Le vent souffle sur Winschoten, à quelque 370 kilomètres de Bruxelles, au nord-est des Pays-Bas, à une demi-heure de route de Groningue. C'est ici qu'Arie Haan se détend depuis qu'il s'est réinstallé dans sa région natale avec sa compagne chinoise.
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Le vent souffle sur Winschoten, à quelque 370 kilomètres de Bruxelles, au nord-est des Pays-Bas, à une demi-heure de route de Groningue. C'est ici qu'Arie Haan se détend depuis qu'il s'est réinstallé dans sa région natale avec sa compagne chinoise. Il assiste rarement à des matches et il n'apparaît pas davantage dans les programmes footballistiques à la télévision, contrairement à un autre ancien footballeur de la région, Jan Mulder, qui habite à quelques kilomètres de là. Haan n'a plus l'impression de faire réellement partie de l'establishment footballistique de son pays. Il n'est pas de ceux qui se montrent partout. " Peut-être parce que je n'ai joué que quelques années aux Pays-Bas. J'ai accompli l'essentiel de ma carrière de joueur et d'entraîneur à l'étranger. " L'entretien se déroule en deux volets. D'abord une discussion informelle dans un restaurant de Winschoten. Au menu, un potage à la moutarde, une spécialité de la région, une sole, une glace, un café et, pourquoi pas, quelques cognacs. Dehors, le vent continue à souffler mais à l'intérieur, il fait agréablement chaud. Pendant quatre heures, Arie Haan va évoquer sa carrière, avec une décontraction qu'on lui a rarement vue, comme s'il était soulagé d'avoir mis fin à une longue et riche trajectoire dans le monde du football. Le lendemain, Haan nous reçoit dans sa superbe maison de Finsterwolde, un village initialement communiste en bordure de Winschoten. Le café coule, des pâtisseries sont prêtes sur la table, de même qu'une bouteille de vin car Arie Haan (68 ans) a le temps. Il continue à parler de football avec la clarté, la passion et le flair qui lui ont toujours été propres. Il a son avis sur le football chinois et il développe sa vision sur l'évolution du jeu, qu'il voit d'un autre oeil depuis qu'il n'est plus entraîneur. Il s'exaspère surtout de la tendance du jeu proposé partout. " Le football n'est passionnant que quand on ose commettre des fautes. " Et d'ajouter, plein d'assurance. " Plus la formation des jeunes est bonne, plus le football est mauvais. " ARIE HAAN : Je trouve que plus les entraîneurs sont brillants, moins le jeu est attrayant. Ils apprennent tous la même chose aux cours et ça se prolonge dans la formation des jeunes. C'est inhérent à notre société. Nous vivons dans un monde où tout doit être similaire, égal. Tout est contrôlé, il y a des règles pour tout. Ça rend le football ennuyeux. Cette uniformité est source d'ennui. C'est pour ça que j'assiste rarement à des matches. Je vais de temps en temps à l'Ajax parce qu'il m'invite, en ma qualité d'ancien joueur. L'attrait du jeu réside dans les erreurs. Ce sont elles qui assurent le spectacle. Il ne faut pas avoir peur d'en commettre. Je ne trouve pas Barcelone agréable depuis tout un temps. Il est trop parfait. Quand on écarte constamment le jeu, les combinaisons deviennent trop machinales. On nous l'a appris à l'Ajax, à l'époque : il faut écarter un adversaire pour induire une supériorité numérique dans l'entrejeu ou devant. Il faut accepter l'imperfection. Elle fait partie du jeu. HAAN : J'ai toujours fait jouer mes équipes vers l'avant. De manière contrôlée, certes. Il y a quelques semaines, j'ai vu la deuxième mi-temps d'Ajax-Arsenal en 1970 sur YouTube. C'était agréable à regarder. Il se passait quelque chose, comme pendant le match Manchester City-Monaco. Tout le monde a apprécié ce match. Il était pourtant plein de fautes. De nos jours, il y a trop souvent deux stoppeurs qui font coulisser le ballon. Dans