Le fourgon de la prison s'arrête. Deux agents pénitentiaires font coulisser la porte, le soleil fait mal aux yeux. Lutz Pfannenstiel et onze autres condamnés sont transférés à la prison de Queenstown Reman, une des plus terribles au monde.

" Déshabillez-vous ", hurle un gardien. Ses collègues, à la recherche de drogue, font renifler les corps nus par des bergers allemands. " Sortez la langue ! " Ils ne trouvent pas de drogue. " Penchez vous vers l'avant et ouvrez l'anus. "

Une demi-heure plus tard, il se retrouve dans une cellule avec un assassin agressif et schizophrène. " Si l'enfer existe, c'est à ça qu'il doit ressembler ", écrit Pfannenstiel dans son autobiographe, Insoutenable - Mes aventures de gardien de but.

" Un sol bosselé sur lequel on a jeté un matelas de paille, un trou dans le coin pour faire ses besoins - il n'y a pas de papier toilette - et un seau d'eau sale pour boire et se laver. Là, je me suis dit que cet endroit pouvait bien me casser. "

Nous sommes début janvier 2001 et le rêve footballistique du gardien allemand, âgé de 27 ans, semble terminé. Il a été condamné à cinq mois de prison pour corruption sur base du faux témoignage d'un bookmaker indien qui tentait de sauver sa peau. C'est ça, Singapour.

Celui qui est poursuivi par les inspecteurs du Corrupt Practices Investigation Bureau (CPIB) sait ce qui l'attend. L'ambassadeur allemand lui avait conseillé de s'enfuir avant le procès, mais il voulait prouver au tribunal qu'il était innocent. Seulement, personne ne voulait l'écouter. Des années plus tard, il allait être totalement blanchi, y compris par la FIFA.

Il était heureux dans l'ex-colonie britannique, où il menait la belle vie et touchait environ 10.000 euros par mois pour défendre les filets de Geylang United. De l'argent facilement gagné, sans trop de pression. Mais Singapour, c'était aussi le jardin de la mafia orientale des paris, présente à tous les coins de rue.

Tentatives de viol sous la douche à Singapour

C'est dans une station d'essence que Sivakumar lui avait parlé pour la première fois. Il s'était présenté comme professeur de golf et lui avait posé des questions innocentes. " Allez-vous battre Home United ? " À quelques jours du match à domicile contre Sembawang Rangers, il lui avait demandé quel serait le résultat.

Quelques semaines plus tard, lorsqu'ils s'étaient à nouveau rencontrés " par hasard ", Pfannenstiel lui avait dit qu'ils allaient également battre Woodlands, mais la mafia asiatique voulait en être certaine et elle avait donné pour mission à deux criminels locaux d'attaquer les deux meilleurs joueurs de Woodlands - Max Nicholson et Ivica Raguz - à coups de sticks de hockey. L'Anglais avait pu s'échapper, mais le médian croate n'avait pas pu jouer et l'équipe de Pfannenstiel s'était imposée facilement.

Quelques jours plus tard, Sivakumar était arrêté. Il négociait une remise de peine en balançant ses complices. Dont Pfannenstiel. Le procès était une farce. Il n'y avait aucune preuve matérielle, mais le juge ne voyait " aucune raison de ne pas croire l'homme. "

Pfannenstiel volait en prison, où l'intimidation et le viol étaient monnaie courante. " Le jour avant ma condamnation, j'ai fait couper la queue de cheval qui me caractérisait depuis plus de dix ans, car les violeurs étaient attirés par les hommes aux cheveux longs. "

Il s'est cassé au moins cinq fois le nez dans des bagarres mais a aussi donné des coups. Plusieurs Chinois qui tentaient de le violer dans la douche ont dû arrêter lorsqu'ils ont vu qu'il n'était pas seulement un bon gardien. Après 101 jours de souffrances physiques et mentales, il était libéré pour bon comportement.

