Nous sommes le mardi 29 septembre 2015, dans le hall de l'hôtel Sheraton de Porto et il y a comme un parfum de Ligue des Champions qui plane sur la ville. Il est passé minuit, mais les costards-cravates s'entassent encore au bar. Vainqueur du Chelsea de José Mourinho (2-1) un peu plus tôt dans la soirée, Porto profite d'un petit rab d'été. Dans le lobby de cet hôtel démesurément luxueux, c'est l'heure de se faire mousser, de travailler son entregent, et d'ouvrir l'oeil.
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Nous sommes le mardi 29 septembre 2015, dans le hall de l'hôtel Sheraton de Porto et il y a comme un parfum de Ligue des Champions qui plane sur la ville. Il est passé minuit, mais les costards-cravates s'entassent encore au bar. Vainqueur du Chelsea de José Mourinho (2-1) un peu plus tôt dans la soirée, Porto profite d'un petit rab d'été. Dans le lobby de cet hôtel démesurément luxueux, c'est l'heure de se faire mousser, de travailler son entregent, et d'ouvrir l'oeil. Arrivés 24 heures plus tôt, les Blues d' Eden Hazard sont déjà repartis en direction de Londres. Marc Wilmots, lui, joue les prolongations. Le sélectionneur national n'est de toute façon pas venu pour s'entretenir avec son Diable, mais pour voir de visu ce que valait réellement Giannelli Imbula. Ce Français né à Vilvorde est la grosse hype du début de saison chez les Dragons. Débarqué de Marseille au début de l'été, il est la nouvelle sentinelle de Julen Lopetegui dans le onze de Porto. Et à 22 ans, un potentiel Diable en puissance. Ce soir-là, Imbula a encore marqué des points, en faisant joujou avec Cesc Fàbregas. De retour au Sheraton, le sélectionneur ne refuse pas un verre avec le père du joueur, rencontré " par hasard " au bar de l'hôtel, aka l'endroit où il faut être les soirs d'après-match si l'on veut être vu à Porto. La conversation ne s'éternise pas, mais le message passe. Si le joueur entreprend les démarches de naturalisation nécessaires, il entrera en ligne de compte pour les Diables. La vérité, c'est que si le Hesbignon a décidé de veiller tard, c'est parce qu'il lorgne sur un deuxième rendez-vous. Pour rentabiliser au mieux son voyage au Portugal, Wilmots a demandé à un petit jeune que le grand public connaît à peine de faire le déplacement jusqu'à lui. À 21 ans à l'époque, Joris Kayembe n'a pas l'aura d'Eden Hazard, ni le coffre d'alors d'un Giannelli Imbula, mais tout de même les honneurs du sélectionneur national. Une prouesse pour un gamin qui comptabilise jusque-là tout juste vingt apparitions en Liga Nos avec des clubs portugais de seconde zone. Déjà tracassé par sa ligne arrière, Willy voit pourtant dans cet extérieur gauche technique une alternative crédible à Jan Vertonghen au back. " J'avais des manquements chez moi, à l'époque ", confirme aujourd'hui Marc Wilmots, depuis Bordeaux. " En grattant un peu, je m'étais aperçu que Joris pouvait avoir le profil pour faire avec moi ce qu'il faisait déjà très bien à Rio Ave, un cran plus haut. Du coup, j'ai envoyé quelqu'un sur place, j'ai moi-même regardé plusieurs de ses matches avant de le rencontrer. Sachant que le sens de l'infiltration était inné chez lui, je voulais surtout savoir s'il avait le volume et la puissance d'un bon back dans un quatre arrière. " C'est en substance ce qu'il ressort de l'entretien entre les deux hommes dans le lobby du Sheraton de Porto. Celui-ci ne durera qu'une quinzaine de minutes. S'il ratisse parfois large, Marc Wilmots n'a pas l'habitude de prendre des gants. À neuf mois d'un EURO où il voit ses Diables en candidats au titre, l'homme fort de la Fédé cherche un latéral avec de la percussion, un volume de course, et semble déjà connaître les limites de Jordan Lukaku. " En gros, il a été très cash. Il m'a dit que si je jouais titulaire à Rio Ave, j'aurais toutes les chances d'être appelé. Il ne se foutait pas de moi. La preuve, c'est que dans la foulée, il a été jusqu'à demander à Johan Walem de changer son dispositif avec les Diablotins pour m'aligner au back dans une ligne de quatre. C'était du sérieux. C'est marrant, parce