adulte. Pour la première fois, j'étais confronté à la jalousie. Parfois, je m'enfermais dans ma chambre et je pleurais de chagrin et d'incompréhension". Et Maradona aurait préféré ne jamais entrer dans le monde des grands. "Au cours de mes derniers mois à Boca, j'ai fait un rêve bizarre. Je voyais un match pour moi, rien qu'avec des enfants, sur la tribune comme sur le terrain. Même les policiers étaient des enfants". En 1982, lorsqu'il fuit l'Argentine pour Barcelone, il se sent libéré. En Espagne, son envie de liberté le pousse rapidement à profiter de la vie. Il s'entoure d'une armée d'amis. Le "clan Maradona" devient vite célèbre par ses orgies, ses drugs-parties. Cela devient un phénomène. "Cela me rendait furieux. C'étaient mes amis, ma famille, mes employés. J'avais une grande maison à Pedralbes, le plus beau quartier de Barcelone. Pourquoi ne l'aurais-je pas partagée avec les gens que j'aimais? J'approuvais ou je désapprouvais ce qu'ils disaient mais ce n'était pas une raison pour penser qu'ils n'étaient plus mes amis. De plus, cela ne signifiait pas que je participais à tout ce qu'ils faisaient. J'aidais ceux dont je considérais qu'ils avaient besoin de moi, même s'ils n'étaient pas nombreux à me remercier. Au contraire, beaucoup se sont retournés contre moi. Un jour, je me suis dit: -C'est fini. Désormais, seuls comptent encore ma famille et mes véritables amis. Mais soyons clairs: personne ne m'a poussé à faire ce que j'ai fait, à commettre des erreurs. J'en suis le seul responsable". Le séjour à Barcelone a été catastrophique : "J'y ai eu la jaunisse, une fracture de la jambe m'a tenu écarté des terrains pendant des semaines et j'avais de mauvaises relations avec le président Nuñez. De plus, c'est là que j'ai commencé à toucher à la drogue. Quand vous en prenez pour la première fois, vous vous dites que vous en resterez maître, que vous arrêterez quand vous le voudrez. Mais avant de vous être rendu compte de quoi que ce soit, vous y êtes accro. Nuñez a dit plus tard qu'il m'avait vendu parce qu'il savait que je prenais de la cocaïne mais c'est un mensonge: il n'était au courant de rien!" Barcelone ne semble pourtant être que le début de l'enfer. Lorsque, au milieu des années 80, le manager Guillermo Coppola apparaît dans sa vie, Maradona sent pour la première fois l'odeur de la mafia. Coppola est sans doute le plus discutable de tous les marginaux qui ont entouré Maradona. Le "play-boy de Buenos Aires" a une très mauvaise réputation, basée sur la drogue et la corruption. Mais le plus grand danger, c'est qu'il est désormais le seul en qui Maradona ait encore confiance. "Coppola, c'est la mafia", dit Frederico Muzio, un avocat en vue, en 1996. Le manager personnel du joueur, successeur de son ami d'enfance Jorge Cytersziller, est en tout cas indirectement responsable de la folie des grandeurs et de la tragédie de Maradona. Durant l'été 86, il emmène son protégé à Naples, où il a connu ses plus grands succès. Mais c'est aussi cette période dans une ville folle de football qui va le mener à sa perte. Maradona représente pour les Napolitains ce qu'il est déjà pour les Argentins: le Messie capable de leur offrir du bonheur. Pour le nord de l'Italie, le Napolitain représente la pauvreté, l'infériorité. En 1987, lorsque le petit dribbleur offre à Naples le premier titre de son histoire, l'admiration devient obsessionnelle. De plus, Maradona ne semble pas avoir conscience de l'influence que la mafia napolitaine, la Camorra, exerce sur lui. "On a publié des photos de moi en compagnie de Carmine Giuliano, accusé d'être un des leaders de la Camorra. Je ne vais pas dire que la mafia n'existait pas mais il est absolument faux de prétendre que j'ai fait des affaires avec elle. Elle ne m'a jamais mis sous pression. Elle me protégeait en échange du plaisir que je lui apportais". Un peu plus tard, Maradona confirme pourtant son rôle de mascotte de la mafia. "J'ai vécu des choses incroyables. Chaque fois que je visitais un des clubs de supporters, on m'offrait des Rolex ou même des voitures, comme