Juan Mata vs Clinton Mata. Le duel entre le Club Bruges et Manchester United, au printemps dernier, était aussi celui de deux homonymes. Après le match, ils se sont parlés et ont fait croire à un équipier de Juan qu'ils étaient frères, mais que la mère de Clinton avait longtemps caché son fils... Le défenseur de Bruges est toujours prêt à faire des blagues.
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Juan Mata vs Clinton Mata. Le duel entre le Club Bruges et Manchester United, au printemps dernier, était aussi celui de deux homonymes. Après le match, ils se sont parlés et ont fait croire à un équipier de Juan qu'ils étaient frères, mais que la mère de Clinton avait longtemps caché son fils... Le défenseur de Bruges est toujours prêt à faire des blagues. Impitoyable sur le terrain, détendu en dehors. Nous avons un point commun avec lui. Une de nos courses préférées en Wallonie, ce sont les quatre cimes, à Battice. C'est très dur : sur plus de trente kilomètres, il n'y a pas un mètre de plat. C'est là que Clinton a grandi. Existe-t-il un terrain qui ne soit pas en pente à Battice ?CLINTON MATA : Le terrain principal de Battice, ça va encore. Mais aux alentours, c'est dramatique. Lorsqu'on gagnait le toss, on choisissait toujours d'attaquer vers le haut en première mi-temps pour faire la différence en deuxième. Pas besoin de dribbler, il suffisait de pousser le ballon devant soi et d'accélérer. C'était le bon temps... Raconte-nous... MATA : Mon père m'accompagnait partout. On voyait des joueurs de D1 et c'était mon rêve aussi, mais cette chance ne semblait jamais se présenter à moi. À vingt ans, je jouais toujours en D2. Je ne juge personne, mais il semble que les cellules de recrutement passent tout de même à côté de pas mal de talents. Je pense qu'elles devraient s'intéresser plus aux divisions inférieures. Réussir en football, c'est souvent une question de chance, il faut être là au bon moment. Je connais beaucoup de joueurs qui étonneraient beaucoup de monde s'ils jouaient en D1. Le talent c'est bien, mais il faut aussi travailler. Ce n'est pas ça qui fait la différence ?MATA : Je suis d'accord. Jusqu'en U16, U17, on peut se reposer sur son talent. Après, il faut bosser dur. Sauf si on s'appelle Messi et qu'on inscrit au moins vingt buts par an. Ou Hans ( Vanaken, ndlr). Lui non plus, il ne donne jamais l'impression de travailler. C'est un talent inné ( rêveur). Quand j'étais petit et qu'on me disait que celui-ci ou celui-là pouvait signer au Standard... ( il roule les yeux) J'aurais voulu que ce soit moi, rien que pour l'aura. Dans mon quartier, celui qui signait au Standard était une star. Mais mon père me disait toujours : " Ce n'est pas parce qu'ils prennent le train plus tôt qu'ils arriveront à destination avant toi. Leur train peut être bloqué, tandis que pour le tien, la voie sera libre. Mon parcours a pris plus de temps, mais nous sommes arrivés au même endroit. C'était mon destin, je dois l'accepter. Ton père a été international angolais, mais sa carrière a pris fin prématurément. MATA : Oui, à cause d'une blessure au genou. Il a été international et pour lui, ma réussite est une sorte de fierté, même s'il ne m'a jamais inscrit dans un club dans le but que je devienne professionnel. J'étais jeune, j'avais de l'énergie à revendre et a un certain moment, il a voulu la canaliser, histoire que je sois fatigué quand je rentre à la maison. J'étais hyperactif. Près de chez mes parents, il y avait un grand mur et après l'école, je shootais pendant des heures, tout seul. Contrôle, pied droit. Parfois, je dessinais un mur à la craie et j'essayais d'y mettre le ballon. Je ne faisais même pas mes devoirs, tellement j'étais esclave de ce mur. Comment tes parents ont-ils atterri en Belgique ?MATA : Ils ont fui la guerre civile. Mon père est d'abord passé par le Portugal pour y travailler, puis il est