une bonne équipe, l'homme sans ballon est le joueur le plus important. C'est l'inverse dans une formation de moindre envergure. Tout dépend de la manière dont on bouge et ça ne date pas d'aujourd'hui. Ça m'avait frappé quand je suis arrivé à Anderlecht : quand j'avais le ballon, je ne trouvais aucun coéquipier démarqué alors qu'à l'Ajax, j'avais toujours au moins trois possibilités. Trop d'entraîneurs sont obsédés par le résultat. Ils ne voient qu'une chose : gagner. C'est surtout le cas des entraîneurs qui ne représentaient rien en tant que footballeurs, comme José Mourinho. Vous voyez, mon désavantage, c'est que j'ai tant gagné comme joueur et comme entraîneur que je porte un regard différent sur le jeu. HAAN : Via un manager. Au début, je n'étais pas très chaud. J'étais allé une fois en Chine, en 1997, avec Feyenoord. J'avais alors conclu que c'était la première et la dernière fois. C'était à Shanghai. Il y avait des centaines de grues de tous côtés, à droite, à gauche. Il faut s'adapter, naturellement. Je me souviens du premier stage à Kumming. Les joueurs étaient logés dans quelques villas. J'étais là à huit heures et les joueurs sont entrés à neuf heures, tous ensemble. Nous avons discuté, mangé puis ils sont tous ressortis. Certains avaient fini de manger, d'autres pas. Il n'y avait pas le moindre tissu social. J'ai changé ça. Je leur ai signalé qu'ils ne pouvaient quitter la table que quand le dernier avait fini de manger. Ils ont obéi. Ils apprennent vite. Mais il faut souvent se répéter. Tous les restaurants répètent, chaque matin, ce qu'ils attendent de leur personnel. On élimine la réflexion personnelle et le football n'est pas différent. Il faut tenir compte de leur culture. Par exemple, quand on m'a demandé qui devait être mon adjoint, je savais qu'il valait mieux ne pas citer de nom car il serait éliminé. On ne peut pas devenir trop important, là. C'est le système communiste qui veut ça : il évite une trop grande concentration de pouvoir au même endroit. HAAN : Je dois dire que j'ai été agréablement surpris. Ce que j'ai vu était bon mais ils ne savent pas lire le football. Ils sont rapides, ils jouent tous des deux pieds et le physique est plutôt bon, si ce n'est qu'ils manquent de force dans les duels. C'est ce que j'appelle la maladie chinoise. Ils tombent et crient. Moi, je laissais le jeu se poursuivre. Je leur ai appris à réfléchir. La première fois que j'ai expliqué comment jouer, ils ont tous sorti un carnet pour prendre note. Puis ils sont allés dans leurs chambres pour lire les notes. Ils comprenaient mieux en lisant qu'en écoutant. HAAN : Ils ne sont soumis que d'un point de vue hiérarchique. Quand je demandais à un joueur quelle était sa meilleure place, il me répondait : où vous voulez. Ils pensent que s'ils font plaisir au patron, tout ira bien. Ils me faisaient même des cadeaux. En attendant évidemment quelque chose en retour. Mais que puis-je faire du cadeau d'un joueur qui n'a pas le niveau requis pour être titulaire ? HAAN : Je me suis mieux amusé durant mon premier passage. L'ambiance locale, les vieux cafés où la bière coûtait un euro... Maintenant, c'est six euros. Quand j'entraînais l'équipe nationale, je vivais à Pékin, dans un quartier pour étrangers. Après deux ans, la Chine a battu le Koweït mais il lui manquait un but pour se qualifier pour le Mondial. J'ai bien compris que ce pays gigantesque ne s'intéressait pas à ce que j'avais accompli en matière de développement mais seulement au résultat. Le président me soutenait et ne voulait pas me laisser partir mais il y a été obligé. Je suis en fait parti au bon moment car la Chine était alors 56e au classement mondial. HAAN : Deux clubs m'ont contacté mais je ne connaissais pas le football de club. J'ai donc téléphoné au président de la fédération