Robert Van de Walle = Moscou 80. C'est dans notre mémoire collective. Cet été-là, l'Ostendais nous offre notre première médaille d'or olympique depuis Gaston Roelants et Patrick Sercu 16 ans plus tôt. Robert Van de Walle et les Jeux : cinq participations entre 1976 et 1992 (deux médailles), une pige comme chef de mission en 2004 à Athènes, mais déjà, avant tout ça...

ROBERT VAN DE WALLE : J'étais déjà aux Jeux de Munich en 1972. J'avais 18 ans, j'étais un espoir, j'étais vice-champion du monde et j'avais été invité à ce qu'ils appelaient les camps de jeunesse. C'était pour des athlètes prometteurs, pour leur faire déjà découvrir l'ambiance. On n'avait pas de compétitions mais on avait accès à tout, on pouvait rencontrer tous les participants. Je peux te dire que je faisais des yeux grands comme ça ! J'étais avec mon coach mais il a dû rentrer subitement pour régler des problèmes familiaux, alors je suis revenu avec lui. Le jour où on a quitté, il y a eu la prise d'otages et le massacre. On l'a échappé belle.

J'ai quitté le village olympique de Munich le jour de la prise d'otages et du massacre, je l'ai échappé belle. " Robert Van de Walle

Quatre ans après, à Montréal, tu remarques que les choses ont changé, point de vue sécurité ?

VAN DE WALLE : Oui, beaucoup. À Munich, on pouvait se balader partout, il n'y avait pas de contrôles, tu ne devais pas montrer ce que tu avais dans ton sac. À Montréal, ça a commencé à être sérieux, ils avaient clairement tiré les leçons du drame de Munich. Et à Moscou en 1980, on vivait carrément dans une caserne.

Comment tu as vécu tes premiers Jeux comme athlète ?

VAN DE WALLE : Je n'avais pas encore d'expérience à ce niveau-là, et les JO, c'est quelque chose de très spécial, différent de championnats d'Europe ou du monde. Tu rentres dans un truc où il y a les meilleurs sportifs du monde, les infrastructures sont impressionnantes, c'est grandiose. Tu te laisses impressionner, c'est humain, ça t'influence, tu as peur de ne pas réussir, ça te freine un peu. Et tu peux tomber contre des adversaires qui peuvent avoir dix ans de plus.

Par rapport à des championnats d'Europe ou du monde, il y a aussi la pression de tout un pays ? Tu l'as ressentie ?

VAN DE WALLE : Non parce que le judo avait très peu de pub. Dans les journaux, il n'y avait rien, seulement quelques lignes au moment des Jeux. On n'a commencé à en parler en Belgique qu'après ma médaille d'or à Moscou, j'ai été un pionnier. Et avant Montréal, ce n'était pas du tout professionnel ici. On s'entraînait trois fois deux heures par semaine. Parfois, on se disait : On n'irait pas courir ? J'ai décidé de passer à autre chose. Je me suis fait un plan tout seul et je suis parti au Japon. Tout seul. J'ai compris que je devais tout changer si je voulais avoir une chance de réussir. Je ne pouvais pas continuer à travailler comme ça si je voulais rivaliser avec les Allemands de l'Est, les Japonais, les Chinois, les Soviétiques. J'ai commencé à faire des stages en altitude. Et j'ai rencontré un coach, Leo Ten Haaf, qui m'a fait un plan physiologique, presque minute par minute. J'étais parfaitement programmé pour les jours de compétition, je savais à quelles heures j'allais combattre et j'étais réglé comme une horloge.

" Quand tu vas dans un pays communiste, tu dois vivre comme un communiste "

L'ambiance dans l'Union Soviétique en 1980, c'était comment ?

VAN DE WALLE : Très strict hein ! Mais j'étais habitué parce que je faisais régulièrement des tournois dans les pays de l'Est. J'étais habitué à une certaine discipline. Quand tu vas dans un pays communiste, tu sais que tu dois vivre comme un communiste... On avait tout à Moscou mais pas de luxe extravagant. Et j'aimais bien la sobriété. J'avais appris ça au Japon. Quand ta vie est dure, tu deviens plus dur. Si ta vie est facile, c'est difficile d'être dur.

Tu as aussi reçu une éducation à la dure qui t'a permis d'être dur ?