venu en Belgique. C'est ici qu'il a rencontré ma mère. On a d'abord habité à Verviers puis, à l'âge de seize ans, j'ai déménagé à Battice. Je ne dirais pas qu'on était riches, mais on ne manquait de rien. Il ne me faut pas grand-chose pour être heureux. Pouvoir s'offrir beaucoup de biens matériels, c'est chouette, mais ce n'est pas ça qui fait le bonheur. Mes équipiers me disent toujours que je devrais aller habiter à Knokke, comme eux, que c'est plus amusant. Mais je préfère le calme de Maldegem. Knokke, c'est la ville, le bruit, les voitures. Maldegem, c'est comme Battice, c'est calme. Il n'y a rien et j'ai besoin de ça. À part le coq qui, depuis un bout de temps, me réveille chaque jour à cinq heures. Si je le croise, je lui tords le cou. Écrivez-le : ce coq, je vais l'étrangler (il rit). Tu étais sérieux quand tu étais jeune ? Ou tu étais un fêtard ? MATA : À l'entraînement, toujours sérieux. Avant et après, c'était autre chose. J'aime bien rigoler, mais dès qu'on commence, je me mets en mode travail. C'était déjà comme ça quand j'étais ado. Je n'ai jamais fait les choses à 60%, toujours à 100%. À Charleroi, lors de ma première saison, je ne pouvais pas jouer et ça a été un coup dur, mais j'ai payé des entraîneurs de ma poche pour entretenir ma condition physique, car je sentais que j'étais trop court. Felice Mazzù t'a lancé, mais il t'a aussi fait longtemps patienter. Encore un choix du coach... MATA : Chaque entraîneur a contribué à faire de moi le joueur que je suis aujourd'hui. Il m'arrive encore de croiser de temps en temps la route d'un entraîneur qui me disait que je ne jouerais jamais en D1. Quand on se voit, on se parle, mais il sait ce qu'il a dit et il sait que je ne l'ai pas oublié. Je ne suis pas fâché. Chacun a joué un rôle, certains plus que d'autres. Je me rappelle encore très bien de cette première saison à Charleroi. C'était la première fois que je devais me débrouiller seul à la maison, je réfléchissais beaucoup. J'étais renfermé sur moi-même, je prenais tout sur moi, je n'exprimais pas mes émotions. Du coup, j'arrivais énervé à l'entraînement. Un entraîneur peut-il faire comprendre à quelqu'un pourquoi il ne joue pas ?MATA : C'est difficile. Aujourd'hui, je relativise et je me dis que c'est son problème. Moi, je dois seulement essayer de m'entraîner deux fois plus que celui qui joue à ma place. C'est mieux de savoir pourquoi on ne joue pas, mais on a rarement droit à une explication. On doit simplement travailler plus dur afin que le coach ne puisse pas ne pas le remarquer. C'est la raison pour laquelle j'ai tellement progressé depuis Charleroi. J'ai toujours tenté de travailler deux ou trois fois plus que mon concurrent direct. Au moment de faire son choix, le coach doit se dire : j'aimerais faire jouer ce joueur, mais la différence avec Mata est trop grande. Je suis programmé comme un robot. On t'a surnommé Le soldat, La machine. MATA : Pour jouer à Bruges, on doit être une machine de combat, un soldat. Quand on va au front, c'est pour tuer. On ne caresse pas l'ennemi. Après la guerre, on est amis, mais pas pendant. Même quand je connais l'adversaire, je ne le salue pas pendant le match. Tout au plus un petit geste de la tête. Et au duel, j'y vais à 100%. Avant, je n'étais pas comme ça. Quand je jouais contre un ami, je me retenais. J'étais trop mou. Lui pas et alors, je perdais. À ce niveau, on n'a pas le choix : c'est lui ou moi. C'est la jungle. En interne aussi. À l'entraînement, on est 22, 23, parfois plus. Tout le monde veut jouer, mais il n'y a que onze titulaires. C'est dur. Celui qui est le plus fort mentalement joue. Tu comprends que les attaquants soient jaloux des défenseurs parce que ceux-ci sont rarement remplacés ? MATA : Je comprends que ce n'est pas facile pour les attaquants, mais la base d'une équipe, c'est sa défense, pas la ligne d'attaque. Devant, tout est