"Le Luxembourg ? Bien sûr que je connais. Je peux vous citer tous les hommes utilisés par le sélectionneur dans cette campagne. Joachim, Mota, Philipps, Turpel, Bensi, Bohnert, Mutsch. Je vous le dis : je les connais tous. " Crâneur en conférence de presse d'avant match, rien ne disait alors que Didier Deschamps avait réellement étudié son sujet. Après tout, le sélectionneur français aurait pu la jouer au bluff, aligner son meilleur onze et se dire qu'en toute vraisemblance, la somme de talent du pléthorique noyau français suffirait à faire plier cette modeste équipe du Grand-Duché.
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"Le Luxembourg ? Bien sûr que je connais. Je peux vous citer tous les hommes utilisés par le sélectionneur dans cette campagne. Joachim, Mota, Philipps, Turpel, Bensi, Bohnert, Mutsch. Je vous le dis : je les connais tous. " Crâneur en conférence de presse d'avant match, rien ne disait alors que Didier Deschamps avait réellement étudié son sujet. Après tout, le sélectionneur français aurait pu la jouer au bluff, aligner son meilleur onze et se dire qu'en toute vraisemblance, la somme de talent du pléthorique noyau français suffirait à faire plier cette modeste équipe du Grand-Duché. Difficile pourtant de ne pas reconnaître que l'équipe de France a pris son déplacement en terre luxo avec le plus grand sérieux. Vainqueur sur un score étriqué (1-3) pas franchement flatteur, les Bleus n'ont pas regretté d'être passés par la case théorie. " Je vous l'avais dit en préambule, on connaissait le style maison, basé sur un positionnement très bas et une capacité de reconversion offensive intéressante en gardant le ballon au sol ", analysait après coup Deschamps. " C'est une équipe qui fonctionne bien dans les petits espaces, ce qui explique qu'ils ne se sont que très peu découverts. Une attitude qui a rendu notre match compliqué. " Dans son style, et sans emphase, le coach français voulait visiblement rendre hommage à Luc Holtz, le sélectionneur luxembourgeois. Pas besoin de décodeur pour décrypter le sens caché du message de la force tranquille des Bleus. Souvent moqué, jamais égalé, DD appuie là où ça fait du bien. " Style maison ", " équipe " et " petits espaces ", des éloges résumés avec humour en un titre de presse au Luxembourg ce lundi 27 mars par le journal Quotidien : " Il n'y a plus de grandes équipes ". Simple figure de style ou réflexion profonde de la revanche des miséreux sur les nantis ? Difficile d'apporter une réponse claire à cette question, mais un indice tout de même avec la réaction de Luc Holtz aux louanges du dernier finaliste de l'EURO. " On me demande toujours si je suis fier d'avoir montré un beau visage du foot luxembourgeois, mais aujourd'hui, je suis surtout déçu ", s'emportait presque le boss des Luxos dans l'intimité d'une tonnelle dressée à la hâte pour accueillir la presse française venue en masse quelques minutes après le coup de sifflet final. " Triste de cette erreur dans les transmissions sur le premier but et déçu de ne pas avoir réussi à revenir à 2-2 quand les occasions se sont présentées. " Un poil irrité, Luc Holtz sait pourtant pertinemment bien qu'il vient encore une fois de réaliser un gros coup en réussissant, par instants, à contrarier le plan de jeu d'une équipe de France réputée injouable. Une équipe d'un micro-Etat européen - il y aurait au dernier recensement 576.000 habitants au Luxembourg - capable de bousculer les plus grandes nations du continent, difficile de ne pas être tenté par le jeu des comparaisons avec l'Islande et ses 330.000 âmes. " C'est important de faire la part des choses ", prévient d'emblée Marc Scarpellini, journaliste pour le Luxemburger Wort. " Si ça fait bien longtemps qu'on ne se