Il avait maigri de seize kilos et n'avait plus un sou. Dans la voiture de sa compagne, qui lui avait écrit chaque jour, il émettait deux souhaits : 1. Manger huit burgers au poulet au Kentucky Fried Chicken. 2. Redevenir joueur de foot professionnel. " Je voulais montrer au monde entier ce que je valais. " Le monde entier, pour lui, c'étaient six confédérations

Ratko Svilar, son idole en Belgique

Avant sa communion, lorsque le prêtre du village bavarois de Zwiesel lui avait demandé ce qu'il voulait faire plus tard, Lutz Pfannenstiel n'avait pas hésité une seconde : " Je veux devenir footballeur professionnel. " À onze ans, il était bien décidé à franchir le pas que son père n'avait pas osé sauter. Papa Pfannenstiel, gardien très talentueux lui aussi, avait opté pour la sécurité et des études d'architecture. Dans cette famille conservatrice, c'était la mère qui portait la culotte.

Il avait une idole qui jouait loin, en Belgique : Ratko Svilar, le gardien de l'Antwerp. Chaque semaine, il regardait les images sur Eurosport. Des cheveux longs et sauvages, un regard menaçant, un gardien spectaculaire... " Il était ma source d'inspiration. Il avait quitté son pays pour devenir une star. C'était fascinant. " C'était son rêve : s'il ne pouvait pas devenir professionnel en Allemagne, il pourrait toujours tenter sa chance ailleurs.

Après avoir joué au SC Zwiesel et au FC Vilshofen, il avait atterri au 1. FC Bad Kötzting, un petit club de quatrième division qui l'avait remarqué en équipe nationale U17, où il avait joué aux côtés de Markus Babbel et Dieter Frey. Mais alors que ceux-ci étaient partis au Bayern Munich, il avait dû se contenter d'une place sous la latte au Stadion am Roten Steg.

Il avait reçu une offre du club bavarois, où il s'était entraîné pendant deux heures avec Oliver Kahn sous la direction de Sepp Maier, jadis concurrent de son père. Il aurait pu signer un contrat amateur, mais il avait refusé. Dans son village de la forêt bavaroise, on l'avait traité de fou. D'autant que par la suite, il avait signé à Penang FA, en Malaisie. Il y gagnait 4500 euros par mois. Ce n'était pas énorme, mais il avait réalisé son rêve. " J'étais devenu professionnel. Comme Ratko. "

Le football en Malaisie était nul. Par contre, il s'était forgé une belle réputation de DJ dans les night-clubs de Kuala Lumpur. " J'étais terriblement mauvais, mais je sautais comme un fou et je passais des CD achetés en Allemagne. "

En sortie avec le Crazy Gang de Wimbledon

Jusqu'à ce qu'un agent l'amène en... Premier League, à Wimbledon, un club que le monde du football avait rebaptisé le Crazy Gang et qui était célèbre pour ses bizutages.

Au cours d'un jogging, on lui avait enlevé tous ses vêtements, y compris ses chaussures, et il avait dû traverser le centre de Wimbledon nu comme un ver sous les yeux ébahis des écoliers et des pensionnés.

Ses toutes nouvelles godasses avaient ensuite été clouées sur un banc et après une soirée trop arrosée, ses équipiers l'avaient poussé dans un train vers Newcastle, où il s'était réveillé le lendemain matin, 450 km plus loin. " Heureusement, ils avaient glissé un ticket dans ma veste. "

Au cours d'un match avec l'équipe B, il s'était retrouvé nez-à-nez avec David Beckham, qui revenait de blessure. Mais il avait très vite compris qu'il ne signerait jamais de contrat en Premier League. Après avoir également échoué à Nottingham Forest, il avait revu ses ambitions à la baisse.

" Je préférais être titulaire dans un petit championnat que deuxième ou troisième gardien dans une grande compétition. À la fin de mon contrat à Nottingham, j'avais même craint de devoir me déguiser en Père Noël pour gagner ma vie. "

Pendant quelques semaines, Pfannenstiel s'était entraîné en toute discrétion à Saint-Trond. Il avait ensuite joué quelques semaines à Malte et était parti aussi vite à Johannesbourg chez les Orlando Pirates. Pas pour très longtemps.

" Mes premiers matches se passaient toujours bien, mais j'avais toujours besoin de nouveaux défis. "

Du chien aux repas en Chine

Alors qu'il allait partir à Singapour, il se retrouvait en Finlande, où le thermomètre indiquait parfois -17 degrés à la mi-temps, et où on ne retrouvait plus que huit spectateurs dans le stade d'Oulu. " Dans mon but, j'avais l'impression d'être un esquimau ", dit-il. Cela ne l'avait pas empêché d'être sacré gardien de l'année, comme il allait l'être en Norvège et à Singapour.