VAN DE WALLE : Déjà, j'ai perdu ma mère quand j'avais 12 ans. À la maison, il y a une phrase que je n'entendais jamais : Ça ne marchera pas. Mon père était électricien indépendant, je devais travailler avec lui quand j'étais gamin. C'était une éducation flandrienne, à l'ancienne. Les garçons, ça ne pleure pas. Si tu ne finis pas ton assiette, on te la remet le lendemain. Et parfois une bonne gifle. Mais c'était bien. Mon père voulait que je continue son entreprise, moi je voulais suivre mon instinct. J'ai quitté la maison, je suis parti en Wallonie. Je me suis affilié dans un club de Namur et je vivais dans une famille de Charleroi où il y avait sept garçons, j'étais leur huitième enfant. Pour payer mes stages au Japon, j'ai décrassé des hauts fourneaux chez Cockerill. J'ai fait ça pendant six mois et j'ai compris que c'était encore plus dur que le judo... Mais il fallait vivre, hein. Je partais au Japon avec mes petites économies, je les dépensais là-bas, puis je rentrais et je remettais un peu d'argent de côté pour repartir. Pendant l'année avant Moscou, je recevais au total entre 20.000 et 25.000 francs ( 500 - 625 euros, ndlr) par mois du COIB, de la fédération et de l'ADEPS. Avant ça, rien du tout. Et ma médaille d'or m'a rapporté 50.000 francs ( 1.250 euros, ndlr). Avec ça, j'ai payé une partie de mes dettes. Je suis devenu d'un coup un Bekende Vlaming, mais financièrement, ça n'a absolument pas changé ma vie. Mais bon, j'avais réalisé mon rêve. En plus, j'avais battu mon grand adversaire en finale, le Géorgien Tengiz Khubuluri. La référence dans ma catégorie de poids. Avoir gagné contre lui, c'était une double satisfaction.

Après Moscou, tu arrêtes ta carrière !

VAN DE WALLE : J'avais un peu l'impression de survivre, je voulais vivre et pour ça il fallait que je gagne ma vie ! En plus, on me disait que quand on avait été une fois champion olympique, on avait fait son truc et que c'était difficile de le faire une deuxième fois d'affilée. Alors j'ai stoppé. J'ai ouvert un centre de fitness à Bruxelles, c'était la grande mode, Jane Fonda, l'aérobic et tout ça... C'était bien mais fort commercial. Ça parlait de filles, de muscles, de seins, de ventre plat, de fesses, de cellulite... Je gagnais bien ma vie mais je ne me voyais pas faire ça toute ma vie, ce n'était pas mon truc à la base. Je regardais les championnats de judo, je voyais des gars qui gagnaient et je me disais : Celui-là, je l'aurais battu. Ça brûlait encore. Tu sais, j'ai 65 ans, et si j'avais encore les possibilités physiques, je replongerais parce que ça continue à chatouiller. Après un an et demi dans le monde du fitness, j'ai repris le judo.

" J'ai passé près de quatre ans au Japon "

Ton quotidien au Japon, c'était comment ?

VAN DE WALLE : Déjà, la première fois, il fallait y rentrer. J'ai eu la chance de rencontrer un maître abbé japonais qui était venu en Belgique, c'est lui qui m'a fait une lettre d'introduction. Ça m'a permis d'accéder à des universités, à la police. Sans ça, impossible. J'ai dû me présenter, faire cinquante courbettes devant un maître. Après, je me démerdais avec les moyens du bord. Je n'ai jamais eu faim, mais à certains moments, je ne mangeais que du riz pendant plusieurs mois. Et un peu de poisson dans les bons jours. Par rapport à la nourriture, j'ai une anecdote pour la vie... J'étais avec un judoka suisse, un jour il m'a dit : Viens avec moi, on va aller manger chez les Tenrikyo. C'est une secte, ils sont installés à Tenri. Les Japonais vont à Tenri comme les Européens vont à Lourdes. Les gens vont prier un an là-bas, ils travaillent gratuitement pour la secte, et en échange, ils sont nourris. On allait dans une salle immense avec notre assiette, on recevait du riz au curry. Mon copain suisse passait plus ou moins inaperçu, il était petit et il avait les cheveux noirs. Mais moi, un grand blond, j'ai été vite repéré. Un jour, un prêtre est venu nous trouver : Vous n'êtes pas Tenrikyo, alors vous ne pouvez pas venir au restaurant. On lui a répondu qu'on voulait bien le devenir. Pour bouffer, on s'en foutait. On s'est retrouvés dans une pièce où ils passaient une bande avec des textes à écouter, ça durait trois heures. Nous, on dormait. Entre-temps, on s'entraînait avec les judokas de la secte et on était logés dans une chambre avec des portes en papier. Puis, subitement, ils nous ont dit qu'on était devenus des Tenrikyo. Mais on devait travailler comme eux. Ils nous ont donné une veste et des grosses genouillères, on devait se mettre à quatre pattes et frotter le sol du temple. On a fait ça deux fois puis on a dit : Allez vous faire foutre. Plus de riz au curry hein...

Pourquoi tu avais choisi le Japon et pas un pays de judo avec une culture moins compliquée ?