déplace plus ici comme on va à Gibraltar, ce n'est pas pour autant qu'il faut nous comparer à l'Islande, ça n'a rien à voir. Ils sont peut-être deux fois moins nombreux, mais les mentalités ne sont pas les mêmes. J'ai été à Reykjavik il y a deux ans pour les Jeux des petits Etats d'Europe, et je me suis rendu compte du gouffre qui nous sépare d'un tel pays. Là-bas, tous les gamins jouent dans la rue en été et ils ont des super installations pour s'entraîner à l'intérieur en hiver. Ici, les enfants n'ont pas le droit de jouer au foot dans la rue. C'est un problème de mentalité avant d'être une question de potentiel ou de talent. " Difficile, en effet, d'imaginer un jour voir 8 % de la population luxembourgeoise se déplacer comme un seul homme pour suivre les performances de son équipe à l'étranger comme l'avaient fait les Nordiques dans l'Hexagone lors du dernier EURO. Question de mentalité, de priorité surtout à entendre Luc Holtz qui se confiait à SoFoot récemment. " Il y a une certaine vision qui est figée : on veut des médecins, des emplois dans la finance, mais être footballeur, c'est dégradant. (...) Si on mélange ces mauvaises informations à la mentalité de base du pays, on en arrive au fait que, oui, au Luxembourg, vivre du foot, c'est mal vu. " Il suffit peut-être pour s'en convaincre de confronter le clapping islandais au tour d'honneur sans folie de la bande à Aurélien Joachim samedi soir pour comprendre l'intensité du contraste entre les deux bases. En Islande, plus de 21 % de la population des 15 à 54 ans est inscrite à la KSÍ, la Fédération islandaise de football. Au Luxembourg, les jeunes commencent seulement à s'intéresser à leur équipe nationale. " C'est peut-être en partie grâce à ce tirage au sort, avec des matchs contre des pays aussi prestigieux que la France, les Pays-Bas ou la Suède, qu'est né cet engouement ", concède Yannick, 23 ans, le training tricolore chevillé tout récemment au corps. " Je les suis depuis six mois. Avant ça, j'allais au stade voir Pfaffenthal, mais je ne m'intéressais pas à l'équipe nationale. Et puis un jour, on m'a parlé du M-Block Fanatics, le seul vrai club de supporters pour mettre un peu d'ambiance. " Le seul aussi à organiser des déplacements. Enfin, organiser, c'est un grand mot. " On s'est rendu à une petite dizaine de voitures à Borisov en Biélorussie en octobre dernier ", détaille Sam, 25 ans, à mi-chemin entre le footix et l'ultra. " C'est un début, mais ça prouve qu'une base existe. Aujourd'hui, on est 60 fidèles en déplacement, mais ça peut monter très vite. À domicile, le stade est de plus en plus régulièrement rempli. Les jeunes prennent de plus en plus de plaisir à suivre l'équipe. On sent vraiment que quelque chose se crée petit à petit. " Un enthousiasme qui s'est heurté récemment aux premières rançons de ce succès inattendu avec la venue des Pays-Bas à Luxembourg. " On pensait voir débarquer des petits bourgeois expatriés pour échapper aux impôts comme d'habitude, mais au lieu de ça, on a eu droit à sept excités de Feyenoord qui avaient eu la bonne idée de prendre des places dans notre bloc pour se défouler. Ils ont mis quelques coups, mais on les a rapidement signalés pour qu'ils soient sortis du stade ", confesse Yannick. La délation plutôt que l'affrontement, pas franchement plus glorieux, mais une question de bon sens dans le cas présent. " On n'est pas des violents, on essaie juste d'installer une mentalité différente dans le stade ", explique Sam. " De mettre fin au traditionnel ensemble costume-cravate des supporters luxembourgeois. Ce qui visiblement attire les dégénérés dans notre bloc. Nous, ce qu'on demande dorénavant, c'est simplement d'être pris au sérieux. " Pris au sérieux, comprendre avoir droit