A peine Felice Gimondi est-il professionnel que la Botte voit en lui le nouveau Fausto Coppi. Le coureur n'a que 22 ans et 289 jours quand, en 1965, il s'adjuge le Tour. Il est un vainqueur inattendu. Au début de l'épreuve, tous les Français misent sur Raymond Poulidor : il est temps que leur chouchou remporte enfin la grande victoire à laquelle il a droit, d'autant que Jacques Anquetil, vainqueur à cinq reprises et toujours supérieur à Poupou, brille par son absence, cette fois.
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A peine Felice Gimondi est-il professionnel que la Botte voit en lui le nouveau Fausto Coppi. Le coureur n'a que 22 ans et 289 jours quand, en 1965, il s'adjuge le Tour. Il est un vainqueur inattendu. Au début de l'épreuve, tous les Français misent sur Raymond Poulidor : il est temps que leur chouchou remporte enfin la grande victoire à laquelle il a droit, d'autant que Jacques Anquetil, vainqueur à cinq reprises et toujours supérieur à Poupou, brille par son absence, cette fois. Le palmarès de Gimondi n'est pas vierge quand il participe à son premier Tour, en 1965. L'année précédente, l'Italien a remporté le Tour de l'Avenir, réservé aux amateurs. A cette époque, il constitue un baromètre important. Il s'adapte aisément au peloton professionnel. Le néo-pro vient de terminer troisième du Giro, dominé par son leader, Vittorio Adorni. Mais il ne doit normalement pas courir le Tour de France. Luciano Pezzi, l'ancien second de Fausto Coppi, directeur d'équipe chez Salvarani, ne le considère que comme une réserve. Si Gimondi se présente dans l'Hexagone, c'est par hasard : son coéquipier Bruno Fantinato, un gregario, est malade. Avec ou sans Gimondi, Adorni reste le leader du Tour pour son équipe. On peut aussi comprendre que Poulidor mette du temps à se préoccuper du citoyen de Bergame. Il est facile de dire, après-coup, que l'éternel second a commis une erreur tactique dans cette édition du Tour. Quand le peloton s'attaque à la montagne, Poupou accuse déjà un retard de trois minutes sur Gimondi. Il ne s'en soucie pas, pensant renverser la vapeur en haute montagne. Mais voilà : le maillot jaune sur les épaules, Gimondi résiste incroyablement bien. Dans le contre-la-montre en côte du Mont Revard, dans les Alpes, il accroît même son avance, malgré un problème mécanique. Poulidor perd tout espoir. Le constat est amer, bien plus amer que sous le règne de Maître Jacques : le populaire Français n'est pas né pour gagner. Gimondi est le quatrième plus jeune lauréat de l'histoire du Tour, le plus jeune de l'après-guerre. La Buse de Bergame, un surnom qu'il doit à son nez effilé et à sa course offensive, est un styliste à vélo. D'emblée, il étale sa classe, comme Jan Ullrich des années plus tard, vainqueur du Tour à 23 ans en 1997. En 1965, les autres coureurs ne se demandent pas si Gimondi va encore s'adjuger le Tour mais combien de fois il y parviendra. Le Transalpin roulera la Grande Boucle à quatre autres reprises mais comme Ullrich, il en restera à un succès. Contrairement à l'Allemand roux, Gimondi est un professionnel accompli. " Un coureur modèle, toujours le premier au lit ", affirme son dernier directeur d'équipe, Giancarlo Ferretti. Si Gimondi n'acquiert pas le statut de Fausto Coppi, c'est pour une autre raison : l'omniprésence d' Eddy Merckx, son cadet de trois ans. Le Cannibale a eu un énorme impact psychologique sur Gimondi, en proie à un véritable complexe-Merckx. Pied à terre, par contre, il éprouve respect et amitié pour le Bruxellois, qui l'estime beaucoup. Les deux anciens champions sont d'ailleurs restés des amis. Mais l'éclosion de Merckx met un coup d'arrêt aux succès de Gimondi. L'Italien obtient ses plus belles victoires durant les quatre premières années de sa carrière. Il affiche sa polyvalence et sa résistance car ses saisons sont longues. Ainsi, en 1966, il est le meilleur à Paris-Roubaix, au terme d'un solo de 42 kilomètres, mais aussi au Tour de Lombardie, une classique bien plus pentue. Quel spécialiste des pavés serait capable de cet exploit de nos jours ? En 1967, Gimondi remporte le premier de ses trois Giros et c'est le seul dans lequel il est vraiment le meilleur. Un an plus tard, il triomphe à la Vuelta. A 25 ans, la Buse de Bergame a déjà remporté les trois grands tours. Il est toujours le seul à avoir réussi le grand chelem, avec Anquetil, Merckx, Bernard Hinault et Alberto Contador. Les années de frustration commencent quand Merckx éclate. Quelques extraits d'une longue liste : 1969, deuxième du Tour des Flandres. 