VAN DE WALLE : C'était là-bas qu'il fallait aller, il y avait beaucoup d'étrangers qui faisaient ce choix-là. Sur l'ensemble de ma carrière, j'y ai passé près de quatre ans. Tu pouvais avoir 300 judokas sur le tapis, alors qu'ici, c'était difficile de trouver dix adversaires. Et en plus, ils ne voulaient pas m'affronter parce que j'étais trop fort, je les aurais cassés. Au Japon, tu te servais : un petit puis un grand, un gaucher puis un droitier. Je m'entraînais aussi contre les judokas de la police de Kyoto, c'étaient les meilleurs du Japon, ils faisaient les grandes compétitions. Quand il y avait des manifs, c'est eux qu'on envoyait au combat avec des bâtons.

La vie au grand air., INGE KINNET
La vie au grand air. © INGE KINNET

" Les meilleurs adversaires que j'ai croisés sont devenus mes meilleurs copains "

Les Européens étaient bien accueillis ? Parce que vous étiez quand même des adversaires potentiels de leurs champions !

VAN DE WALLE : Au début, pas de problème. Ils étaient plus forts, ils nous massacraient. À la longue, on a commencé à leur casser la gueule. Notre revanche... À part ça, ils étaient relativement racistes, comme les gens d'une île. Au quotidien, ce n'était pas toujours top. On ne rigolait pas. On tombait tout le temps, on se blessait tout le temps, on mangeait mal, on dormait mal sur des bêtes tapis, on n'avait pas des vrais lits. Très vite, tu commences à les haïr ! Maintenant, quand j'y repars comme touriste, c'est autre chose, j'adore. Le Japon, c'est agréable, propre, structuré. Un pays fabuleux.

Avec le peu d'argent de mon titre olympique, j'ai payé une partie de mes dettes. " Robert Van de Walle

Comment tu communiquais là-bas ? Parce que les Japonais parlent japonais, point !

VAN DE WALLE : Oui, c'est ça. Quand je partais seul, ça m'arrivait de rester plusieurs mois sans parler à personne. Ça ne me dérangeait pas, j'étais là pour faire mon truc. Dans ce cas-là, tu te débrouilles. Tu apprends vite à quelle heure est l'entraînement, tu te débrouilles pour trouver une piaule pour dormir. Tu te promènes tout seul, tu n'emmerdes personne. De toute façon, tu es assez fatigué, tu te lèves à six heures du matin pour aller courir, tu manges un bout, tu dors deux heures, tu fais un entraînement de deux heures, tu manges, tu dors de trois à sept heures, puis un autre entraînement, et le soir tu te soignes. Il faisait caillant en hiver et torride en été. J'ai fait des stages qui étaient censés nous travailler l'esprit. En été, ils fermaient tout, le soleil tapait sur les tôles ondulées du toit, il n'y avait pas d'isolation, c'était un four. En hiver, le premier entraînement était à cinq heures du matin, il gelait et ils ouvraient des petites trappes au niveau du sol, il y avait presque de la glace sur le tapis, il n'y avait pas de chauffage et pas d'eau chaude pour nous laver. Tout ça pour nous endurcir. Ce n'était pas obligatoire mais si tu faisais ce stage-là, ils commençaient à t'accepter. Et tu revenais de là, tu allais en Russie, c'était le confort total.

J'ai lu que le Géorgien que tu avais battu en finale aux Jeux de Moscou t'avait offert une peluche qu'il avait achetée pour toi au village olympique...

VAN DE WALLE : Tu sais que les meilleurs adversaires que j'ai croisés sont devenus mes meilleurs copains ? Il y a Khubuluri, le Français Jean-Luc Rougé, l'Allemand Dietmar Lorenz, l'Anglais Angelo Parisi, l'Autrichien Peter Seisenbacher. Quand je vais au tournoi de Paris, ce n'est pas en priorité pour voir la compétition mais pour revoir mes potes. On a une amitié profonde. Khubuluri, il m'appelle toujours au Nouvel An. Il m'a invité à Tbilissi, c'était dur hein ! Ils mangent du matin au soir et ils boivent de la vodka dans des verres à limonade. Si j'ai n'importe quel problème demain, je donne deux coups de fil à des gars du judo et c'est réglé. Les amitiés que j'ai gardées, c'est beaucoup plus fort que toutes mes médailles. C'est une vraie famille. Il y a quelques semaines, j'ai accueilli chez moi des judokas de l'équipe d'Inde qui n'avaient pas de moyens, ils ont dormi et mangé ici, je leur ai donné quelques cours.

" Quand tu as été champion olympique, tu ne sais plus te préparer de la même façon "

Si on t'avait dit, quand tu as arrêté après Moscou, que tu ferais encore trois fois les Jeux...

