Jan Mulder est très occupé en cette fin d'année. Il effectue de nombreux allers-retours entre le nord des Pays-Bas, où il habite, et Bruxelles, où il réside à l'hôtel The Dominican, à deux pas du marché de Noël. Il s'y retrouve au bar avec les musiciens du Théâtre de la Monnaie, situé juste en face.
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Jan Mulder est très occupé en cette fin d'année. Il effectue de nombreux allers-retours entre le nord des Pays-Bas, où il habite, et Bruxelles, où il réside à l'hôtel The Dominican, à deux pas du marché de Noël. Il s'y retrouve au bar avec les musiciens du Théâtre de la Monnaie, situé juste en face. L'opéra qu'on y joue ce mois-ci est mélancolique, avec de belles mélodies. On dirait qu'on y raconte l'histoire vécue par Anderlecht au cours des derniers mois. Le coeur mauve et blanc de Mulder saigne mais l'ex-attaquant du RSCA tente toujours de voir l'éclaircie dans la grisaille. Et, en passant, il n'hésite pas à donner son avis au sujet d'autres clubs. Vous avez pris du plaisir à voir évoluer Genk, l'équipe belge de l'année, en Ligue des Champions ? JAN MULDER : Malheureusement, ce n'est pas l'équipe championne de Belgique qui a joué mais sa remplaçante. Après les départs quasi simultanés de Pozuelo, Malinovskyi et Trossard, ce n'était plus Genk. Et Mazzù, un entraîneur bien sympathique, s'est montré un peu trop réservé, il a voulu s'adapter. Genk a tout simplement manqué de classe sur le terrain. Il arriverait la même chose à Manchester City s'il perdait De Bruyne et Agüero. Genk est un chouette club, bien dirigé mais condamné à sans cesse devoir reconstruire. C'est le lot des grands clubs belges. Les Belges ont-ils, dès lors, encore leur place en Ligue des Champions ? MULDER : Non, il y a longtemps que j'aurais abandonné ce droit d'accès. Je trouve qu'on parle vraiment trop d'argent au sommet et les tentatives de création d'une super ligue sont insupportables. Les clubs belges et néerlandais doivent s'en écarter, ne pas tenter de s'accrocher à tout prix, à des années-lumières du sommet, comme ils le font actuellement. L'Ajax y est parvenu l'an dernier mais, d'un coup, il a perdu plusieurs grands joueurs. Tout simplement parce que Manchester City, le Real Madrid, le PSG et Barcelone sont cent fois plus puissants que les clubs belges et néerlandais ne le seront jamais. Alors, je leur conseille de ne plus participer. Bruges a donné l'impression de pouvoir s'accrocher. MULDER : OK, il a bien joué à Paris mais chez lui, il a été battu par un seul joueur du PSG. Et encore : Neymar n'était pas là. Aujourd'hui, on se contente de peu et ça ne va pas. On doit pouvoir se tenir à l'écart des montages des cheikhs et des magnats du pétrole. Les championnats de Belgique et des Pays-Bas sont bons. En Belgique, on doit juste améliorer les stades mais pour le reste, le public est plus que satisfait. Mais il ne l'est pas si son club se fait ridiculiser par Salzbourg ou Paris. C'est pitoyable. Notre marché est beaucoup trop petit. C'est pour ça qu'il faut créer une BeNeLeague ? MULDER : Ça peut nous rapprocher un peu non pas du sommet mais de Leipzig, Salzbourg ou Leverkusen. Sur le plan sportif, j'aimerais voir ce que ça donne, avec les huit meilleurs de chaque pays. Mais ce n'est pas une solution à long terme. On doublera les droits de télévision mais on ne rétrécira pas le fossé. Ça m'énerve aussi d'entendre qu'un club est tout content d'accueillir le Real. Il s'accroche à l'espoir d'arracher un point si tout va bien alors que le rapport de forces est totalement disproportionné. Bien sûr, je suis content d'avoir pu admirer Luka Modric à Bruges. Quel joueur ! Et il a donné le meilleur de lui-même contre une équipe tout heureuse d'affronter le Real. Mais voir les joueurs de Bruges partir à la chasse aux maillots de l'adversaire, ça m'a rendu fou. Vous possédez des maillots de joueurs légendaires ? MULDER : À l'époque, on ne faisait pas ça. L'an dernier, j'ai reçu un mail d'un Espagnol qui me demandait si j'avais encore mon maillot du match disputé face au Real Madrid en 1966, cette rencontre truquée par l'arbitre français Barberan. Il m'en donnait 15.000 euros mais je ne l'ai plus. Je n'ai échangé mon maillot qu'une seule fois. Le lendemain, monsieur Constant Vanden Stock m'a appelé dans son bureau et m'a dit : Jan, maintenant, on doit acheter tout un nouveau jeu de maillots parce qu'il manque le tien. Et il a retenu ce montant sur mon salaire. L'Europe sans Anderlecht, vous vous y habituez ? MULDER : Disputer la Ligue des Champions avec cette équipe, ça aurait été terrible. Liverpool est deux fois plus rapide, plus dur et plus robuste. Même en