1970, deuxième du Giro. 1971, deuxième de Milan-Sanremo et du Mondial. 1972, deuxième du Tour. 1973, deuxième du Giro. Chaque fois, il est devancé par Eddy Merckx. Et lorsqu'il profite de l'absence de Merckx, victime notamment d'une infection des voies respiratoires, il s'entend dire qu'il n'aurait jamais gagné avec sa présence, comme à Milan-Sanremo en 1974. Au fil des années, Gimondi trouve une réponse aux critiques : " Mieux vaut gagner Milan-Sanremo sans Merckx que terminer deuxième derrière lui. "Sous l'ère Merckx, Gimondi devient une sorte de vice-roi, qui ne monte sur le trône que lorsque l'empereur, victime de circonstances imprévues, est absent - jamais longtemps. C'est ainsi que le Transalpin remporte le Giro 1969, durant lequel Merckx subit le premier de ses trois contrôles positifs et est exclu de l'épreuve. De nos jours encore, Merckx continue à affirmer qu'il a été coincé par le camp Gimondi. Deux jours avant son contrôle positif, il avait reçu la visite, dans sa chambre, de Rudi Altig. Le coéquipier allemand de Gimondi avait offert une valise de lires à Merckx mais celui-ci ne voulait pas vendre la victoire. Gimondi doit aussi sa seconde victoire au Tour de Lombardie, en 1973, à l'intervention des autorités antidopage. Merckx s'est adjugé la classique des feuilles mortes au terme d'un solo de 60 kilomètres, avec quatre minutes d'avance sur Gimondi. Mais plus tard, notre compatriote est contrôlé positif à l'éphédrine, à cause d'un sirop antitussif prescrit par le médecin de l'équipe. C'est ainsi que Gimondi émarge au cercle restreint des champions du monde qui ont aussi gagné, dans la foulée, le Tour de Lombardie, comme Alfredo Binda (1927), Tom Simpson (1965), Eddy Merckx (1971), Giuseppe Saronni (1982), Oscar Camenzind (1998) et Paolo Bettini (2006). Avec une nuance : à l'époque de Gimondi, le Mondial se déroulait fin août et le Tour de Lombardie à la mi-octobre. La lutte pour le maillot arc-en-ciel 1973, quelques semaines avant le Tour de Lombardie, est encore influencée par un scandale dans lequel Merckx joue le rôle principal, au point que Gimondi lui-même affirme devoir son sacre mondial à Merckx. C'est le comble de l'ironie mais on peut le comprendre, au vu de la rivalité qui battait alors son plein entre Merckx et une étoile montante, Freddy Maertens. Au Monjuich, la côte qui était aussi reprise dans la finale de l'étape de Barcelone, remportée par Philippe Gilbert lors de la dernière Vuelta, Merckx attaque, dans l'antépénultième tour. La course semble jouée mais Maertens comble la brèche creusée par son coéquipier d'occasion, emmenant dans son sillage Gimondi et Luis Ocaña, le vainqueur espagnol du Tour. Le Mondial se joua dans un sprint à quatre. Sur papier, les deux Belges sont les plus rapides. Maertens lance le sprint pour Merckx, comme il l'a promis la veille, mais le Cannibale coince. Médusé, accablé, il s'en prend ensuite à Maertens, âgé de 21 ans, qui n'aurait jamais dû se lancer à sa poursuite et qui aurait aussi dû lancer le sprint moins brusquement. Maertens n'est pas content non plus : il estime que Merckx l'a trompé, préférant que la victoire revienne à Gimondi. Il faudra trente ans pour que les deux hommes fassent la paix. Ce fameux Mondial est un signe avant-coureur : l'extraterrestre Merckx va terminer sa carrière en homme de chair et de sang. Il s'adjuge encore le Tour 1974 mais une année plus tard, il est détrôné. Dans les Alpes, à 2,5 kilomètres du sommet du Pra Loup, Merckx s'effondre. Le Français Bernard Thévenet remporte le Tour mais Gimondi est le premier à rattraper le maillot jaune en détresse. Il n'en croit pas ses yeux. " Un sourire de libération s'est dessiné