à un minimum de respect des autorités locales qui, si elles avaient bien considéré ce match contre la France comme " à risque ", n'avaient pas jugé utile d'empêcher les supporters français de se mêler à leurs homologues luxembourgeois. " Si le match était considéré comme à risque, c'est uniquement à cause des attentats ", pense d'ailleurs Patrick, casquette historique des Lions Rouges sur la tête. " On ne va pas commencer à sécuriser à l'abus ce vieux stade. Mon premier match, c'était en août 1984 ici, contre la France et à l'époque, on ne faisait pas tant d'histoire parce que deux supporters adverses se retrouvaient dans une même tribune. " Être nostalgique c'est mignon, être amnésique c'est autre chose. Neuf mois avant le drame du Heysel, les règles étaient, en effet, un tantinet différentes en matière de sécurité. Si notre homme découvre à l'époque les joies du football grand public, il concède aujourd'hui'hui volontiers que, sportivement, les années 1980-90 ont beaucoup à envier aux années 2010. " Je me souviens d'un match contre l'Allemagne en 1990 peu après la chute du Mur. Menés 3-0, on était revenus à 2-3 et on avait eu le but de l'égalisation au bout du pied à la dernière seconde. Manque de pot, le ballon avait trouvé le poteau. Sauf qu'à l'époque, on était sortis en boîte après coup. Il n'y avait aucune considération sportive au Luxembourg, on venait au foot comme on allait au théâtre, pour voir un spectacle, mais sans réelle attente spécifique. " Si Patrick perçoit visiblement l'art du spectacle comme un mode d'expression mineur, c'est peut-être parce que l'homme n'a que trop peu vibré dans ses fraîches années. Trop jeune pour avoir connu l'épopée de l'EURO 1964 où le Luxembourg passa à deux doigts de s'inviter dans le dernier carré, c'est avec les performances de la génération actuelle qu'il s'est remis à croire en un avenir meilleur. Au rang des performances qui comptent, impossible de ne pas mettre en exergue ce nul arraché en Italie en juin 2014 à quelques heures du départ de la Squadra Azzurra pour le Mondial. Plus récemment, il y a eu ces trois victoires en sept mois entre septembre 2015 et mars 2016 contre la Macédoine (1-0), la Grèce (1-0) et l'Albanie (3-0). Des succès qui avaient fait du Luxembourg une des équipes épouvantail du chapeau 6 à côté de nations footballistiquement insignifiantes comme Andorre, le Liechtenstein, la Géorgie, Malte ou Saint-Marin. Une première forme de reconnaissance qui doit en appeler d'autres dans les prochaines années. " Aujourd'hui, on a prouvé contre les Pays-Bas et la France que nous étions par moments capable de faire jeu égal avec des top teams ", s'enthousiasme Luc Holtz. " Actuellement, ce n'est évidemment pas notre objectif prioritaire, mais ça prouve qu'on ne cesse de grandir. Nous ne sommes plus une équipe qui tend la joue après avoir pris le premier but. Certains grands clubs prennent six buts quand ils se rendent à Barcelone. Nous ça fait un petit temps qu'on ne s'est plus pris une bonne raclée. Sans pour autant planquer le bus devant notre but comme d'autres peuvent le faire. " Battu à la régulière sur le pré du stade Josy Barthel par l'équipe de France, Luc Holtz a pris sa revanche en conférence de presse avec cette allusion à peine masquée à la remontada catalane contre le PSG. Un tacle par derrière bien senti qui confirme que si le Luxembourg reste un micro-Etat, il rejette dorénavant l'étiquette de petite et grande équipe. Question de principe (de jeu), plus forcément de style. PAR MARTIN GRIMBERGHS, À LUXEMBOURG - PHOTOS BELGAIMAGE" Au Luxembourg, vivre du foot, c'est mal vu : on veut des médecins, des emplois dans la finance, mais être footballeur, c'est dégradant. " - LUC HOLTZ, LE SÉLECTIONNEUR NATIONAL