championnat de Belgique, les jeunes d'Anderlecht ont du mal à suivre sur le plan physique. La moyenne d'âge est de 20 ans. Or, dans l'entrejeu et en défense, il faut au moins un joueur de 28 ans. Devant aussi, il faut parfois de l'expérience et de la ruse. Anderlecht n'a pas cela. L'équipe est prometteuse mais pas suffisamment mûre. C'est ça qui vous donne de l'espoir ? MULDER : Oui. La deuxième mi-temps au Standard, dans ce fantastique chaudron qu'est Sclessin les jours de grands matches. Une ambiance digne de celles qu'on trouve en Angleterre. J'ai toujours aimé Sclessin. Actuellement, je dois m'habituer à aller à Bruges, ça me reste en travers de la gorge. Le club était déjà bon à l'époque d'Ivan Leko. Je sentais que ça allait arriver depuis l'époque d'Adrie Koster, avec qui Bruges avait pratiqué un excellent football pendant six mois. Ce n'est pas un hasard si Willem II ( coaché par Koster, ndlr) se débrouille aussi bien aux Pays-Bas. J'ai aussi apprécié la première mi-temps d'Anderlecht lors du tout premier match de championnat à domicile contre Ostende. Une première demi-heure formidable. Jamais Anderlecht n'avait aussi bien joué qu'à ce moment-là. C'était une révélation. Dans la tribune, tout le monde ouvrait de grands yeux. Puis tout s'est écroulé. Les joueurs ont besoin de confiance. Il suffit parfois d'un ballon qui rentre via l'intérieur du montant pour que tout roule par la suite. C'est un phénomène mystérieux en football. C'est vrai pour les amateurs mais aussi pour les grands joueurs. Ce qui m'a le plus surpris, c'est la hauteur de la chute. Anderlecht doutait et tremblait au moment d'affronter Courtrai, Mouscron ou Ostende. Anderlecht a été pour moi le plus beau nom au monde mais les choses changent vite. Et ce coach, Simon Davies, qui parlait après le match alors que les journalistes ne l'écoutaient même pas : ça faisait mal. Anderlecht est sur le déclin et ça a commencé l'année où ils ont été champions, avec René Weiler. C'était le chant du cygne ? MULDER : Non, c'était pratiquement une incitation à la défaite. Cette manière de jouer me rendait fou. Anderlecht gagnait mais, à long terme, avec ce jeu abominable, il ne pouvait être que perdant. Je hais cette façon de se soumettre à l'adversaire. Peut-être Weiler avait-il compris qu'à ce moment-là, il n'y avait pas moyen de faire mieux. MULDER : Mais oui, c'est ça le problème. On dit qu'il faut d'abord penser à prendre des points avant de bien jouer au football. Mais non, c'est le contraire ! D'abord bien jouer, ce n'est que comme ça qu'on peut obtenir des résultats. Il ne faut pas exagérer non plus, évidemment. Quand j'ai vu Philippe Sandler faire une passe à son gardien à même la ligne de but, j'ai cru que j'allais mourir. C'est la possession de balle poussée à l'extrême et c'est dommage de vouloir copier Manchester City dont le budget est cent fois plus élevé. Il n'est pas interdit de taper le ballon devant de temps en temps, même le Real le fait parfois. Le football n'est pas une science, c'est la capacité à faire éclore des jeunes joueurs. Et si on se fait tacler une fois de temps en temps : ainsi soit-il. Dès le départ, vous étiez un des rares à ne pas être convaincu du bien-fondé de l'arrivée de Kompany. MULDER : Pardon : je trouvais que c'était un super pari de la part de Marc Coucke, Michael Verschueren et Kompany lui-même. Je ne m'y attendais mais je trouvais ça chouette. Seulement, joueur-entraîneur, ça ne marche pas. Ou alors peut-être à Neder-Over-Heembeek. Anderlecht aurait dû l'engager comme joueur. Si j'étais joueur, je ne supporterais pas que Kompany soit à la fois mon équipier et mon patron. Ensuite, il est arrivé ce qui arrive souvent : on a corrigé une erreur en en commettant une autre, celle d'engager Franky Vercauteren comme entraîneur. Il n'est pas sur la même longueur d'onde que Kompany, il est plus prudent alors que ce sont deux personnes que j'apprécie énormément. Alors, quand la presse anglaise lui demande ce qu'il pense de l'arrivée de Vercauteren, Vincent répond : Tricky question. Et ça crée des situations problématiques. C'est ce qu'il a dit à la presse anglaise. Chez nous, on ne l'entend guère ? MULDER : Je ne comprends pas non plus pourquoi Kompany ne parle qu'à la presse étrangère. Le Monde et The Times ne connaissent pas le football belge. Sport/Foot Magazine, Het Laatste Nieuws, La Dernière Heure et Le Soir bien. Je comprends encore moins pourquoi Vercauteren se méfie de la presse. Pourquoi n'accorde-t-il pas d'interview à Sport/Foot Magazine et à Het Laatste Nieuws ? Je ne comprends pas. L'entraîneur qui se méfie de la presse pense souvent qu'il sait tout et que les