VAN DE WALLE : Quand j'ai préparé Los Angeles, la victoire m'intéressait mais je n'avais plus de rêve comme avant Moscou. J'ai voulu refaire la même préparation, mais quand tu t'entraînes en tant que champion olympique, tu n'arrives pas à te préparer comme le gars qui a envie de devenir champion olympique. Les muscles sont les mêmes mais l'esprit est différent. Et, sur place, j'ai remarqué qu'on me regardait différemment. Moi, je n'avais pas changé. Mais le regard des autres avait évolué. J'étais le champion en titre, le favori. J'ai été éliminé sur une erreur d'arbitrage. Ça peut arriver dans n'importe quel combat, mais quand tu as bossé quatre ans pour arriver là au top de ta forme, je peux te dire que ça fait mal à la panse. A mon retour, je suis tombé dans une espèce de dépression. Je n'avais plus rien, plus de médaille, plus de rentrées. Ça a été un moment difficile de ma vie. Mais j'en suis sorti encore plus fort dans la tête. La victoire est une expérience extraordinaire mais mes défaites m'ont plus renforcé que mes victoires.

Après, j'ai décidé de retravailler comme un débutant, je me suis remis dans l'état de celui qui avait tout à prouver. Je me suis entraîné beaucoup plus, j'ai éliminé les facteurs qui pouvaient me perturber, je me suis isolé. J'aurais pu arrêter, comme après Moscou, mais je me suis dit : Non, je ne partirai pas comme ça, j'irai à Séoul. Et j'y ai pris une médaille de bronze. J'étais fort, techniquement meilleur qu'à Moscou, mon mental était très fort. J'ai battu les meilleurs et je me suis fait éliminer sur une erreur technique. Il faut savoir accepter la défaite. Sans ça, tu ne sais pas gagner, tu te tends, tu te bloques.

Tu fais encore les Jeux de Barcelone à 38 ans, ce n'était pas une erreur ? Le tournoi de trop ?

VAN DE WALLE : J'avais déjà lancé mon business dans le domaine des séminaires à Hastière, je rencontrais des gens qui me disaient qu'à mon âge, on ne pouvait plus aller aux Jeux Olympiques. Plus on me le disait, plus je me persuadais que c'était possible et plus j'avais envie de le montrer. J'étais un peu spécial à l'époque, hein... Et je le suis toujours. Mais si tu fais comme tout le monde, tu as des résultats comme tout le monde... Aujourd'hui, on se demande si Kim Clijsters peut rejouer à un haut niveau. Moi, je dis que c'est génial, ce qu'elle fait. J'ai encore fini septième à Barcelone, je n'ai pas été ridicule. Évidemment, j'avais vieilli. J'avais de temps en temps quelques palpitations, j'avais mal au dos. Mais je suis content de l'avoir fait. Parce que j'aurai été jusqu'au bout. J'ai décidé moi-même du moment où j'ai arrêté définitivement. Et ce n'est pas ma tête qui a dit stop, c'est mon corps. Ça, c'est génial.

Comment tu t'es senti quand tu as enlevé ton kimono pour la dernière fois ?

VAN DE WALLE : C'est toujours difficile. Mais j'ai eu une carrière extraordinaire. Et c'est le judo qui a donné un sens à ma vie.

Robert Van de Walle : un monument du sport belge., INGE KINNET
Robert Van de Walle : un monument du sport belge. © INGE KINNET

" Si tout le monde faisait du judo, on n'aurait plus de guerres "

" C'est génial, le judo, c'est un art. Et les valeurs des arts martiaux sont magnifiques. On se rapproche du bouddhisme. La philosophie du judo, c'est que tu dois essayer d'être un bienfaiteur pour les autres et dur pour toi-même. Quand tu as des gosses, tu rêves qu'ils aient ces valeurs. Normalement, dans les arts martiaux, tu n'as pas besoin de championnats, tu t'entraînes pour toi. La compétition, ce n'est qu'une partie minuscule de la pyramide, c'est tout le reste qui est beaucoup plus intéressant. Tout le monde devrait faire du judo, on n'aurait plus de guerres. Quand tu vis ses valeurs, tu ne te disputes pas, tu comprends, tu négocies, tu t'adaptes. Tu respectes la culture, le comportement et les idées des autres. Tu ne juges pas le gars qui a le crâne couvert de tatouages. On voit maintenant que les clubs de judo retournent vers l'essentiel, le code d'honneur qui remonte à l'époque des samouraïs. Être samouraï, ça veut dire être au service de. "

" Le vélo me donne une incroyable sensation de liberté "