À Kemi, une ville portuaire de Laponie, il lui était arrivé de jouer devant 4000 spectateurs. En deuxième mi-temps, il avait entendu un bourdonnement dans les bois, le stade avait été plongé dans l'obscurité et l'arbitre était parti en courant : " Des moustiques ! Tout le monde rentre ! "

Une demi-heure plus tard, lorsque la partie avait repris, le stade était vide. " C'est la première fois que j'ai joué un match officiel devant zéro spectateur. " Un peu plus d'un an plus tard, il allait défendre les filets de Geylang United au stade Azadi de Téhéran, devant 100.000 personnes. Tous des hommes !

L'argent n'était pas tout. Le gardien avait à peine signé aux Sembawang Rangers, où il allait gagner 4500 euros par mois, que son manager lui disait qu'il pouvait empocher 180.000 euros par an en Chine. Il ne lui restait plus qu'à convaincre l'entraîneur à l'occasion d'un stage à Kunming. Une formalité, pensait-il.

Au centre d'entraînement, une base militaire désaffectée, les joueurs dormaient dans des baraques et les lumières s'éteignaient à vingt-deux heures précises. Chaque matin, à six heures, ils étaient réveillés par un homme qui entrouvrait la porte et tapait comme un fou sur une plaque de métal avec une cuiller.

" L'entraînement débutait une demi-heure plus tard. Il y avait quatre séances par jour. C'était l'enfer. De plus, au repas, on nous servait du chien. " Une semaine plus tard, il avait repris l'avion pour Singapour, où il partageait une chambre avec Glasnost et Perestroïka, deux chimpanzés...

Mort trois fois le même jour à Bradford Park

Quelques mois après sa sortie de prison, le citoyen du monde se disait qu'il tenterait bien l'aventure en Nouvelle-Zélande. C'est là qu'il allait rester le plus longtemps, même si le championnat ne durait que six mois et qu'il devait chercher une alternative pour le reste de l'année. Par exemple au Canada ou en Norvège, ce qui lui valait d'être parfois un peu pressé : il jouait avec à Wellington avec Dunedin Technical le vendredi, prenait un taxi pour l'aéroport au coup de sifflet final et arrivait juste à temps pour un match à l'autre bout du monde le lendemain.

Il reprenait des études et se passionnait pour... les pingouins nains. " Leur façon bizarre de courir me faisait rire. C'étaient de parfaits animaux de compagnie à mes yeux. " C'est ainsi qu'un jour, il en volait un dans un zoo, achetait un sac de glace de dix kilos dans une station-service et mettait l'animal dans sa baignoire. " Une erreur. J'ai cru qu'on pourrait devenir amis, mais quand j'essayais de le caresser, il me piquait le bras avec son bec. "

" Vos applaudissements pour l'homme qui a donné trois fois sa vie pour Bradfork Park Avenue ", hurlait le speaker du stade lorsque Lutz Pfannenstiel rendait visite à son ancien club amateur. Quelques années plus tôt, au lendemain de Noël 2002, le gardien était sorti sans réfléchir dans les pieds de Clayton Donaldson, qui lui avait planté le genou dans le diaphragme.

Le gardien se rappelle avoir vu le ballon mourir dans le but, avant de perdre connaissance. " Il est mort ", affirmait le médecin du club avant de lui pratiquer le bouche-à-bouche avec succès. Mais quelques minutes plus tard, son coeur s'arrêtait de nouveau de battre. À deux reprises...

" Laissez-moi descendre du brancard, je veux jouer ", criait le gardien, dont on avait dû attacher les chevilles et les poignets. Mais il était à l'hôpital, où les médecins avaient constaté que plusieurs organes étaient touchés. " Avouez que mourir en tentant d'effectuer un arrêt, ça aurait été stylé. "

Des débris de verre dans son rectangle en Albanie

L'idée d'aller jouer en Albanie n'était pas la meilleure de sa carrière, mais quand son ami et entraîneur Ullrich Schulze - ex-gardien de l'équipe de Magdebourg, victorieuse de la Coupe d'Europe des Vainqueurs de Coupe en 1974 - lui proposait de défendre les filets de Vllaznia Shkodër, il n'hésitait pas un seul instant.