journalistes sont bêtes. Il prend tout ce qu'il lit pour des attaques personnelles. Il ne faut pas se laisser marcher sur les pieds mais il faut parfois accepter que quelqu'un ne soit pas d'accord tout en restant relax. Ça n'existait pas à votre époque ? MULDER : Je ne me souviens pas de telles situations. Il faut dire qu'on gagnait tout le temps (il sourit). Le monde est devenu plus dur et les salaires sont énormes, c'est vrai. Ça engendre davantage de critiques mais à un certain moment, un journaliste doit avoir le droit de demander si on peut attendre quelque chose d'un joueur qui a coûté 8 millions d'euros. Soyons donc un peu positifs : vous voyez une éclaircie dans la grisaille anderlechtoise ? MULDER : Oui : Marco Kana, Yari Verschaeren, Albert Sambi Lokonga, Jérémy Doku. Lui, il faut le garder. À chaque fois qu'il entre, il se passe quelque chose. Il doit juste faire attention à ne pas toujours chercher le beau geste. Anderlecht a du potentiel mais il lui faut un attaquant et un médian expérimentés. Il a le temps puisque le club a écrit dans une lettre ouverte qu'il ne devait retrouver le sommet qu'en 2022. MULDER : ( il soupire) C'est dû au nouveau rôle joué par les fans, pas seulement à Anderlecht mais partout dans le monde. Ils sont devenus trop puissants, on ne peut plus faire marche arrière. Quand on gagne, on doit aller les voir. Quand on perd aussi. Nous, quand on perdait, on ne se mettait pas à genoux. Cette saison, les joueurs d'Anderlecht se sont carrément assis. Celui qui rentre déçu au vestiaire après une défaite se fait descendre sur Twitter. Parfois, je trouve que les équipes qui perdent en font trop. Personne ne souffre plus qu'un joueur d'Anderlecht après une défaite, surtout les jeunes qui ont grandi à Neerpede. Ils ont le droit de rentrer directement au vestiaire la tête basse. Attention : le club doit veiller à ce que les joueurs et les fans aient de bons rapports : une journée portes ouvertes au cours de laquelle les supporters peuvent parler aux joueurs, un accès facile au stade, des solutions pour les déplacements, etc. Mais les fans n'ont pas à se mêler de la tactique. Il y a un entraîneur pour ça. Quel est le dernier joueur d'Anderlecht que vous avez réellement apprécié ? MULDER : Youri Tielemans et Sofiane Hanni. Ce dernier a dû partir parce que le public ne l'aimait pas mais il avait la classe du grand Anderlecht. Il apporterait beaucoup à l'équipe actuelle. Aujourd'hui, le meilleur joueur, c'est le gardien. Vous avez déjà connu ça à Anderlecht ? MULDER : Jamais ! C'est un bon gardien, ce Van Crombrugge. Par contre, Samir Nasri, c'est un mauvais transfert. Une misère. Adrien Trebel est un bon joueur mais c'est un porteur d'eau, pas une star. Évidemment, il en faut mais il n'a pas la classe d'un Tielemans. Que pensez-vous de l'ambiance au stade ? MULDER : Elle est mauvaise. Il leur faut un psychologue. Ils commencent déjà à trembler avant la mi-temps car ils savent qu'après, ce sera pire. Il se passe trop de choses sur le terrain : des blessures, des buts bizarres. La caractéristique d'une grande équipe, c'est d'éviter d'être menée 1-0 puis de gagner trois ou quatre à zéro. Ici, ça n'arrive jamais. Il faudrait un Landry Dimata. Ici, ils doivent toujours regarder derrière eux. En l'absence de Dimata, ce serait bien d'avoir un attaquant de pointe supplémentaire. Pour moi, Kemar Roofe n'est pas assez bon. Ally Samatta est un bon joueur. Pour moi, c'est un peu le même joueur que Roberto Firmino à Liverpool. Il conviendrait à Anderlecht. Il y a deux ans que Marc Coucke a repris Anderlecht. C'est sa faute ce qu'il se passe aujourd'hui ? MULDER : Non. C'est un chouette type. Quand les anciens actionnaires ont vendu, on était quand même contents qu'un Belge rachète Anderlecht. Je suis partisan de Coucke. Dans la tribune, il souffre réellement. Si Michael Verschueren et lui ont l'air préoccupé, ce n'est pas uniquement parce que la valeur de l'action baisse. Ils veulent qu'Anderlecht gagne, comme moi. Aller rechercher Kompany, c'était formidable. Lancer des jeunes aussi. Il a peut-être voulu changer trop de choses en interne, il a viré des gens. Comme lui, je pense que Mogi Bayat avait pris trop d'importance. Je comprends qu'on s'entende bien avec un agent mais pas quand celui-ci a aussi son mot à dire au Standard ou à Gand. Quand on confie les clefs de sa maison à quelqu'un, on fait preuve d'impuissance. Il ne faut pas faire ça : il faut être capable de comprendre soi-même ce qu'il se passe. On entame une nouvelle année, Jan. Un message d'espoir pour conclure ? MULDER : OK. Anderlecht m'a déçu cette saison mais mon coeur mauve est plus optimiste que jamais.