pour lui demander ce que je devais faire et il m'a conseillé d'opter pour Chongqing. Il avait neuf points et il s'est maintenu de justesse parce qu'une équipe qui avait acheté des matches a été rétrogradée. J'avais déjà signé à Tianjin Teda et je ne pouvais pas faire marche arrière. Tianjin était une ville agréable et le patron, Mr Li, qui est devenu un bon ami, voulait développer le club. Un jour, il est venu à l'entraînement pour me donner des conseils. Je suis parti. Car je n'accepte pas ça. Quand j'entraîne, c'est moi le patron. Ça m'était déjà arrivé en équipe nationale quelques années plus tôt. Un jour, au repos d'un match contre la Macédoine, le président était entré dans le vestiaire, en compagnie d'un autre patron, encore plus important, qui a enguirlandé un de mes joueurs et lui a dit comment s'y prendre. Je me suis tourné vers le joueur pour lui dire : " Tu ne dois pas l'écouter car il n'y connaît rien. Tu fais ce que je te demande. " Puis je me suis tourné vers le dirigeant et je lui ai dit : " Si ce patron vient encore une fois dans mon vestiaire, je le fous dehors. " A Tianjin, je n'ai plus adressé la parole à Mr Li pendant trois mois puis je lui ai présenté mes excuses pour éviter toute rancoeur. HAAN : Oui, plutôt. J'ai vu de très bons jeunes footballeurs mais ils arrivent trop tard en Europe. Ils ont peur de perdre la face. Les Européens doivent beaucoup s'occuper d'eux. Sinon, ils n'en obtiennent rien et ces joueurs plongent dans le monde chinois d'Europe. HAAN : Tout est possible quand des Chinois veulent quelque chose de toi. Par contre, quand tu veux quelque chose, tu te heurtes à un mur. Voilà la méthode chinoise : je fais quelque chose pour toi et tu fais quelque chose pour moi. Mais ça ne fonctionne pas en sport. Là, seul le meilleur gagne. En football, il faut agir rapidement. Quand j'observe un joueur, je ne me pose qu'une question : voit-il le jeu ou pas ? On peut avoir la technique la plus raffinée, si on ne lit pas le jeu, on réagit trop tard. La technique doit aller de pair avec la vitesse d'exécution. C'est l'essentiel. HAAN : Non, je ne suis pas étonné. La Chine est une énorme bulle d'air, comme le football américain il y a des décennies. Les Chinois veulent montrer qui est le plus riche. Si Monsieur Li dépense vingt millions, Monsieur Yu en allongera trente. HAAN : Bien sûr que non. Quand je suis arrivé en Belgique, j'étais un étranger mais je l'étais moins qu'un étranger qui débarque en Chine. Les Chinois aiment leur pays, ils en sont fiers. Un étranger reste un étranger. Il doit apporter quelque chose. S'il le fait, il est accepté. Sinon, il est un nobody. HAAN : Non. Pour développer le football dans un pays, il ne suffit pas d'engager quelques stars. Elles sont positives pour le marketing. Sans me demander mon avis, Chongqing a embauché Ailton, le Brésilien du Werder Brême. J'étais furieux car je ne pensais pas qu'il avait encore le niveau. J'ai dit : Je ne peux rien en faire, pourquoi l'avez-vous transféré ? Les dirigeants ont reconnu que c'était pour la publicité. Les footballeurs sont des outils de marketing. HAAN : Il vivait mais il n'était pas le sport numéro un. La télévision diffusait le football anglais. Le foot chinois a toujours baigné dans la corruption. Que ce soit vrai ou pas, c'était le reflet qu'il donnait. Les paris sont un sport national, y compris sur les matches à l'étranger. Vous connaissez l'affaire des Chinois qui téléphonaient, en Belgique et en Allemagne. Ils venaient tous de Hong-Kong. Ils étaient dans les tribunes, téléphone en main. Parce qu'il y a une minute et demie de décalage entre la liaison satellite et la liaison téléphonique directe. Quand le score passe à 2-1 et que le type dans la tribune le communique, il reste donc plus d'une minute pour parier que le score va passer