question de créativité, de fraîcheur, de variété. Il arrive rarement qu'un joueur offensif joue de la première à la dernière minute pendant toute la saison, sauf Hans Vanaken. Un attaquant ne peut pas livrer quarante bons matches d'affilée. Et pourquoi un défenseur y arrive-t-il ? MATA : On n'attend pas la même chose de lui. Un défenseur ne peut rien laisser à son adversaire, mais il doit juste faire son travail. Un attaquant doit être plus créatif, plus surprenant, plus génial. Un attaquant qui ne marque pas ou ne délivre pas un assist n'a pas fait son boulot, c'est différent. L'inverse est vrai aussi, cependant : un attaquant qui ne fait rien pendant le match, mais inscrit un but à la fin est porté aux nues. Un défenseur qui commet une seule erreur sur laquelle on encaisse un but se fait descendre... On pardonne à un attaquant de rater des occasions, un défenseur n'a pas droit à l'erreur. Okereke a la nostalgie de sa période en Italie : le mercredi, ils allaient au karaoké avec l'équipe, c'était une bande de copains et ça se reflétait dans l'état d'esprit et dans les résultats le dimanche. MATA : Je pense qu'au Barça ou au Real, on n'a pas le temps de faire tout ça. Nous, parfois... Celui qui trouve que ce genre de choses est important doit jouer à un échelon moins élevé. Là, il aura des amis, ce sera plus chouette, il chantera avec ses potes... Le foot pro, c'est : travail, travail, travail. Sans arrêt. Il faut toujours se remettre en question. Parfois, on m'encense après un match. Ça fait plaisir, mais le lendemain, je suis un des premiers à arriver à la salle de fitness. Parce que je sais pourquoi j'ai atteint ce niveau. Tu n'as jamais envie de lâcher prise ? MATA : Non. Beaucoup de joueurs n'aiment pas m'affronter parce que je ne lâche rien, même quand je suis crevé. Je ne donne pas de coups, mais j'embête tout le monde : je m'accroche, je tire, je pousse. Et j'aime bien monter, construire. Parfois trop. Alors je perds le ballon et on peut encaisser. ( il rit) Ou alors, tu rates tes centres .MATA : Parfois. Je le sais. Quand on joue en 3-5-2, notre attaquant de pointe se retrouve souvent contre trois défenseurs dans le rectangle. Il faut être De Bruyne pour donner un centre si précis que l'attaquant n'a plus qu'à le toucher. Tu n'es pas De Bruyne. MATA : Malheureusement, je n'en connais qu'un. Quelle classe ! Personne ne peut se comparer à lui. Pied gauche, pied droit... Je suis un grand fan. On peut travailler cela à l'entraînement mais cette qualité de passe, il l'avait déjà à Genk. C'est inné, je pense. Felice Mazzù t'a lancé et Ivan Leko a trouvé ta meilleure place. MATA : Oui. Je lui en serai toujours reconnaissant. Philippe Clement a également joué un rôle important. À Genk, après ma blessure, il m'a fait confiance. Mais c'est vrai qu'Ivan a changé ma vie. Il m'a fait reculer d'un cran et tout le monde m'a vu autrement. Je suis toujours le même joueur, mais l'impact que j'ai sur un terrain est totalement différent. À Eupen, on a fait de moi un arrière droit. Je me souviens encore que je me suis demandé ce que l'entraîneur faisait, mais on m'a dit que je devais y croire, m'adapter et que j'aurais beaucoup de propositions. Ce fut le cas. Charleroi est venu, mais il y avait beaucoup de concurrence avec Marinos et François. J'ai dit à Felice que je pouvais dépanner plus haut, où il n'y avait que Ndongala. Felice avait confiance en ses défenseurs donc, au cours des premiers mois, je n'ai pas joué. J'ai reçu pour la première fois ma chance contre Bruges. Après, j'ai eu des hauts et des bas. Parfois, j'étais bon, parfois, c'était la cata. La saison suivante, lorsque Marinos s'est blessé, c'était à moi de jouer. Il était temps, car je tournais comme un lion en cage. Lorsque Felice m'a libéré... J'ai joué pendant deux ans sans interruption. Marinos était souvent douteux, il avait toujours mal ici ou là, mais