" Lorsque nous gagnions, nous étions portés en triomphe, mais je me souviens aussi de matches où nos propres supporters nous balançaient des fusées. Ou alors, je devais ramasser des débris de verre dans mon rectangle. "

Pour l'Allemand, l'Albanie est un des pays les plus corrompus du monde en matière de football. Il a vu un arbitre maintenu par deux agents tandis que le président frappait sur sa tête avec sa chaussure. " De plus, ils sont très superstitieux. À la veille d'un gros match contre Tirana, notre kiné a amené un mouton au bord du terrain et il lui a tranché la tête. Un sacrifice censé nous permettre de remporter le match. " Celui-ci s'est terminé sur un nul (1-1)...

C'est en Arménie que Pfannenstiel a vécu l'une de ses aventures les plus bizarres. Il était à la fois gardien, entraîneur et directeur du FC Bentonit Ijevan, un nouveau club qui allait faire faillite avant même le début du championnat. L'équipe avait déjà disputé quelques matches amicaux dans des stades délabrés, où le thermomètre chutait régulièrement sous les -10 degrés. " Puis la chasse d'eau des toilettes s'est cassée et tout le vestiaire s'est retrouvé sous eau. Il y avait de la merde gelée partout... "

Il a défendu un but avec vue sur les Montagnes Rocheuses ou la jungle malaisienne, il a joué dans des stades mythiques comme La Bombonera, à Buenos Aires ou le Maracanã de Rio de Janeiro. Au Sri Lanka, il a assisté à une invasion de cafards dans le vestiaire. " J'avais peur d'aller aux toilettes, car il arrivait de temps en temps qu'un cobra sorte par la cuvette. "

La boucle bouclée au Brésil

En 2007, Pfannenstiel signait un contrat de deux ans avec les Vancouver Whitecaps. Il semblait rangé lorsque son manager allemand, Joakim Olsen, lui faisait remarquer qu'aucun joueur n'avait jamais évolué dans des clubs des six confédérations de la FIFA. " Il ne me manquait plus que l'Amérique du Sud. Quatre mois plus tard, à 34 ans, j'étais au Brésil. " Ça se passait mal. Le président ne tenait pas sa parole et le faisait loger dans une maison pourrie d'une favela. Il trouvait ensuite un autre club au sud du pays et établissait son record.

Il signait au Clube Atlético Hermann Aichinger de Santa Catarina, un état où de nombreux Allemands ont refait leur vie après la Deuxième Guerre mondiale. " Dans le village voisin, on organise chaque année l'Oktoberfest. En pleine jungle brésilienne ! ", rigole le Goleiro Alemão (gardien allemand), comme on l'appelait là-bas, parce qu'on ne savait pas prononcer Pfannenstiel.

Le petit stade était aux abords de la forêt vierge, on entendait crier les singes. " Un jour, on m'a dit qu'un d'entre eux avait agressé un spectateur. Je n'en croyais rien, jusqu'à ce que j'en voie un. Il mesurait bien deux mètres ! Nous sommes tous rentrés au vestiaire en courant. "

La grande aventure

1991-1993 1. FC Bad Kötzting (Allemagne) 1993-1994 Penang FA (Malaisie) 1994-1995 Wimbledon (Angleterre) 1995-1996 Nottingham Forest (Angleterre) 1995 Saint-Trond (Belgique) 1995 Hamrun Spartans FC (Malte) 1996-1997 Orlando Pirates (Afrique du Sud) 1997 Sembawang Rangers (Singapour) 1997-1998 TPV Tampere (Finlande) 1998 FC Haka (Finlande) 1998-1999 SV Wacker Burghausen (Allemagne) 1999-2000 Geylang United (Singapour) 2001 Dunedin Technical (Nouvelle-Zélande) 2001-2002 Bradford Park Avenue (Angleterre) 2001-2002 Huddersfield Town (Angleterre) 2002 ASV Cham (Allemagne) 2002-2003 Bradford Park Avenue (Angleterre) 2002-2003 Dunedin Technical (Nouvelle-Zélande) 2003 Baerum SK (Norvège) 2004 Calgary Mustangs (Canada) 2004-2006 Otago United (Nouvelle-Zélande) 2006-2007 KS Vllaznia Shköder (Albanie) 2007 FC Bentonit Ijevan (Arménie) 2007 Baerum SK (Norvège) 2007 Vancouver Whitecaps (Canada) 2008 America FC (Brésil) 2008 Clube Atlético Herman Aichinger (Brésil) 2008-2009 Flekkerøy IL (Norvège) 2008-2009 (Cuba, coach gardien) 2009 Manglerud Star (Norvège) 2009-2010 Ramblers FC (Namibie) 2011-2018 TSG 1899 Hoffenheim (scouting-relations internationales) 2018-aujourd'hui : Fortuna Düsseldorf (directeur technique)