la première Volvo 900 de toute l'Italie. Chaque fois, je demandais ce qu'on attendait de moi en échange mais on me répondait: -Rien, seulement une photo. Je remerciais et, le lendemain, ces photos paraissaient dans le journal". Fernando Signorini, ami et entraîneur personnel de Maradona, traduit comme suit la chute du footballeur au début des années 90: "Diego est comme une Fiat 850: petit mais terriblement costaud. Cependant, de plus en plus de gens sont montés à bord de la Fiat et, avant qu'il ne s'en rende compte, elle était pleine à craquer. Dans ces moments-là, on finit par perdre le contrôle de son véhicule. Et si on heurte un arbre, c'est fini". Maradona refuse de prendre cette théorie au sérieux car il ne fait tout simplement pas la différence entre l'admiration et l'abus. "La guerre contre moi et ma famille est devenue de plus en plus malpropre. Je devais vivre en évitant les bombes", dit Maradona à propos de la période qui suit le Mondial 90 en Italie. "Tout le monde sait ce qui s'est passé après mon deuxième titre avec Naples, en 1989. "Ils" ne m'ont jamais pardonné l'élimination de l'Italie à la Coupe du Monde. Ils voulaient leur revanche". Pour Maradona, la victoire de l'Argentine à Naples est à la base d'une campagne de dénigrement à son encontre. Celle-ci atteint son point culminant le 17 mars 1991, le jour où il est déclaré pour la première fois positif, à l'issue d'un match entre Naples et Bari. "C'était une intrigue, je le jure. J'avais des problèmes avec la drogue mais je le savais et je me contrôlais régulièrement. En plus, la cocaïne ne vous permet pas de mieux jouer car elle vous fait reculer au lieu d'avancer. L'affaire fait toujours l'objet d'un procès en justice parce que des fautes terribles ont été commises au cours de l'enquête. Des employés ont déclaré que les flacons avaient été trafiqués. Si on parvient à le prouver, ce sera une victoire historique pour moi, même si cela ne me rendra pas les années de carrière qu'on m'a volées. Car on m'a jeté d'Italie comme un malfaiteur". Une suspension à l'échelon mondial tient alors la star déchue à l'écart des terrains pendant quinze mois mais, un mois plus tard à peine, une nouvelle affaire éclate. Un Maradona hébété et fortement drogué est sorti de son lit à Buenos Aires, sous les yeux d'une armée de journalistes et de caméras. "Dans la cellule où j'étais enfermé, il y avait un tabouret identique à ceux sur lesquels les boxeurs s'assoient entre deux rounds. Lorsque mon ami Marcos est venu me voir en prison, il m'a dit: -Diego, tu disputeras le Mondial 94 aux Etats-Unis. J'ai répondu qu'il était fou mais, au plus profond de moi-même, je sentais que c'était possible. Et il y a eu un troisième round". Maradona se prépare pour l'événement en s'isolant avec l'ex-bodybuilder Daniel Cerrini. Entre-temps, il a vécu deux mésaventures à Séville et aux Newell's Old Boys, où on n'a parlé que de ses absences et de son excès pondéral. Cerrini le soumet à un régime strict et c'est plus en forme que jamais que Maradona apparaît aux Etats-Unis. A l'occasion du premier match, face à la Grèce, il emmène l'Argentine comme au bon vieux temps: 4-0 et un but magnifique de Maradona qu'il fête en rugissant devant une caméra, avec des yeux dilatés à faire peur. Le lendemain, il est accusé d'utilisation d'éphédrine. C'est la faute à Cerrini mais Maradona rejette la faute sur les patrons du football, qui le suspendent à nouveau pour une longue durée. "Ils m'ont coupé les jambes mais, surtout, ils ont brisé mon âme. J'étais convaincu d'avoir déjà payé pour l'élimination de l'Italie en 1990 mais il semble que la FIFA n'était pas encore satisfaite, qu'elle voulait ma peau. J'avais tellement prié pour que tout se passe bien mais Dieu n'a rien à voir là-dedans, Il était distrait ou trop occupé, sans quoi Il aurait dû faire en sorte que Blatter, Havelange, Johansson et tous ces imbéciles me pardonnent. Car je n'étais pas retombé dans la cocaïne. Je n'ai donc pas commis la plus grosse bêtise de ma vie, c'est la faute de quelqu'un d'autre". Sjoerd Mossou, ESM