" J'adore prendre mon vélo et partir loin. Je suis allé jusqu'à Budapest, je suis descendu deux fois dans le sud de la France, j'ai traversé le Massif Central. Là, je prépare une expédition en Écosse, je me mettrai en route après les vacances d'été. Le vélo me donne une incroyable sensation de liberté. Je ne dépends de personne. Je pars avec un sac, un maillot de réserve et une carte de crédit. Je roule en général une centaine de kilomètres par jour, je ne réserve rien à l'avance pour loger, je cherche sur place. Si je ne trouve pas, je continue, jusqu'au moment où je trouve... Après trois jours, tu ne réfléchis plus, tu pédales. J'appelle ça de la méditation active. "

Robert Van de Walle

Naissance

20 mai 1954 à Ostende

Taille

1,87m

Poids

95 kg

JO

1972, 1976, 1980, 1984, 1988, 1992

Médaille d'or en -95 kg en 1980

Médaille de bronze en -95 kg en 1988

" J'avais des huissiers devant ma porte "

" Quand j'ai lancé mon centre de séminaires à Hastière, ça n'a pas directement décollé comme je le pensais. Je n'avais pas assez de temps à y consacrer parce que je faisais toujours de la compétition, je devais tout apprendre, aller chercher des clients, faire le boulot administratif. Je n'avais pas une thune. Au début, tu crois que les clients vont se bousculer, parce que tu as une réputation. Mais non, ça ne marche pas comme ça. J'avais des huissiers devant ma porte. Là, tu dois être fort.

J'organisais des séminaires pour des cadres, je voulais partager avec eux mes expériences du monde du judo. On allait dans des grottes, on faisait des descentes en rappel, on partait observer les étoiles. C'était une équipe complète avec un médecin, un kiné, un diététicien, un physiologiste. Un directeur d'entreprise doit se préparer comme un sportif de haut niveau, se soigner. On faisait des évaluations mentales et physiques. J'ai fait ça pendant vingt ans puis j'ai développé un autre concept. J'avais un camion avec plein de matériel et je me déplaçais un peu partout. J'ai aussi enseigné mon expérience en France, en Angleterre, au Vietnam, en Inde."

