Voici quelques semaines, Scampia, un quartier pauvre au nord de Naples, s'est retrouvé au centre de l'actualité lors d'une visite du pape François. Le Saint Père avait choisi ce faubourg en âme et conscience pour faire la leçon à la hautaine Camorra et soutenir la population dans sa lutte contre le crime organisé. Nulle part ailleurs, à Naples, l'influence de la Camorra n'est aussi grande que là. La police ose à peine y faire sa ronde. Le quartier est dédaigneusement surnommé " le plus grand supermarché à ciel ouvert de la drogue ". Les touristes évitent l'endroit. De temps en temps, un cinéaste fanatique vient y tourner des images. Gomorra, inspiré du best-seller de Roberto Saviano, y a été tourné en partie dans les rues.
...

Voici quelques semaines, Scampia, un quartier pauvre au nord de Naples, s'est retrouvé au centre de l'actualité lors d'une visite du pape François. Le Saint Père avait choisi ce faubourg en âme et conscience pour faire la leçon à la hautaine Camorra et soutenir la population dans sa lutte contre le crime organisé. Nulle part ailleurs, à Naples, l'influence de la Camorra n'est aussi grande que là. La police ose à peine y faire sa ronde. Le quartier est dédaigneusement surnommé " le plus grand supermarché à ciel ouvert de la drogue ". Les touristes évitent l'endroit. De temps en temps, un cinéaste fanatique vient y tourner des images. Gomorra, inspiré du best-seller de Roberto Saviano, y a été tourné en partie dans les rues. Après la visite du pape François, la vie a repris son cours habituel là-bas. VicenzoEsposito nous accompagne à la Piazza Giovanni Paolo II, au coeur du ghetto. C'est là que le chef de l'église catholique a prononcé son discours anti-maffia devant quelques milliers de croyants. Le 27 juin de l'an passé, cette place était noire de monde pour l'enterrement du neveu de Vicenzo, CiroEsposito, un ultra du Napoli qui avait été abattu à Rome quelques heures avant la finale de la Coupe d'Italie entre Naples et la Fiorentina. Pris dans un guet-apens par des supporters de l'AS Rome. Après 50 jours de lutte, Ciro a perdu le combat pour sa vie. " Les journalistes italiens ont intentionnellement décrit mon cousin comme un criminel ", observe Vicenzo. " Savez-vous pourquoi ? Pour l'unique raison qu'il est de Scampia. Lorsqu'on a grandi ici, on ne peut pas devenir autre chose qu'un vaurien. Mais regardez autour de vous : il n'y a pas que des dealers et des criminels qui habitent ici. La mort de Ciro a au moins eu le mérite de provoquer une prise de conscience dans le quartier. Subitement, tout le monde a fièrement clamé son identité d'habitant de Scampia : nous sommes Ciro, nous ne sommes pas la Camorra. " La mort brutale de Ciro a aussi réveillé la communauté des ultras en Italie. Des clubs comme l'AC Milan et l'Atalanta Bergame ont envoyé une délégation à ses funérailles. Pour une fois, tous les tifosi italiens étaient d'accord sur un point : la violence doit cesser. Car la mort de Ciro n'est pas le fruit du hasard. Elle est le résultat d'une longue campagne de haine des riches clubs du Nord à l'égard de Naples, le seul club du Sud qui leur tient tête. Pour beaucoup d'Italiens, le Sud commence à 200 kilomètres en-dessous de Rome et se termine en Sicile. A Turin, Milan, Vérone ou Udine, les supporters de Naples sont accueillis avec des tifos peu flatteurs, du style : " Bienvenue dans la vraie Italie ". La haine est profonde, confirme Esposito. " Lorsque Ciro était à l'hôpital, le gardien de l'AS Rome, Morgan De Sanctis, est venu lui rendre visite. Un geste à haute valeur symbolique, car il est très rare qu'un footballeur de Serie A se préoccupe d'un fan. A la sortie de l'hôpital, De Sanctis nous a confié : mes propres supporters me feront payer ce geste. Et de fait : aujourd'hui, les ultras de Rome sont toujours fâchés sur lui. " Pour comprendre l'hostilité des Italiens du Nord envers les Napolitains, il faut remonter à la Deuxième Guerre mondiale. Les alliés ont effectué 200 raids au-dessus de Naples et ont laissé la ville dévastée. Après la guerre, des milliers d'habitants de Naples et de Campanie sont montés sur Milan et surtout sur Turin pour travailler dans les usines du constructeur automobile Fiat. " C'était surtout des gens pauvres et illettrés ", raconte LucaMaccario, anthropologue à l'université de Suor Orsola Benincasa