© belgaimage
Lutz Pfannenstiel : l'aventure, c'est l'aventure !, belgaimage
Lutz Pfannenstiel : l'aventure, c'est l'aventure ! © belgaimage
Cheveux longs, cheveux courts : toutes les coupes sont bonnes pour Lutz Pfannenstiel., AFP
Cheveux longs, cheveux courts : toutes les coupes sont bonnes pour Lutz Pfannenstiel. © AFP
Lutz Pfannenstiel en a vu des pays..., BELGAIMAGE
Lutz Pfannenstiel en a vu des pays... © BELGAIMAGE
Le fourgon de la prison s'arrête. Deux agents pénitentiaires font coulisser la porte, le soleil fait mal aux yeux. Lutz Pfannenstiel et onze autres condamnés sont transférés à la prison de Queenstown Reman, une des plus terribles au monde. " Déshabillez-vous ", hurle un gardien. Ses collègues, à la recherche de drogue, font renifler les corps nus par des bergers allemands. " Sortez la langue ! " Ils ne trouvent pas de drogue. " Penchez vous vers l'avant et ouvrez l'anus. " Une demi-heure plus tard, il se retrouve dans une cellule avec un assassin agressif et schizophrène. " Si l'enfer existe, c'est à ça qu'il doit ressembler ", écrit Pfannenstiel dans son autobiographe, Insoutenable - Mes aventures de gardien de but. " Un sol bosselé sur lequel on a jeté un matelas de paille, un trou dans le coin pour faire ses besoins - il n'y a pas de papier toilette - et un seau d'eau sale pour boire et se laver. Là, je me suis dit que cet endroit pouvait bien me casser. " Nous sommes début janvier 2001 et le rêve footballistique du gardien allemand, âgé de 27 ans, semble terminé. Il a été condamné à cinq mois de prison pour corruption sur base du faux témoignage d'un bookmaker indien qui tentait de sauver sa peau. C'est ça, Singapour. Celui qui est poursuivi par les inspecteurs du Corrupt Practices Investigation Bureau (CPIB) sait ce qui l'attend. L'ambassadeur allemand lui avait conseillé de s'enfuir avant le procès, mais il voulait prouver au tribunal qu'il était innocent. Seulement, personne ne voulait l'écouter. Des années plus tard, il allait être totalement blanchi, y compris par la FIFA. Il était heureux dans l'ex-colonie britannique, où il menait la belle vie et touchait environ 10.000 euros par mois pour défendre les filets de Geylang United. De l'argent facilement gagné, sans trop de pression. Mais Singapour, c'était aussi le jardin de la mafia orientale des paris, présente à tous les coins de rue. C'est dans une station d'essence que Sivakumar lui avait parlé pour la première fois. Il s'était présenté comme professeur de golf et lui avait posé des questions innocentes. " Allez-vous battre Home United ? " À quelques jours du match à domicile contre Sembawang Rangers, il lui avait demandé quel serait le résultat. Quelques semaines plus tard, lorsqu'ils s'étaient à nouveau rencontrés " par hasard ", Pfannenstiel lui avait dit qu'ils allaient également battre Woodlands, mais la mafia asiatique voulait en être certaine et elle avait donné pour mission à deux criminels locaux d'attaquer les deux meilleurs joueurs de Woodlands - Max Nicholson et Ivica Raguz - à coups de sticks de hockey. L'Anglais avait pu s'échapper, mais le médian croate n'avait pas pu jouer et l'équipe de Pfannenstiel s'était imposée facilement. Quelques jours plus tard, Sivakumar était arrêté. Il négociait une remise de peine en balançant ses complices. Dont Pfannenstiel. Le procès était une farce. Il n'y avait aucune preuve matérielle, mais le juge ne voyait " aucune raison de ne pas croire l'homme. " Pfannenstiel volait en prison, où l'intimidation et le viol étaient monnaie courante. " Le jour avant ma condamnation, j'ai fait couper la queue de cheval qui me caractérisait depuis plus de dix ans, car les violeurs étaient attirés par les hommes aux cheveux longs. " Il s'est cassé au moins cinq fois le nez dans des bagarres mais a aussi donné des coups. Plusieurs Chinois qui tentaient de le violer dans la douche ont dû arrêter lorsqu'ils ont vu qu'il n'était pas seulement un bon gardien. Après 101 jours de souffrances physiques et mentales, il était libéré pour bon comportement. Il avait maigri de seize kilos et n'avait plus un sou. Dans la voiture de sa compagne, qui lui avait écrit chaque jour, il émettait deux souhaits : 1. Manger huit burgers au poulet au Kentucky Fried Chicken. 