Robert Van de Walle = Moscou 80. C'est dans notre mémoire collective. Cet été-là, l'Ostendais nous offre notre première médaille d'or olympique depuis Gaston Roelants et Patrick Sercu 16 ans plus tôt. Robert Van de Walle et les Jeux : cinq participations entre 1976 et 1992 (deux médailles), une pige comme chef de mission en 2004 à Athènes, mais déjà, avant tout ça... ROBERT VAN DE WALLE : J'étais déjà aux Jeux de Munich en 1972. J'avais 18 ans, j'étais un espoir, j'étais vice-champion du monde et j'avais été invité à ce qu'ils appelaient les camps de jeunesse. C'était pour des athlètes prometteurs, pour leur faire déjà découvrir l'ambiance. On n'avait pas de compétitions mais on avait accès à tout, on pouvait rencontrer tous les participants. Je peux te dire que je faisais des yeux grands comme ça ! J'étais avec mon coach mais il a dû rentrer subitement pour régler des problèmes familiaux, alors je suis revenu avec lui. Le jour où on a quitté, il y a eu la prise d'otages et le massacre. On l'a échappé belle. Quatre ans après, à Montréal, tu remarques que les choses ont changé, point de vue sécurité ? VAN DE WALLE : Oui, beaucoup. À Munich, on pouvait se balader partout, il n'y avait pas de contrôles, tu ne devais pas montrer ce que tu avais dans ton sac. À Montréal, ça a commencé à être sérieux, ils avaient clairement tiré les leçons du drame de Munich. Et à Moscou en 1980, on vivait carrément dans une caserne. Comment tu as vécu tes premiers Jeux comme athlète ? VAN DE WALLE : Je n'avais pas encore d'expérience à ce niveau-là, et les JO, c'est quelque chose de très spécial, différent de championnats d'Europe ou du monde. Tu rentres dans un truc où il y a les meilleurs sportifs du monde, les infrastructures sont impressionnantes, c'est grandiose. Tu te laisses impressionner, c'est humain, ça t'influence, tu as peur de ne pas réussir, ça te freine un peu. Et tu peux tomber contre des adversaires qui peuvent avoir dix ans de plus. Par rapport à des championnats d'Europe ou du monde, il y a aussi la pression de tout un pays ? Tu l'as ressentie ? VAN DE WALLE : Non parce que le judo avait très peu de pub. Dans les journaux, il n'y avait rien, seulement quelques lignes au moment des Jeux. On n'a commencé à en parler en Belgique qu'après ma médaille d'or à Moscou, j'ai été un pionnier. Et avant Montréal, ce n'était pas du tout professionnel ici. On s'entraînait trois fois deux heures par semaine. Parfois, on se disait : On n'irait pas courir ? J'ai décidé de passer à autre chose. Je me suis fait un plan tout seul et je suis parti au Japon. Tout seul. J'ai compris que je devais tout changer si je voulais avoir une chance de réussir. Je ne pouvais pas continuer à travailler comme ça si je voulais rivaliser avec les Allemands de l'Est, les Japonais, les Chinois, les Soviétiques. J'ai commencé à faire des stages en altitude. Et j'ai rencontré un coach, Leo Ten Haaf, qui m'a fait un plan physiologique, presque minute par minute. J'étais parfaitement programmé pour les jours de compétition, je savais à quelles heures j'allais combattre et j'étais réglé comme une horloge. L'ambiance dans l'Union Soviétique en 1980, c'était comment ? VAN DE WALLE : Très strict hein ! Mais j'étais habitué parce que je faisais régulièrement des tournois dans les pays de l'Est. J'étais habitué à une certaine discipline. Quand tu vas dans un pays communiste, tu sais que tu dois vivre comme un communiste... On avait tout à Moscou mais pas de luxe extravagant. Et j'aimais bien la sobriété. J'avais appris ça au Japon. Quand ta vie est dure, tu deviens plus dur. Si ta vie est facile, c'est difficile d'être dur. Tu as aussi reçu une éducation à la dure qui t'a permis d'être dur ? VAN DE WALLE : Déjà, j'ai perdu ma mère quand j'avais 12 ans. À la maison, il y a une phrase que je n'entendais jamais : Ça ne marchera pas. Mon père était électricien indépendant, je devais travailler avec lui quand j'étais gamin. C'était une éducation flandrienne, à l'ancienne. Les garçons, ça ne pleure pas. Si tu ne finis pas ton assiette, on te la remet le lendemain. Et parfois une bonne gifle. Mais c'était bien. Mon père voulait que je continue son entreprise, moi je voulais suivre mon instinct. J'ai quitté la maison, je suis parti en Wallonie. Je me suis affilié dans un club de Namur et je vivais dans une famille de Charleroi où il y avait sept garçons, j'étais leur huitième enfant. Pour payer mes stages au Japon, j'ai décrassé des hauts fourneaux chez Cockerill. J'ai fait ça pendant six mois et j'ai compris que c'était encore plus dur que le judo... Mais il fallait vivre, hein. Je partais au Japon avec mes petites économies, je les dépensais là-bas, puis je rentrais et je remettais un peu d'argent de côté pour repartir. Pendant l'année avant Moscou, je recevais au total entre 20.000 et 25.000 francs ( 500 - 625 euros, ndlr) par mois du COIB, de la fédération et de l'ADEPS. Avant ça, rien du tout. Et ma médaille d'or m'a rapporté 50.000 francs ( 1.250 euros, ndlr). Avec ça, j'ai payé une partie de mes dettes. Je suis devenu d'un coup un Bekende Vlaming, mais