à 2-1. Donc, les gens ne s'intéressaient pas au football mais au basket-ball, par exemple, parce qu'un des meilleurs Chinois se distinguait en NBA. Mais le football était quand même populaire. Nous avons entamé le championnat d'Asie devant 20.000 personnes mais nous avons fait le tour du pays. Je ne le voulais pas. Je trouvais que pour gagner, il fallait toujours jouer au même endroit, dans la capitale. A la fin, nous nous produisions devant 60.000 spectateurs. HAAN : Oui. Quand tu joues en attaque, tu dépends des ballons que tu reçois. Drogba et Anelka y ont échoué. Un avant qui a l'habitude de courir vers l'avant, en Europe, sachant qu'on va lui adresser le ballon, ne le recevra pas immédiatement en Chine. Un médian détermine beaucoup d'éléments, c'est plus facile. Mais je n'ai encore jamais vu un joueur ou un entraîneur revenir dans un grand club après avoir transité par la Chine. Ici, on a décrété que le football chinois était un sport amateur. HAAN : C'est le deuxième club de la ville. Il vient d'être promu. Une chouette ville. Du moins quand on connaît le chemin. Elle compte sept millions d'habitants. HAAN : Je l'ai trouvé fantastique quand je l'ai vu jouer en Coupe d'Europe avec le Standard contre la Sampdoria. Il avait alors 19 ans, il possédait une bonne technique et il jouait souvent en profondeur. Ensuite, il a joué trop bas. J'ai entendu dire qu'il avait aussi la possibilité de signer à la Juventus. Alors, je lui aurais conseillé d'aller à la Juventus. HAAN : Difficilement. Elle a des possibilités mais les deux premières divisions alignent chacune seize clubs. En dessous, il n'y a rien, alors que le pays est gigantesque. J'ai déjà conseillé de diviser le championnat en deux parties, nord et sud. Les supporters doivent souvent se farcir un vol de trois heures aller. Indépendamment de ça, le football chinois n'a pas de base. Il n'y a pas de football de jeunes. Une fois, Theo de Jong, mon adjoint, et moi nous sommes allés voir un superbe complexe où s'entraînaient 2.500 enfants âgés de 14 à 16 ans. Ils étaient tous screenés dans des matches. Ensuite, on ne conservait que deux équipes. Et puis, ils ne pensent qu'à court terme. Après le Mondial raté de 2002, d'ailleurs, la Chine a renvoyé toute l'équipe, puisqu'elle avait déçu. J'ai donc dû repartir de zéro. Tous les fonctionnaires veulent organiser quelque chose dont ils peuvent eux aussi tirer profit. Mettre sur pied quelque chose dont profitera le troisième président ne les intéresse pas. HAAN : Ils pensent que ça va améliorer le football chinois mais je ne le crois pas. Ces joueurs vont s'adapter aux Chinois. Après tout, on joue toujours au niveau du plus mauvais footballeur. C'est pareil à l'entraînement. C'est le plus mauvais joueur qui détermine comment on s'entraîne. Il faut donc faire en sorte qu'il soit bon. Ce n'est pas Witsel mais le joueur le plus faible qui influence le niveau de son équipe. HAAN : Parce qu'on ne dit pas non en Chine. Le mot existe bien mais on ne l'emploie pas. Les Chinois tournent autour du pot. Ils ne vous disent jamais en face ce qu'ils pensent vraiment. Quand on lui demande s'il viendra vous rendre visite le lendemain, le Chinois vous répondra : oui ou peut-être. Peut-être est synonyme de non. On considère le mensonge comme une nécessité. Les Chinois ne veulent pas vous décevoir. Ils préfèrent mentir. Peu d'entre eux vous disent en face ce qu'ils pensent. Mais bon, ça arrive aussi ici. PAR GEERT FOUTRÉ ET JACQUES SYS À WINSCHOTEN - PHOTOS BELGAIMAGE - KEES VAN DE VEEN" Plus la formation des jeunes est bonne, plus le football est mauvais. " - ARIE HAAN " Les joueurs chinois ne vont pas courir pour Witsel. " - ARIE HAAN " Je n'ai encore jamais vu un joueur ou un entraîneur revenir dans un grand club après avoir transité par la Chine. " - ARIE HAAN