à Naples. " La population locale a craint que les Napolitains n'emmènent avec eux leur misère, leur délinquance et surtout la Camorra. Le racisme a trouvé un terreau fertile dans ce climat. " Aujourd'hui encore, les préjugés envers les Italiens du Sud - et surtout les Napolitains - restent profondément ancrés dans les esprits. " Je vais vous donner un exemple frappant : récemment, un trafiquant de drogue milanais a été intercepté à Milan ", poursuit Maccario. " Lorsqu'on lui a passé les menottes, on lui a adressé la parole avec l'accent napolitain. Pour vous dire que les Napolitains sont souvent associés à la criminalité. " Un phénomène de société se trouve donc à la base de la rivalité sportive entre la Juventus et Naples. " Savez-vous que beaucoup d'immigrants napolitains sont devenus supporters de la Juventus ? C'était pour eux une forme d'émancipation, une manière de se faire accepter. Dès lors, on comprend difficilement cette haine viscérale des Turinois envers tout ce qui touche à Naples. Car la plus grande partie des supporters de la Vieille Dame provient du sud de l'Italie. Lorsque la Juventus s'y produit, c'est presque toujours dans un stade comble. Pourtant, pour les Turinois, les Napolitains demeurent avant tout des maffieux ou des terroni, des gens de la terre, sans la moindre culture. " Les supporters du Napoli se sentent donc refoulés, mais ils ne sont pas des anges. Il n'est pas rare que ceux qui prennent place dans l'anneau supérieur, les Curva A et B, utilisent leurs poings, une courroie ou un tesson de bouteille pour combattre leurs collègues ultras. Et ils n'épargnent pas leurs propres vedettes. Ces dernières années, Cavani, Hamsik, Lavezzi, Aronica et Behrami ont été dévalisés par des ultras napolitains. Les expéditions punitives, réalisées avec la collaboration de la Camorra, constituent un moyen de pression fréquemment utilisé pour manipuler les joueurs. En 2012, Behrami a été contraint, sous la menace d'une arme, de céder sa Rolex à deux garçons sur un scooter. La montre a été retrouvée, plus tard, à Castelvolturno, le centre d'entraînement du Napoli. MariaSoledad, la petite amie de Cavani, et Hamsik ont été victimes d'une attaque similaire : ils ont dû se débarrasser de l'onéreuse montre-bracelet qu'ils portaient au bras. Hamsik ne l'a récupérée qu'après avoir fait amende honorable auprès des ultras. " Ce sont des pratiques maffieuses ", témoigne Cico, qui a quitté Fedayn 1979 depuis lors. " Nous faisons pression sur les joueurs pour qu'ils acceptent de rencontrer des représentants de nos groupes. Les joueurs ont-ils peur des ultras ? Ceux qui mouillent leur maillot et nous respectent, n'ont rien à craindre. Mais celui qui dit du mal de Naples, doit s'attendre à avoir des ennuis. Un ultra défend, en premier lieu, l'honneur de sa ville et les couleurs de son club. Les joueurs arrivent en troisième lieu. Après tout, ils n'hésitent jamais à se lier au plus offrant. " Selon des rapports d'enquête italiens, la Camorra aurait étendu son terrain d'action au football. Durant sa période de gloire à Naples, à la fin des années 80, DiegoMaradona avait été souvent aperçu en compagnie de quelques bonzes du quartier espagnol de la ville, qui l'approvisionnaient en cocaïne. Aujourd'hui, la curva A serait contrôlée en partie par la maffia. Par l'intermédiaire du Totonero, un jeu de paris illégal mais très populaire. Avant le coup d'envoi, tous les participants doivent verser dix euros. L'argent est récolté par un garçon de courses de la Camorra. Pendant le match, on agite même des drapeaux qui font référence à certains clans au sein de la Camorra. Il existe donc un lien incontestable entre les deux groupements. MarcoDiBiase, chercheur à l'ULB/ULG et spécialisé dans les agissements de la maffia, ne croit toutefois pas qu'un véritable pacte ait été conclu entre la Camorra et les ultras du Napoli. " Les tribunes du stade San Paolo sont le reflet de la société napolitaine ", affirme Di Biase, qui est né et a grandi à Avellino, une petite ville à 60 kilomètres de Naples. " On y trouve des extrémistes de gauche, des fascistes qui vénèrent Mussolini et des ultras qui sont proches de la Camorra. Pendant la semaine, ils gagnent quelques centimes comme camorristi et le dimanche, ils crient leur amour pour le Napoli. La Camorra fait partie intégrante de la ville