le jour du match, il jouait. Lorsque j'ai reçu ma chance, je me suis dit que j'allais devenir comme ça. Si j'avais mal, je mordais sur ma chique. J'étais fort mentalement. J'aurais même joué sur une jambe pour ne pas perdre ma place. C'est ça, le foot pro : le jour où ta chance arrive, tu dois la saisir. Et t'accrocher. Sans arrêt. Dans une défense à trois, tu peux jouer partout, même à un niveau plus élevé qu'à Bruges. MATA : Les duels, la puissance, l'anticipation, l'intelligence... Je n'ai pas peur de tout ça. Si l'adversaire me passe, je reviens. La Ligue des Champions m'a permis de prendre de l'expérience au plus haut niveau. J'ai commis des erreurs : porter le ballon, le perdre... Avant que je puisse me retourner, c'était but. Il faut penser beaucoup plus rapidement, être beaucoup plus concentré et plus dur. Lorsque Mbappé est rentré, lors du match à Bruges, on a été beaucoup trop gentils avec lui. Il n'est pas facile à arrêter. À un certain moment, on s'est retrouvé côte-à-côte. Sur les cinq premiers mètres, il m'a lâché, mais je suis revenu et je l'ai gêné lorsqu'il a tiré. Après le match, le préparateur physique est venu me trouver pour me dire que sur cette phase, j'avais couru à 37,7 km/h. Le samedi suivant, on jouait contre le Standard. Après trente minutes, j'ai sprinté et je me suis claqué. Mon corps n'était pas habitué à cette répétition d'efforts. Morale de l'histoire : celui qui veut élever son niveau doit travailler plus dur. C'est pour ça que j'ai demandé à Eddie Rob de me donner des exercices pour augmenter ma VO2 max. Ce sont des exercices terribles, on souffre énormément, mais je ne vois pas ça comme un sacrifice. Au cours de la pause Covid, j'ai beaucoup travaillé mon volume, car un défenseur central couvre moins de terrain. Je le ressens à présent : quand on est plus frais, on est plus lucide et on réfléchit mieux. C'est nécessaire, car la façon dont nos adversaires se comportent à présent n'est pas chouette. Au début, ils nous pressaient encore. Après, ils nous bloquaient au milieu, mais maintenant, ils jouent avec un bloc bas et misent sur le contre. Un défenseur doit être attentif, il ne doit pas se laisser attirer vers l'avant. Tu t'habitues à jouer sans public ? MATA : C'est plus difficile. C'est là qu'on voit les vrais hommes. Se laisser porter par le public, c'est facile. Ici, il faut prendre les choses en mains quand ça va mal. Le public peut vous donner de l'énergie, mais son absence ne vous donne pas le droit de mal jouer. Les fans de Bruges ont élu leur Joueur de la saison. Ce n'était ni Vanaken (meilleur buteur), ni Mignolet, mais toi. MATA : Je leur en suis reconnaissant. Je me donne toujours à fond et ils apprécient. Vous devriez me voir au lendemain d'un match. J'ai mal au dos, je deviens vieux (il rit). Mais ça pourrait être pire. Vous savez ce que j'aurais voulu faire si je n'avais pas été footballeur ? Maçon ! Construire des maisons. Là, mon dos aurait vraiment souffert... C'est vrai que tu as été candidat sur la liste PS aux élections ? MATA : Je viens de la région de Herve et j'en suis fier. Le PS me l'a demandé et j'ai accepté, mais je ne pense pas que je sois un politicien. On doit faire ce qu'on est capable de faire. Après, j'ai peut-être des idées que je peux partager avec les politiciens. Tu t'es engagé dans la lutte contre le racisme ? MATA : Non, car le racisme ne date pas d'aujourd'hui, c'est un problème séculaire. Je comprends que les joueurs sont des exemples, mais quand je vois que les manifestations se sont terminées dans la violence et par des pillages... Ces gens-là ne plaident pas pour la bonne cause, une minorité donne encore une plus mauvaise image. Profiter d'une bonne cause pour détruire, c'est inacceptable. Pour moi, c'est un manque d'éducation. Attaquer des policiers, détruire... Celui qui fait ça a un problème et doit voir un psychologue.