2. Redevenir joueur de foot professionnel. " Je voulais montrer au monde entier ce que je valais. " Le monde entier, pour lui, c'étaient six confédérations Avant sa communion, lorsque le prêtre du village bavarois de Zwiesel lui avait demandé ce qu'il voulait faire plus tard, Lutz Pfannenstiel n'avait pas hésité une seconde : " Je veux devenir footballeur professionnel. " À onze ans, il était bien décidé à franchir le pas que son père n'avait pas osé sauter. Papa Pfannenstiel, gardien très talentueux lui aussi, avait opté pour la sécurité et des études d'architecture. Dans cette famille conservatrice, c'était la mère qui portait la culotte. Il avait une idole qui jouait loin, en Belgique : Ratko Svilar, le gardien de l'Antwerp. Chaque semaine, il regardait les images sur Eurosport. Des cheveux longs et sauvages, un regard menaçant, un gardien spectaculaire... " Il était ma source d'inspiration. Il avait quitté son pays pour devenir une star. C'était fascinant. " C'était son rêve : s'il ne pouvait pas devenir professionnel en Allemagne, il pourrait toujours tenter sa chance ailleurs. Après avoir joué au SC Zwiesel et au FC Vilshofen, il avait atterri au 1. FC Bad Kötzting, un petit club de quatrième division qui l'avait remarqué en équipe nationale U17, où il avait joué aux côtés de Markus Babbel et Dieter Frey. Mais alors que ceux-ci étaient partis au Bayern Munich, il avait dû se contenter d'une place sous la latte au Stadion am Roten Steg. Il avait reçu une offre du club bavarois, où il s'était entraîné pendant deux heures avec Oliver Kahn sous la direction de Sepp Maier, jadis concurrent de son père. Il aurait pu signer un contrat amateur, mais il avait refusé. Dans son village de la forêt bavaroise, on l'avait traité de fou. D'autant que par la suite, il avait signé à Penang FA, en Malaisie. Il y gagnait 4500 euros par mois. Ce n'était pas énorme, mais il avait réalisé son rêve. " J'étais devenu professionnel. Comme Ratko. " Le football en Malaisie était nul. Par contre, il s'était forgé une belle réputation de DJ dans les night-clubs de Kuala Lumpur. " J'étais terriblement mauvais, mais je sautais comme un fou et je passais des CD achetés en Allemagne. " Jusqu'à ce qu'un agent l'amène en... Premier League, à Wimbledon, un club que le monde du football avait rebaptisé le Crazy Gang et qui était célèbre pour ses bizutages. Au cours d'un jogging, on lui avait enlevé tous ses vêtements, y compris ses chaussures, et il avait dû traverser le centre de Wimbledon nu comme un ver sous les yeux ébahis des écoliers et des pensionnés. Ses toutes nouvelles godasses avaient ensuite été clouées sur un banc et après une soirée trop arrosée, ses équipiers l'avaient poussé dans un train vers Newcastle, où il s'était réveillé le lendemain matin, 450 km plus loin. " Heureusement, ils avaient glissé un ticket dans ma veste. " Au cours d'un match avec l'équipe B, il s'était retrouvé nez-à-nez avec David Beckham, qui revenait de blessure. Mais il avait très vite compris qu'il ne signerait jamais de contrat en Premier League. Après avoir également échoué à Nottingham Forest, il avait revu ses ambitions à la baisse. " Je préférais être titulaire dans un petit championnat que deuxième ou troisième