financièrement, ça n'a absolument pas changé ma vie. Mais bon, j'avais réalisé mon rêve. En plus, j'avais battu mon grand adversaire en finale, le Géorgien Tengiz Khubuluri. La référence dans ma catégorie de poids. Avoir gagné contre lui, c'était une double satisfaction. Après Moscou, tu arrêtes ta carrière ! VAN DE WALLE : J'avais un peu l'impression de survivre, je voulais vivre et pour ça il fallait que je gagne ma vie ! En plus, on me disait que quand on avait été une fois champion olympique, on avait fait son truc et que c'était difficile de le faire une deuxième fois d'affilée. Alors j'ai stoppé. J'ai ouvert un centre de fitness à Bruxelles, c'était la grande mode, Jane Fonda, l'aérobic et tout ça... C'était bien mais fort commercial. Ça parlait de filles, de muscles, de seins, de ventre plat, de fesses, de cellulite... Je gagnais bien ma vie mais je ne me voyais pas faire ça toute ma vie, ce n'était pas mon truc à la base. Je regardais les championnats de judo, je voyais des gars qui gagnaient et je me disais : Celui-là, je l'aurais battu. Ça brûlait encore. Tu sais, j'ai 65 ans, et si j'avais encore les possibilités physiques, je replongerais parce que ça continue à chatouiller. Après un an et demi dans le monde du fitness, j'ai repris le judo. Ton quotidien au Japon, c'était comment ? VAN DE WALLE : Déjà, la première fois, il fallait y rentrer. J'ai eu la chance de rencontrer un maître abbé japonais qui était venu en Belgique, c'est lui qui m'a fait une lettre d'introduction. Ça m'a permis d'accéder à des universités, à la police. Sans ça, impossible. J'ai dû me présenter, faire cinquante courbettes devant un maître. Après, je me démerdais avec les moyens du bord. Je n'ai jamais eu faim, mais à certains moments, je ne mangeais que du riz pendant plusieurs mois. Et un peu de poisson dans les bons jours. Par rapport à la nourriture, j'ai une anecdote pour la vie... J'étais avec un judoka suisse, un jour il m'a dit : Viens avec moi, on va aller manger chez les Tenrikyo. C'est une secte, ils sont installés à Tenri. Les Japonais vont à Tenri comme les Européens vont à Lourdes. Les gens vont prier un an là-bas, ils travaillent gratuitement pour la secte, et en échange, ils sont nourris. On allait dans une salle immense avec notre assiette, on recevait du riz au curry. Mon copain suisse passait plus ou moins inaperçu, il était petit et il avait les cheveux noirs. Mais moi, un grand blond, j'ai été vite repéré. Un jour, un prêtre est venu nous trouver : Vous n'êtes pas Tenrikyo, alors vous ne pouvez pas venir au restaurant. On lui a répondu qu'on voulait bien le devenir. Pour bouffer, on s'en foutait. On s'est retrouvés dans une pièce où ils passaient une bande avec des textes à écouter, ça durait trois heures. Nous, on dormait. Entre-temps, on s'entraînait avec les judokas de la secte et on était logés dans une chambre avec des portes en papier. Puis, subitement, ils nous ont dit qu'on était devenus des Tenrikyo. Mais on devait travailler comme eux. Ils nous ont donné une veste et des grosses genouillères, on devait se mettre à quatre pattes et frotter le sol du temple. On a fait ça deux fois puis on a dit : Allez vous faire foutre. Plus de riz au curry hein... Pourquoi tu avais choisi le Japon et pas un pays de judo avec une culture moins compliquée ? VAN DE WALLE : C'était là-bas qu'il fallait aller, il y avait beaucoup d'étrangers qui faisaient ce choix-là. Sur l'ensemble de ma carrière, j'y ai passé près de quatre ans. Tu pouvais avoir 300 judokas sur le tapis, alors qu'ici, c'était difficile de trouver dix adversaires. Et en plus, ils ne voulaient pas m'affronter parce que j'étais trop fort, je les aurais cassés. Au Japon, tu te servais : un petit puis un grand, un gaucher puis un droitier. Je m'entraînais aussi contre les judokas de la police de Kyoto, c'étaient les meilleurs du Japon, ils faisaient les grandes compétitions. Quand il y avait des manifs, c'est eux qu'on envoyait au combat avec des bâtons. Les Européens étaient bien accueillis ? Parce que vous étiez quand même des adversaires potentiels de leurs champions ! VAN DE WALLE : Au début, pas de problème. Ils étaient plus forts, ils nous massacraient. À la longue, on a commencé à leur casser la gueule. Notre revanche... À part ça, ils étaient relativement racistes, comme les gens d'une île. Au quotidien, ce n'était pas toujours top. On ne rigolait pas. On tombait tout le temps, on se blessait tout le temps, on mangeait mal, on dormait mal sur des bêtes tapis, on n'avait pas des vrais lits. Très vite, tu commences à les haïr ! Maintenant, quand j'y repars comme touriste, c'est autre chose, j'adore. Le Japon, c'est agréable, propre, structuré. Un pays fabuleux. Comment tu communiquais là-bas ? Parce que les Japonais parlent japonais, point ! VAN DE WALLE : Oui, c'est ça. Quand je partais seul, ça m'arrivait de rester plusieurs mois sans parler à personne. Ça ne me dérangeait pas, j'étais là pour faire mon truc. Dans ce cas-là, tu te débrouilles. Tu apprends vite à quelle heure est l'entraînement, tu te débrouilles pour trouver une piaule