sur ses lèvres. Ses yeux brillaient ", témoigne Jan Wauters, commentateur radio. Gimondi est aux premiers rangs quand l'homme qui lui a ravi tant de succès est à genoux. Le problème, c'est que Gimondi a déjà 33 ans à la fin de l'ère Merckx. Il est trop vieux pour espérer encore remporter le Tour. Il parvient encore à gagner le Giro en 1976, une édition de laquelle Merckx est huitième, mais on comprend que Gimondi est aussi sur le retour. En montagne, il cède face à Johan De Muynck, qui s'empare du maillot rose à trois journées de la fin mais doit le rendre à Gimondi au terme du contre-la-montre du dernier jour. Au classement final, 19 secondes séparent les deux hommes. Hasard ou pas, Gimondi court sa dernière course en 1978, comme Eddy Merckx. Le 13 septembre, il arrache un dernier succès dans un critérium à Larciano. C'est sa 152e victoire en élites. Cette année-là, l'Italien est le porte-drapeau de Bianchi, le constructeur de cycles devenu légendaire grâce à Fausto Coppi. De Muynck roule au sein de la même équipe et il a bien l'intention de remporter le Giro. Le quatrième jour, dès les premières côtes, il frappe. Il joue gros car il lâche aussi son leader. Le soir, il est soulagé quand il apprend que Gimondi ne condamne pas son attaque et, mieux encore, lui offre ses services pour la suite du Giro. Gimondi est un vrai gentleman et il le restera toute sa vie. Ce n'est évidemment qu'une partie de l'explication car Gimondi a toujours eu le sens des affaires. Ce n'est pas pour rien que le peloton l'a aussi surnommé l'Aristocrate. En 1978, quand il se place au service de De Muynck, c'est certainement parce qu'il hume le parfum de l'argent. Il sait que si son équipe aligne le vainqueur du Giro, il pourra ensuite participer à tous les critériums. Il gagnera même plus que De Muynck, constatera-t-on. Sa carrière permet à Gimondi de faire fortune et de mener une existence de seigneur. Le mince et courtois Italien reste fidèle à ses racines. Devenu courtier en assurances, il s'installe dans un château de Bergame qu'il décore de peintures et d'antiquités. Peu de choses y rappellent son passé cycliste. Il y a bien cette photo où on le voit en compagnie d'un autre coureur, Eddy Merckx... Jusqu'il y a une dizaine d'années, Gimondi était encore impliqué dans le cyclisme via Mercatone Uno, l'équipe jaune formée autour de Marco Pantani par Luciano Pezzi, l'ancien directeur de Gimondi. Il Pirata est le seul Italien à avoir remporté le Tour après 1965. La photo des deux derniers vainqueurs italiens du Tour, enlacés sur le podium de Paris en 1998, a ému beaucoup de tifosi. Quand Pantani a été aspiré par une spirale négative, Gimondi a été un des derniers à tenter de le remettre sur le droit chemin. Bianchi, fournisseur de Mercato Uno, est le lien entre les deux vainqueurs transalpins du Tour. S'il a gagné le Tour sur un vélo de Fiorenzo Magni, Gimondi a néanmoins fait confiance à Bianchi la majeure partie de sa carrière et il en est toujours le public relations. Bianchi est toute sa vie. Gamin, il rêvait de devenir le nouveau Coppi, le visage des vélos bleu pâle. De nos jours encore, Gimondi se souvient de ce qu'a écrit la Gazzetta dello Sport le lendemain de son triomphe à Paris-Roubaix et des sentiments qui l'ont envahi, une fierté mêlée de sens des responsabilités. Le quotidien rose a écrit que le champion de Salvarani avait ranimé le cyclisme de Coppi par sa puissance, son autorité et son style. Gimondi s'est hissé dans le panthéon des plus grands coureurs de tous les temps. Quand on lui demande quelle a été sa plus belle victoire, à la veille de ses 70 ans, l'élégant Italien répond : " D'un point de vue athlétique, c'est le contre-la-montre du Mont Revard, au Tour 1965. Emotionnellement, c'est mon deuxième Paris-Bruxelles, en 1976, parce que c'est ma dernière grande victoire. " Gimondi est entré dans l'histoire comme un campionissimo mais a-t-il été le nouveau Coppi ? Non, ce rôle-là, c'est Merckx qui l'a repris. BENEDICT VANCLOOSTERGimondi affirme devoir son sacre mondial de 1973 à Merckx. Sous l'ère Merckx, Gimondi devient une sorte de vice-roi.