gardien dans une grande compétition. À la fin de mon contrat à Nottingham, j'avais même craint de devoir me déguiser en Père Noël pour gagner ma vie. " Pendant quelques semaines, Pfannenstiel s'était entraîné en toute discrétion à Saint-Trond. Il avait ensuite joué quelques semaines à Malte et était parti aussi vite à Johannesbourg chez les Orlando Pirates. Pas pour très longtemps. " Mes premiers matches se passaient toujours bien, mais j'avais toujours besoin de nouveaux défis. " Alors qu'il allait partir à Singapour, il se retrouvait en Finlande, où le thermomètre indiquait parfois -17 degrés à la mi-temps, et où on ne retrouvait plus que huit spectateurs dans le stade d'Oulu. " Dans mon but, j'avais l'impression d'être un esquimau ", dit-il. Cela ne l'avait pas empêché d'être sacré gardien de l'année, comme il allait l'être en Norvège et à Singapour. À Kemi, une ville portuaire de Laponie, il lui était arrivé de jouer devant 4000 spectateurs. En deuxième mi-temps, il avait entendu un bourdonnement dans les bois, le stade avait été plongé dans l'obscurité et l'arbitre était parti en courant : " Des moustiques ! Tout le monde rentre ! " Une demi-heure plus tard, lorsque la partie avait repris, le stade était vide. " C'est la première fois que j'ai joué un match officiel devant zéro spectateur. " Un peu plus d'un an plus tard, il allait défendre les filets de Geylang United au stade Azadi de Téhéran, devant 100.000 personnes. Tous des hommes ! L'argent n'était pas tout. Le gardien avait à peine signé aux Sembawang Rangers, où il allait gagner 4500 euros par mois, que son manager lui disait qu'il pouvait empocher 180.000 euros par an en Chine. Il ne lui restait plus qu'à convaincre l'entraîneur à l'occasion d'un stage à Kunming. Une formalité, pensait-il. Au centre d'entraînement, une base militaire désaffectée, les joueurs dormaient dans des baraques et les lumières s'éteignaient à vingt-deux heures précises. Chaque matin, à six heures, ils étaient réveillés par un homme qui entrouvrait la porte et tapait comme un fou sur une plaque de métal avec une cuiller. " L'entraînement débutait une demi-heure plus tard. Il y avait quatre séances par jour. C'était l'enfer. De plus, au repas, on nous servait du chien. " Une semaine plus tard, il avait repris l'avion pour Singapour, où il partageait une chambre avec Glasnost et Perestroïka, deux chimpanzés... Quelques mois après sa sortie de prison, le citoyen du monde se disait qu'il tenterait bien l'aventure en Nouvelle-Zélande. C'est là qu'il allait rester le plus longtemps, même si le championnat ne durait que six mois et qu'il devait chercher une alternative pour le reste de l'année. Par exemple au Canada ou en Norvège, ce qui lui valait d'être parfois un peu pressé : il jouait avec à Wellington avec Dunedin Technical le vendredi, prenait un taxi pour l'aéroport au coup de sifflet final et arrivait juste à temps pour un match à l'autre bout du monde le lendemain. Il reprenait des études et se passionnait pour... les pingouins nains. " Leur façon bizarre de courir me faisait rire. C'étaient de parfaits animaux de compagnie à mes yeux. " C'est ainsi qu'un jour, il en volait un dans un zoo, achetait un sac de glace de dix kilos dans une station-service et mettait l'animal dans sa baignoire. " Une erreur. J'ai cru qu'on pourrait devenir amis, mais quand j'essayais de le caresser, il me piquait le bras avec son bec. " " Vos applaudissements pour l'homme qui a donné trois fois sa vie pour Bradfork Park Avenue ", hurlait le speaker du stade lorsque Lutz Pfannenstiel rendait visite à son ancien club amateur. Quelques années plus tôt, au lendemain de Noël 2002, le gardien était sorti sans réfléchir dans les pieds de Clayton Donaldson, qui