et elle veut être présente dans tous les secteurs économiques. En ce compris, le football. Mais je doute qu'il y ait un véritable partenariat structuré entre les ultras et la Camorra. " Di Biase, qui habite à Bruxelles, veut tordre le cou à une autre contre-vérité tenace. " Certes, les ultras napolitains ne sont pas des enfants de choeur. Mais les médias occultent volontairement le fait que les ultras s'opposent à la construction d'un centre commercial dans leur stade et qu'ils protestent également contre le merchandising dans le football. Beaucoup de journalistes ne prennent même pas la peine de se déplacer à Naples et préfèrent écrire leur article sur la maffia depuis un bureau en Belgique, en France ou au Canada. " A Quarto, à une dizaine de kilomètres du stade San Paolo, DavideSecone s'en prend aux dérives du football actuel. Avec son tout nouveau ASD Quartograd, il s'est affilié, en tant que président, au mouvement calcio popolare : le football à l'échelle humaine, à la mesure du peuple. Et le football assorti d'un engagement social. Cela fait penser au FC United of Manchester en Angleterre qui, mécontent de la sur-commercialisation de ce sport, de la suppression des places debout, des prix d'entrée exorbitants et d'un manque de démocratie dans les prises de décision, s'efforce de proposer une alternative à Manchester United. " C'est ma réponse au modèle business du football actuel ", explique Secone, qui évolue en 7e division avec l'ASD Quartograd. " En ces temps-ci, les supporters qui fréquentent un stade de 1ère division entretiennent le système. Je veux complètement transformer le football ! " Ironiquement, l'ASD Quartograd, qui se proclame ouvertement anti-raciste et anti-fasciste, partage son petit stade avec Nuova Quarto Calcio Per La Legalità. Pendant des années, ce club a été le jouet d'un patron local de la maffia. Jusqu'à ce qu'en 2011, la justice y ait fait irruption. Le nouveau propriétaire a adopté le label de club anti-maffia et s'est hissé avec Nuova Quarto Calcio en 5e division italienne. Ou comment deux clubs, aux visions diamétralement opposées à l'origine, se côtoient désormais sur un même terrain. L'ASD Quartograd n'envisage toutefois pas de se hisser dans les hautes sphères du football italien au cours des prochaines années. Il veut surtout s'opposer aux pratiques commerciales des clubs de football. " Nous n'avons pas de sponsors et sommes essentiellement dépendants de l'apport financier du peuple. Ceux qui sortent à peine de leur coquille, paient cinq euros. Un étudiant, le double. Et surtout : aucun de nos joueurs n'est payé. Ils en auraient pourtant bien besoin, de cet argent. La plupart d'entre eux vivent en marge de la société. L'équipe se compose en grande partie de chômeurs, de trafiquants de drogue et même de quelqu'un qui joue au poker pour nouer les deux bouts. " A Naples et aux alentours, les clubs de ce genre poussent comme des champignons. Ils ont pris la dénomination d'Afro-United Napoli, où jouent quelques réfugiés africains, de Stella Rossa Napoli et de Lokomotiv Flegrea. L'idée a fait son chemin et a été reprise dans d'autres villes italiennes comme Cosenza (Brutium), Rome (Ardita San Paulo et Athletico San Lorenzo) ou Lecce (Spartak Lecce). Ce concept semble plaire aux supporters. Depuis l'introduction de la daspo, une sorte de passeport pour supporters, les ultras désertent massivement les stades italiens. Une partie des ultras napolitains vient encourager tous les 15 jours l'ASD Quartograd. " Ils sont les bienvenus, en dépit de leur mauvaise réputation. Mais ils savent que le racisme n'a pas droit de cité chez nous. Les supporters pris en flagrant délit, sont jetés dehors sans ménagement. Mais je retiens surtout qu'une grande partie d'entre eux est engagée socialement. En 2008, beaucoup d'entre eux étaient sur les barricades, lors de la guerre de ramassage des déchets. La présence de ces ultras a toutefois une conséquence inattendue : les descentes de police. Avant le coup d'envoi, des véhicules blindés débarquent pour prévenir tout incident. Si tel est le prix à payer, j'accepte. Je n'oublierai jamais ma devise : un autre monde du football est souhaitable, un autre monde est nécessaire. " PAR ALAIN ELIASY À NAPLESPendant le match, on agite des drapeaux qui font référence à certains clans au sein de la Camorra.