que dans le même temps, Julen Lopetegui était aussi venu me trouver pour me dire que c'est à cette place-là qu'il pensait que j'avais de l'avenir. " Et pour cause. Dans le Porto du futur déserteur de la Roja, Joris Kayembe a bien du mal à se faire une place au soleil à un poste d'ailier gauche qui ne jure que par les statistiques individuelles. Ou au moins par les coups d'éclat. " En un an d'entraînement, je ne crois pas avoir passé une seul fois Alex Sandro en un-contre-un. J'avais toujours été un joueur qui faisait la différence, mais en travaillant avec Lopetegui et en me heurtant à des joueurs de ce niveau-là, à Porto, j'ai compris que ce n'était probablement pas à cette place-là que j'avais le plus de chances de percer pour de bon. " C'est donc logiquement pour le faire jouer au back que le board de Porto décide de le prêter à Rio Ave à l'été 2015. Un club moyen de Liga Nos, mais le tremplin idéal pour un joueur de 21 ans qui rêve d'une première saison pleine. Au final, des imprévus et quelques malentendus transforment la saison de l'ascension en grosse remise en question : aligné majoritairement sur l'aile, puis cantonné au banc, Kayembe loupera le bon wagon pour l'EURO. " Honnêtement, s'il n'était pas sorti du onze en fin de saison, je crois que je l'aurais pris ", avance encore Wilmots, presque cinq ans plus tard. " Parce qu'il convenait à ce que je cherchais : un latéral qui va vite. Un peu à la Alphonso Davies aujourd'hui, au Bayern, qui est capable d'aller rechercher un homme à la course. Ce genre de profil est important quand tu as décidé de faire le jeu. " Passé tout près d'être la deuxième grosse sensation des listes du Wilmots sélectionneur après Divock Origi en 2014, Joris Kayembe s'en retourne à l'anonymat de la Liga Pro, le deuxième échelon du football lusitanien, avec la deuxième équipe de Porto. Lopetegui parti, Wilmots aux oubliettes, le Bruxellois se retrouve sans l'avoir vu venir au point de départ. " Je crois que j'ai souffert de ma réputation de "joueur de parc", regrette aujourd'hui le principal intéressé. Je n'ai jamais vraiment compris pourquoi on considérait qu'un joueur étiqueté de la sorte ne serait pas en mesure de pouvoir défendre correctement. Ce n'est pas parce que tu as appris ta technique dans les agoras que tu n'as pas la grinta... " À Nantes, où il débarque en juillet 2017, les mêmes méfiances accompagnent pourtant les déboulés côté gauche de cet ancien dribbleur replacé au poste d'arrière latéral ( voir encadré). " Ce n'est pourtant pas nouveau, il y a beaucoup d'ailiers qui finissent derrière ", explique Eliaquim Mangala, aujourd'hui à Valence, mais ancien coéquipier de Joris au temps de ses débuts portugais. " Pour moi, il a toujours été clair qu'il avait les mêmes gènes qu'un Fábio Coentrão ou un Jesús Navas. C'était juste une question de temps avant qu'il puisse donner la pleine mesure de son talent. Et c'est vrai qu'à Porto, pour un jeune étranger qui évolue dans l'équipe 2, c'est dur de se faire une place au soleil. " Ce défi improbable en forme de jackpot détourné, Joris Kayembe se l'était pourtant lancé à tout juste 19 ans, à une époque où il n'était rien d'autre qu'un anonyme du noyau U19 du Standard. " Personnellement, je ne voulais pas être responsable de son échec, donc je n'ai pas usé de mon droit de veto, mais j'ai toujours été contre ce transfert ", raconte encore des années plus tard, mais vexé comme au premier jour Emmanuel Kayembe, le papa de Joris. " Il n'avait jamais fait ses propres courses, il ne savait pas faire à manger et d'instinct, je ne le pensais pas prêt pour partir, mais Monsieur D'Onofrio lui a vendu un château en Espagne. Évidemment que Joris avait des étoiles dans les yeux. Et sincèrement, je ne pouvais que le comprendre... " Luciano D'Onofrio aussi voit des étoiles, mais les siennes épousent la forme de billets de banque. En 2014, les comptes annuels du FC Porto indiquent que le club a acheté 85% des droits économiques de Joris Kayembe à Danubio - une des nombreuses sociétés écrans de Luciano D'Onofrio, radié du métier d'agent depuis sa