lui avait planté le genou dans le diaphragme. Le gardien se rappelle avoir vu le ballon mourir dans le but, avant de perdre connaissance. " Il est mort ", affirmait le médecin du club avant de lui pratiquer le bouche-à-bouche avec succès. Mais quelques minutes plus tard, son coeur s'arrêtait de nouveau de battre. À deux reprises... " Laissez-moi descendre du brancard, je veux jouer ", criait le gardien, dont on avait dû attacher les chevilles et les poignets. Mais il était à l'hôpital, où les médecins avaient constaté que plusieurs organes étaient touchés. " Avouez que mourir en tentant d'effectuer un arrêt, ça aurait été stylé. " L'idée d'aller jouer en Albanie n'était pas la meilleure de sa carrière, mais quand son ami et entraîneur Ullrich Schulze - ex-gardien de l'équipe de Magdebourg, victorieuse de la Coupe d'Europe des Vainqueurs de Coupe en 1974 - lui proposait de défendre les filets de Vllaznia Shkodër, il n'hésitait pas un seul instant. " Lorsque nous gagnions, nous étions portés en triomphe, mais je me souviens aussi de matches où nos propres supporters nous balançaient des fusées. Ou alors, je devais ramasser des débris de verre dans mon rectangle. " Pour l'Allemand, l'Albanie est un des pays les plus corrompus du monde en matière de football. Il a vu un arbitre maintenu par deux agents tandis que le président frappait sur sa tête avec sa chaussure. " De plus, ils sont très superstitieux. À la veille d'un gros match contre Tirana, notre kiné a amené un mouton au bord du terrain et il lui a tranché la tête. Un sacrifice censé nous permettre de remporter le match. " Celui-ci s'est terminé sur un nul (1-1)... C'est en Arménie que Pfannenstiel a vécu l'une de ses aventures les plus bizarres. Il était à la fois gardien, entraîneur et directeur du FC Bentonit Ijevan, un nouveau club qui allait faire faillite avant même le début du championnat. L'équipe avait déjà disputé quelques matches amicaux dans des stades délabrés, où le thermomètre chutait régulièrement sous les -10 degrés. " Puis la chasse d'eau des toilettes s'est cassée et tout le vestiaire s'est retrouvé sous eau. Il y avait de la merde gelée partout... " Il a défendu un but avec vue sur les Montagnes Rocheuses ou la jungle malaisienne, il a joué dans des stades mythiques comme La Bombonera, à Buenos Aires ou le Maracanã de Rio de Janeiro. Au Sri Lanka, il a assisté à une invasion de cafards dans le vestiaire. " J'avais peur d'aller aux toilettes, car il arrivait de temps en temps qu'un cobra sorte par la cuvette. " En 2007, Pfannenstiel signait un contrat de deux ans avec les Vancouver Whitecaps. Il semblait rangé lorsque son manager allemand, Joakim Olsen, lui faisait remarquer qu'aucun joueur n'avait jamais évolué dans des clubs des six confédérations de la FIFA. " Il ne me manquait plus que l'Amérique du Sud. Quatre mois plus tard, à 34 ans, j'étais au Brésil. " Ça se passait mal. Le président ne tenait pas sa parole et le faisait loger dans une maison pourrie d'une favela. Il trouvait ensuite un autre club au sud du pays et établissait son record. Il signait au Clube Atlético Hermann Aichinger de Santa Catarina, un état où de nombreux Allemands ont refait leur vie après la Deuxième Guerre mondiale. " Dans le village voisin, on organise chaque année l'Oktoberfest. En pleine jungle brésilienne ! ", rigole le Goleiro Alemão (gardien allemand), comme on l'appelait là-bas, parce qu'on ne savait pas prononcer Pfannenstiel. Le petit stade était aux abords de la forêt vierge, on entendait crier les singes. " Un jour, on m'a dit qu'un d'entre eux avait agressé un spectateur. Je n'en croyais rien, jusqu'à ce que j'en voie un. Il mesurait bien deux mètres ! Nous sommes tous rentrés au vestiaire en courant. "