L'épicerie familiale qui fait l'angle des rues Ravignani et Castillo, dans le quartier de Chacarita, est typique de Buenos Aires. Y travaillent les parents, le fils, la fille et le neveu. Tous supporters de River Plate, comme l'indique l'écusson accroché au fond du magasin, au rayon fromage et charcuterie. A l'entrée, ce 26 novembre, un large écran plat retransmet la demi-finale retour de Sudamericana - l'Europa League d'Amérique du Sud - entre Huracan et River. La demi-heure de jeu n'est même pas atteinte que, déjà, Wanchope Abila plante le deuxième but pour le Globo. A la caisse, un client venu chercher deux Quilmes, la bière locale, s'agace. A l'aller, River avait déjà été battu 1-0 chez lui, au Monumental. " Mais quelle honte, perdre comme ça contre Huracan. C'est de pire en pire. On va être ridicule contre le Barça, je ne sais même pas pourquoi on y va. " Nahuel, le fils, esquisse un sourire. " Ne t'inquiète pas. Ils ne jouent pas à fond. Ce match, on s'en fout, la Sudamericana on l'a déjà gagnée l'année dernière. Quand on sait d'où on revient, être au Japon, c'est déjà un miracle. " Finalement revenu au score (2-2) mais éliminé par Huracan, le Millonario - surnom de River Plate - a eu du temps pour préparer son Mondial des clubs, où l'attend le FC Barcelone de...

L'épicerie familiale qui fait l'angle des rues Ravignani et Castillo, dans le quartier de Chacarita, est typique de Buenos Aires. Y travaillent les parents, le fils, la fille et le neveu. Tous supporters de River Plate, comme l'indique l'écusson accroché au fond du magasin, au rayon fromage et charcuterie. A l'entrée, ce 26 novembre, un large écran plat retransmet la demi-finale retour de Sudamericana - l'Europa League d'Amérique du Sud - entre Huracan et River. La demi-heure de jeu n'est même pas atteinte que, déjà, Wanchope Abila plante le deuxième but pour le Globo. A la caisse, un client venu chercher deux Quilmes, la bière locale, s'agace. A l'aller, River avait déjà été battu 1-0 chez lui, au Monumental. " Mais quelle honte, perdre comme ça contre Huracan. C'est de pire en pire. On va être ridicule contre le Barça, je ne sais même pas pourquoi on y va. " Nahuel, le fils, esquisse un sourire. " Ne t'inquiète pas. Ils ne jouent pas à fond. Ce match, on s'en fout, la Sudamericana on l'a déjà gagnée l'année dernière. Quand on sait d'où on revient, être au Japon, c'est déjà un miracle. " Finalement revenu au score (2-2) mais éliminé par Huracan, le Millonario - surnom de River Plate - a eu du temps pour préparer son Mondial des clubs, où l'attend le FC Barcelone de Lionel Messi. Un retour au tout premier plan inespéré il y a encore trois ans. A l'époque, la bande à David Trezeguet, venu donner un coup de main à son club de coeur, revient de l'enfer : la B Nacional. La deuxième division argentine. Une honte pour les millions de supporters du club à la bande rouge, le deuxième le plus populaire d'Argentine. Une " tache indélébile ", chantent sans se lasser ceux de Boca Juniors, le rival historique, désormais seul club de l'élite à n'avoir jamais été relégué. Pour sortir de la pire période de sa riche histoire, River mise sur le retour des héros du passé. Fin 2013, le chef d'entreprise Rodolfo D'Onofrio remporte les élections et remplace Daniel Passarella, attaqué de toutes parts pour sa gestion désastreuse, à la présidence du club. L'Uruguayen Enzo Francescoli, passé par le grand OM (1989-1990) et idole de Zidane, est nommé manager. Le Beto Alonso, surnommé le Maradona de River Plate en Argentine, devient le conseiller du président. Les anciens monégasques Ramon Diaz et Marcelo Gallardo se succèdent sur le banc de touche. Et sur le terrain, d'anciennes idoles reviennent tour à tour pour épauler les jeunes et apporter leur expérience : Fernando Cavenaghi, Pablo Aimar, Javier Saviola, Lucho Gonzalez. Une stratégie gagnante : l'équipe fait le deuil de la " B " et se remet à remporter des titres : le championnat et la Sudamericana en 2014, puis la Recopa Sudamericana (version latino-américaine de la Supercoupe d'Europe) et la Copa Libertadores en 2015. La troisième de l'histoire, après celles de 1986 et 1996. Depuis son bureau du stade Monumental, le Beto Alonso, meneur de jeu de l'épopée de 1986 (victoires en Libertadores et Coupe Intercontinentale contre le Steaua Bucarest) et champion du monde avec l'Argentine en 1978, résume : " River a retrouvé sa place au sommet du football argentin et sud-américain. Désormais, je rêve de le revoir champion du monde. " C'est l'immense défi du Muñeco, la " Poupée ", surnom donné à Marcelo Gallardo, adulé par les fans depuis ces nouvelles conquêtes internationales. Vainqueur de la Copa Libertadores 1996 en tant que joueur, il était de la défaite (1-0) au Japon, le 26 novembre de cette année-là, contre la Juventus de Zidane et Del Piero. Cette fois-ci, depuis son banc de touche, c'est le Barça et son trio sud-américain Messi-Neymar-Suarez qu'il devrait affronter. Une tâche compliquée, comme le reconnaît Enzo Francescoli. " Barcelone traverse une excellente période et a un avantage énorme sur nous, mais il faut essayer de jouer, en 90 minutes tout peut arriver. J'espère que l'on jouera le meilleur match de notre histoire. " Problème : depuis la victoire 3-0 contre les Mexicains de Tigres le 5 août dernier, synonyme de titre et de billet pour le Japon, la machine tourne au ralenti. Le Millonario vient de terminer le championnat à la 9e place, à 15 points du champion Boca, et donc de se faire sortir en Sudamericana par Huracan, le 23e (sur 30) du championnat argentin. En cause, des joueurs qui se sont relâchés, d'autres qui sont partis (Cavenaghi à l'APOEL Nicosie et Funes Mori, pilier de la défense, à Everton) ou pensent déjà à l'avenir et s'en iront dès le Mondial des clubs terminé (Sanchez au Mexique, Kranevitter à l'Atlético Madrid). Pour retrouver son élan, River pourra compter sur le soutien de ses supporters. Si les clubs européens ne mettent pas toujours ce Mondial au centre de leurs objectifs, les Sud-Américains, eux, le considèrent comme le trophée suprême. Le dernier club argentin à l'avoir remporté est Boca Juniors, en 2003, contre le Milan AC, lorsqu'il s'agissait encore de la Coupe Intercontinentale. Depuis, le fossé entre Europe et Amérique du Sud s'est creusé, ce qui n'a pas empêché les fans de River de faire des folies pour se rendre au Japon. Ils sont plus de 10 000 à avoir retiré leur pack billets d'avion-entrées pour les deux matchs. Pour cela, certains ont démissionné et vendu tout ce qu'ils avaient, d'autres ont fait coup double avec leur lune de miel. German, 28 ans, de Mendoza, a lui réussi à caler ses deux semaines de vacances annuelles à ces dates-là : " C'était un rêve, qui paraissait impossible à réaliser, mais avec l'aide de mes proches j'ai pu m'acheter le pack. Il y avait une offre 2 pour 1 avec ma carte bancaire, partenaire du club, donc j'y vais avec un ami. J'ai encore du mal à y croire. " Si les supporters ont perdu une partie de leur fierté avec la relégation, leur amour pour le maillot est lui resté intact. Lors du dernier entraînement avant le départ pour le Japon, ils étaient environ 10 000 à s'être rendus au Monumental un samedi matin. Le lendemain, sur la route entre le stade et l'aéroport, le bus transportant tout l'effectif traversait des vagues de marées humaines. " C'est important que les joueurs sachent qu'ils sont accompagnés, de Buenos Aires à Tokyo ", justifie Nahuel depuis son épicerie. Nombreux sont ceux qui ont fait d'énormes efforts et pris de gros risques pour se rendre au Japon. Face au Barça, l'équipe devra au moins faire la même chose pour nous réinstaller sur le toit du monde. " PAR LÉO RUIZ À BUENOS AIRES - PHOTO REUTERS