condamnation pénale en 2008 - pour la modique somme de 2.615.000 euros*. Un prix inimaginable pour un joueur arrivé des U19 du Standard, mais qui suffit à placer l'inconnu Kayembe dans les petits papiers de certains cadres du vestiaire portugais. " Je le vois encore arriver à Porto, il était tout timide ", se souvient par exemple Steven Defour, présent en même temps que lui chez les Dragons. " Quand je suis parti, je lui ai même refilé mon appart' à Leça da Palmeira, au nord de Porto, à un bon prix. Le soir, on l'emmenait au resto avec Eliaquim ( Mangala, ndlr). C'était un peu comme notre poulain. " La bromance ne doit pas grand-chose au hasard. Arrivé en droite ligne de Scelssin, Joris Kayembe est, au même titre que ses grands frères de vestiaire, un produit d'importation made in Luciano D'Onofrio. Sauf que contrairement à ses aînés, Joris a brûlé à l'époque quelques étapes indispensables. Car on ne passe visiblement pas sans risque du Parc de la jeunesse de Jette à l'Estádio do Dragão de Porto en moins de deux ans. " Là encore, on en revient au foot de rue. Moi, petit, je m'amusais à passer de parc en parc. Je crois les avoir tous faits ou presque, à Bruxelles. À chaque fois, c'était le même scénario. Tu arrives, personne ne te connaît et puis, petit à petit, tu te fais un nom. Quand je m'étais fait ma réputation, c'est qu'il était temps de changer de parc. Ces souvenirs-là, c'est mon enfance. Sans arbitre, sans personne, sans agent, sans argent. Juste toi et tes qualités. " Luciano D'Onofrio en moins, la métaphore avec son arrivée au Portugal est parfaitement filée. Et résume si bien les malheurs d'un joueur surdoué, mais encore un peu naïf au moment de fêter ses 19 ans, en 2013, dans la grandeur d'un transfert qui le dépasse de très loin. Six ans et demi plus tard, Joris Kayembe a rejoint depuis un petit temps déjà les rangs de l'agent avec lequel il faut être pour débarquer au Sporting de Charleroi. À 26 ans, les pros Mogi Bayat vous diraient que ça mesure le temps perdu. Avant de débuter avec les Zèbres, son dernier match officiel datait d'ailleurs de ce déplacement maudit au Vélodrome, le 4 mars 2018, et de sa deuxième rupture des ligaments croisés du genou, la troisième grave blessure de sa carrière. La guigne d'un début d'aventure trop souvent reporté. Alors, quand il débarque à Charleroi, Joris Kayembe fait profil bas. Il n'est plus cet ancien espoir parti à 19 ans pour Porto, mais un simple pari de Mehdi Bayat. De ces joueurs débarqués pour une bouchée de pain au Mambourg, et desquels on n'attend finalement pas grand-chose. En janvier dernier, à 26 ans, il est présenté comme un joueur dans la fleur de l'âge, selon l'expression consacrée. En vrai, Joris Kayembe est dos au mur. Et le mur est costaud. Barré par Núrio à l'arrière gauche, par Ali Gholizadeh un cran plus haut, on se demandait encore il y a peu comment un joueur à court de rythme pourrait parvenir à se faire une place dans les plans de l'exigeant Karim Belhocine. Moins d'un mois après son arrivée, il reléguera pourtant Gholizadeh sur le banc à l'Antwerp, après avoir déjà suppléé Núrio contre Malines la semaine précédente, et glissé le malheureux Abdoulaye Sissako dans sa poche contre Zulte Waregem, sur un débordement tout en vitesse. Cette saison, après quatre journées de championnat, Joris Kayembe était aussi le joueur de Pro League à totaliser le plus de dribbles réussis. Dix-huit en tout, soit deux de plus que son plus proche poursuivant, Jérémy Doku, en évoluant un cran plus bas sur l'échiquier. Suffisant pour accrocher, comme son dauphin, une première sélection avec les Diables de Martinez dans les mois qui viennent ? " Je sais que je peux être une option pour le coach. Parce qu'on ne fait pas une équipe qu'avec des Hazard et des Lukaku. Et puis, dans la dernière sélection de Martinez, il y avait huit joueurs de Pro League, si je ne me trompe pas. Je ne vois donc pas de raison de ne pas croire en mes chances. " Contrairement à Giannelli Imbula, sans club aujourd'hui et finalement jamais naturalisé, Joris Kayembe a désormais le champ libre.