pour dormir. Tu te promènes tout seul, tu n'emmerdes personne. De toute façon, tu es assez fatigué, tu te lèves à six heures du matin pour aller courir, tu manges un bout, tu dors deux heures, tu fais un entraînement de deux heures, tu manges, tu dors de trois à sept heures, puis un autre entraînement, et le soir tu te soignes. Il faisait caillant en hiver et torride en été. J'ai fait des stages qui étaient censés nous travailler l'esprit. En été, ils fermaient tout, le soleil tapait sur les tôles ondulées du toit, il n'y avait pas d'isolation, c'était un four. En hiver, le premier entraînement était à cinq heures du matin, il gelait et ils ouvraient des petites trappes au niveau du sol, il y avait presque de la glace sur le tapis, il n'y avait pas de chauffage et pas d'eau chaude pour nous laver. Tout ça pour nous endurcir. Ce n'était pas obligatoire mais si tu faisais ce stage-là, ils commençaient à t'accepter. Et tu revenais de là, tu allais en Russie, c'était le confort total. J'ai lu que le Géorgien que tu avais battu en finale aux Jeux de Moscou t'avait offert une peluche qu'il avait achetée pour toi au village olympique... VAN DE WALLE : Tu sais que les meilleurs adversaires que j'ai croisés sont devenus mes meilleurs copains ? Il y a Khubuluri, le Français Jean-Luc Rougé, l'Allemand Dietmar Lorenz, l'Anglais Angelo Parisi, l'Autrichien Peter Seisenbacher. Quand je vais au tournoi de Paris, ce n'est pas en priorité pour voir la compétition mais pour revoir mes potes. On a une amitié profonde. Khubuluri, il m'appelle toujours au Nouvel An. Il m'a invité à Tbilissi, c'était dur hein ! Ils mangent du matin au soir et ils boivent de la vodka dans des verres à limonade. Si j'ai n'importe quel problème demain, je donne deux coups de fil à des gars du judo et c'est réglé. Les amitiés que j'ai gardées, c'est beaucoup plus fort que toutes mes médailles. C'est une vraie famille. Il y a quelques semaines, j'ai accueilli chez moi des judokas de l'équipe d'Inde qui n'avaient pas de moyens, ils ont dormi et mangé ici, je leur ai donné quelques cours. Si on t'avait dit, quand tu as arrêté après Moscou, que tu ferais encore trois fois les Jeux... VAN DE WALLE : Quand j'ai préparé Los Angeles, la victoire m'intéressait mais je n'avais plus de rêve comme avant Moscou. J'ai voulu refaire la même préparation, mais quand tu t'entraînes en tant que champion olympique, tu n'arrives pas à te préparer comme le gars qui a envie de devenir champion olympique. Les muscles sont les mêmes mais l'esprit est différent. Et, sur place, j'ai remarqué qu'on me regardait différemment. Moi, je n'avais pas changé. Mais le regard des autres avait évolué. J'étais le champion en titre, le favori. J'ai été éliminé sur une erreur d'arbitrage. Ça peut arriver dans n'importe quel combat, mais quand tu as bossé quatre ans pour arriver là au top de ta forme, je peux te dire que ça fait mal à la panse. A mon retour, je suis tombé dans une espèce de dépression. Je n'avais plus rien, plus de médaille, plus de rentrées. Ça a été un moment difficile de ma vie. Mais j'en suis sorti encore plus fort dans la tête. La victoire est une expérience extraordinaire mais mes défaites m'ont plus renforcé que mes victoires. Après, j'ai décidé de retravailler comme un débutant, je me suis remis dans l'état de celui qui avait tout à prouver. Je me suis entraîné beaucoup plus, j'ai éliminé les facteurs qui pouvaient me perturber, je me suis isolé. J'aurais pu arrêter, comme après Moscou, mais je me suis dit : Non, je ne partirai pas comme ça, j'irai à Séoul. Et j'y ai pris une médaille de bronze. J'étais fort, techniquement meilleur qu'à Moscou, mon mental était très fort. J'ai battu les meilleurs et je me suis fait éliminer sur une erreur technique. Il faut savoir accepter la défaite. Sans ça, tu ne sais pas gagner, tu te tends, tu te bloques. Tu fais encore les Jeux de Barcelone à 38 ans, ce n'était pas une erreur ? Le tournoi de trop ? VAN DE WALLE : J'avais déjà lancé mon business dans le domaine des séminaires à Hastière, je rencontrais des gens qui me disaient qu'à mon âge, on ne pouvait plus aller aux Jeux Olympiques. Plus on me le disait, plus je me persuadais que c'était possible et plus j'avais envie de le montrer. J'étais un peu spécial à l'époque, hein... Et je le suis toujours. Mais si tu fais comme tout le monde, tu as des résultats comme tout le monde... Aujourd'hui, on se demande si Kim Clijsters peut rejouer à un haut niveau. Moi, je dis que c'est génial, ce qu'elle fait. J'ai encore fini septième à Barcelone, je n'ai pas été ridicule. Évidemment, j'avais vieilli. J'avais de temps en temps quelques palpitations, j'avais mal au dos. Mais je suis content de l'avoir fait. Parce que j'aurai été jusqu'au bout. J'ai décidé moi-même du moment où j'ai arrêté définitivement. Et ce n'est pas ma tête qui a dit stop, c'est mon corps. Ça, c'est génial. Comment tu t'es senti quand tu as enlevé ton kimono pour la dernière fois ? VAN DE WALLE : C'est toujours difficile. Mais j'ai eu une carrière extraordinaire. Et c'est le judo qui a donné un sens à ma vie.